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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 10:38

Si

 

  vous savez bien qu'écrire des cartes postales de vacances à la dernière minute (elles arriveront longtemps après vous auprès de vos proches ou amis) est de la dernière impolitesse;

 

  si, élève, vous passez tout votre temps à texter à vos copains-copines pour savoir s'ils sont au même point de non-révision que vous;

 

  si, prof, vous voyez s'empiler des tonnes de copies qui vous font douter de vos connaissances orthographiques et que vous préferez vous porter candidat(e) à une émission idiote de TF1;

 

   si, critique littéraire, vous vous spécialisez dans les romans de cent pages en arguant que Pynchon et DeLillo sont trop longs pour vos lecteurs;

 

  si, pour ranger votre bibliothèque, vous faites un large détour dans une œuvre de Perec consacrée à ce sujet;

 

  si vous traînez dans les mondanités au lieu de faire la grande œuvre attendue par personne et que vous comptez un peu trop sur le déclic d'une hypothétique madeleine;

 

  si vous êtes le prince danois d'un royaume pourri et que vous tardez à zigouiller votre oncle (qui ne l'a pas volé d'après les dires d'un spectre bavard);

 

  si vous avez un acte essentiel à accomplir et que vous passez tout votre temps à vous activer pour ne pas même l'entreprendre,

 

               si, si, si,

 

  si vous êtes un(e) virtuose de l'atermoiement, un(e) spécialiste de l'ajournement, si vous vous êtes systématiquement convaincu(e) que demain il sera encore temps de s'y mettre, alors vous êtes du genre procrastinateur (de procrastinare, remettre au lendemain une affaire) et le petit livre de John Perry (philosophe américain enseignant à Stanford désormais moins connu pour ses travaux savants que pour cette contribution à la couverture flashy) est tout à fait pour vous....

 

   Sa définition peut être retenue : " le procrastinateur (...) se motive en effet à accomplir certaines besognes pour se soustraire à d'autres plus importantes qui, au fond, ne le sont pas autant que ça".

 

   Pour commencer, on regrettera son geste inaugural au moins aussi grave que celui de Descartes quant à la folie et qui consiste à écarter les procrastinateurs pathologiques : il y a sans doute tout de même beaucoup à prendre en compte chez eux. Mais il ne veut comme objet d'étude et de défense que le procrastinateur structuré. Plus  légitimement, il exclut  celui qu'on a traduit par glandeur.

 

  S'appuyant sur des exemples concrets souvent personnels mais qui parlent assez à tous les procrastinateurs, il parvient à faire un (petit) peu de théorie en montrant l'importance débilitante de la volonté de perfection (mais Orson Welles était-il procrastinateur pour cette raison?) et du caractère néfaste de l'organisation verticale, pyramidale de la société et du travail - sans doute son meilleur passage. Pratique également, il propose la création de bureaux circulaires et encourage le travail d'équipe (qui vous permet de soigner grandement votre réputation en vous consacrant aux corvées idiotes pendant que le plus accaparant revient à d'autres) et l'établissement de listes du genre to-do (elles prennent tout de même beaucoup de temps à être constituées avant d'être mises en en pratique) qui vous donnent une absolue jouissance quand vous barrez d'un trait rageur ou satisfait la tâche mineure enfin accomplie. Vous pouvez fièrement dire que peu à peu vous approchez de la mission majeure...encore quelques lignes à rayer. On devine votre langue tendue et votre geste quasi-sportif de satisfaction.

 

  C'est un livre consolant voire encourageant: fort de son expérience, Perry fait admettre des stratégies possibles, y compris celle d'automanipulation...et il parvient à déculpabiliser l'ajourneur patenté. Lucide sur les immenses facultés de mauvaise foi et de mensonge à soi qui animent les procrastinateurs, il ne se fait pas d'illusion et ne songe pas à révolutionner son quotidien. Rassurant, il a foi en la technologie moderne mais sait combien est tentant le surf sur la Toile et combien est piégeuse la folie des mails (surtout de ceux qui répondent tout de suite à votre réponse)(1). Il a sur le rythme des propositions de gros bon sens, et, avec logique, il cherche à montrer que le retard peut être efficace (passer des commandes après les autres vous fait gagner du temps puisque les employés sont alors moins sollicités).

 

  On peut regretter l'absence de vrai développement sur sa juste intuition d'un rapport existant entre mélancolie et procrastination et la modestie de sa réflexion dite philosophique malgré l'ajout (à l'édition française) d'un chapitre sur ce sujet (sur Héraclite puis le temps chez Mc Tagartt et enfin la raison chez l'animal dit rationnel).

 

  Avec la procrastination, on touche, au moins, à la métaphysique : sur le plan esthétique, comment savoir quelles œuvres pesantes ont été évitées à Voltaire par ses contes qu'il tenait pour peu? Les détours devant une œuvre à faire ne servent-ils pas à l'insaisissable mais irrécusable inspiration? Peut-on dire avec certitude que, par exemple, LA RECHERCHE n'est pas une œuvre (finalement...) mineure accomplie pour ne pas faire une œuvre encore plus géniale? Et notre vie n'est-elle pas, au bout de nos plus louables efforts, un grand exercice de procrastination plus ou moins conscient? 

 

  Mais s'il avait eu l'ambition d'aller sur ce terrain Perry (2) aurait procrastiné amplement et nous aurait privé de ce livre léger et vivifiant qu'il faudra vite remplacer par d'autres du même acabit si LES FRERES KARAMAZOV et FINNEGANS WAKE vous attendent en haut de votre to-do list....

 

 

Rossini

 

 

 

 

NOTES

 

(1)Vous constaterez que Perry ne connaît pas encore assez les delices labyrinthiquement perverses de Twitter.

 

(2) Pour éviter le slalom wikipedesque je vous conseille de ne pas chercher à savoir si John Perry est parent avec d'autres Perry célèbres : à moins que de trop lourdes tâches demandent à être repoussées...

 

(3)(Ajout de mars 2015) Il existe une journée de la procrastination. En mars, le 25. Ceux qui en décidèrent ignorent tout de cette passion du temps.

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Published by calmeblog - dans essai
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