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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 06:26

"Les complots en soi, ce n'est pas le problème, Deux Six. Tout le monde conspire contre tout le monde, donc personne n'est perdant. Mais quand il s'agit d'étouffer l'affaire, alors là, c'est le sauve-qui-peut général."

 

              Warner dans LE CHANT DE LA MISSION

 

    Cet opus appartient à la seconde période de Le Carré : le mur de Berlin est tombé, Karla et Smiley sont loin, les blocs s’affrontent autrement et d’autres enjeux apparaissent. L’Afrique fascine Le Carré et il le prouve souvent dans les années 2000. Doit-on s'étonner de la présence de Conrad en exergue?

  LE CHANT DE LA MISSION est un récit haletant fait à la première personne par Salvo, fils d’un Irlandais “devenu missionnaire catholique et d’une villageoise congolaise” et qui vit le jour “derrière les portes verrouillées d’un couvent de carmélites dans la ville de Kisangani.” Peu désiré dans son pays d’origine pour son ascendance douteuse, Salvo sera élevé en pension dans un Sanctuaire du Sacré-Cœur parmi “les Downs moutonnantes du Sussex”. À la fin du roman, on lui fera comprendre qu'il n'est pas non plus Britannique....

 
  Le narrateur Salvo donne au récit un dynamisme, une énergie, une faconde, une ironie assez rares chez Le Carré. Surdoué pour les langues africaines si nombreuses, il est enrôlé par les Services secrets anglais et l’aventure que nous découvrons est concentrée sur quelques jours:sa mission consistant à assister à une réunion secrète dans une île de la mer du nord au cours de laquelle se joue entre plusieurs partis le sort du Kivu et du Congo. Il doit traduire les débats (en feignant de ne pas comprendre certaines langues) pour chacun des dirigeants des camps opposés que les Anglais veulent rapprocher (et duper) et, en même temps, pendant les pauses de la conférence secrète écouter ce que captent tous les micros cachés un peu partout. Le morceau de bravoure du roman se situant au moment où Salvo surprend une torture d’un des personnages importants de la négociation et le plus rétif aux plans britanniques, Haj, qui malgré sa souffrance parvient à entonner le fameux chant de la mission, message "crypté" que Salvo mettra longtemps à interpréter.

  On retrouve évidemment la thématique fondamentale de le Carré et son esthétique romanesque: les manipulations les plus amples (tout peut les servir, à commencer par la presse que notre auteur épingle rudement) comme les renversements d'alliance les plus abrupts; le héros divisé éprouvant dans son corps et son âme les affres de l’Histoire en marche; les enjeux planétaires montrés de façon théâtrale avec une clarté sidérante (le travail de documentation intégré, relevé laisse pantois) et incarnés par des personnages où le vice sert la vertu et la vertu convole en noces sanglantes avec le plus froid machiavélisme:l’idéalisme le plus trempé ne résiste pas longtemps et on se demande où le Carré va chercher autant de force  narrative pour nous défaire de la plus petite illusion. Il lui fallait sans doute une voix comme celle de Salvo pour y parvenir.

  Même si on croit moins à l’échappée rocambolesque du dernier tiers du roman, cette œuvre retient par sa belle histoire d’amour, par la compréhension qu’elle offre des enjeux géo-politiques et des formes hyperraffinées du néo-colonialisme et surtout par l’hymne d’amour à l’Afrique pourtant violée, exploitée, dépossédée, dépecée.

 Reste que le Carré veut être lu sérieusement et donc politiquement: le chant de la mission qui unit le zèbre Salvo et Haj en dit long sur la vérité toujours inextricablement jumelée selon le Carré (1).


 

Rossini, le 12 juin 2013


 

(1) À quand un roman traitant de la Chine?

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Published by calmeblog - dans espionnage
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