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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 07:46

 
   Tout aurait pu commencer par un rot retentissant poussé par les gaz d’une demi-douzaine de sablés au chocolat sonnant comme une rumeur de volcan.
  Ou par un jet de la fumée (parfois philosophique) de Burma Jones, personnage dont on ne connaît que la voix (surtout pour crier "oua-hooo!") et les lunettes noires.

    Ou dans le poussiéreux cabaret LES FOLLES NUITS avec le numéro de charme de Darlène (au nom de scène éloquent : Harlett O'Hara, LA VIERGE DE VIRGINIE...) et son cacatoès fripon.

  Ou avec un gros plan sur la très raillées planche motorisée d'exercices de Madame Levy.

   Ou par le jour de l'enterrement du chien Rex avec croix celtique et gamins du quartier...

   Ou sur la description d'une carte postale "pornographique" (nous sommes dans les années 60) avec une jeune femme nue au bord d'un bureau, la tête masquée par le couverture de LA CONSOLATION DE LA PHILOSOPHIE de Boèce...

 


  Non, tel ne fut pas le commencement de cette histoire très géométrique au bord d'un Mississipi honni....

 

 

 

    Au commencement était une casquette de chasse verte, à oreillettes vertes, à visière verte (à ne pas confondre, surtout, avec la casquette de celluloïd vert qui ne quitte pas Miss Trixie, l’employée des Pantalons Levy que la retraite guette depuis longtemps et qui vient parfois au bureau en chemise de nuit...). Une casquette verte (préservant de la pneumonie) sur des cheveux grassement gominés (aux exhalaisons suffocantes), des yeux jaune bleu; une moustache vaselinée avec la plus totale absence de discrétion. Une écharpe de la taille d’un plaid écossais et qui aurait appartenu à Churchill. Le tout protégeant Ignatius J. Reilly, le héros, une montagne de chair, un Moby Dick échouée à la Nouvelle-Orléans, un hippopotame parfois rose au bedon gros comme le rocher de Gibraltar, une sorte de Fatty Arbuckle ou de Charles Laughton qui grossira encore plus au cours de l'aventure à cause d'abus de Docteur NUT. Un corps plus encombrant qu'imposant qui dépend uniquement des réactions de son anneau pylorique rythmant les crises d'éruptions allergiques pour ne rien dire des rots pétaradants qui feraient taire les trompettes de Jéricho. Venue de dessous cette casquette inimitable, une logorrhée vindicative (mais très stylée) d’un jeune homme de trente ans qui consacra dix ans de son existence à l’université, se prit d’admiration pour le Moyen Âge et se mit à détester Renaissance et Lumières aussi bien que Romantisme et époque victorienne: sans oublier une forte tendance à critiquer certains des professeurs exécrables (tel ce professeur Talc, un escroc intellectuel comme on en fait encore (plus)) dans des lettres d’une virulente exactitude, signées Zorro.... Un jeune intellectuel "détruit" par un voyage à Baton Rouge, joueur de luth (que ses voisins incultes et enmarktwainés comme ce chœur tragique à elle seule de Miss Annie prennent pour un banjo!), amateur de Scarlatti, le dernier musicien digne de ce nom, croisé de la géométrie et de la théologie, graphomane rédacteur d’articles divers jamais publiés mais scrupuleusement consignés dans des carnets Big Chief, incollable sur les saints et leurs missions et, avant tout, spécialiste de Boèce qu'il fait lire au premier venu.

 

 

  Pour le dire autrement : un moraliste atrabilaire et sectaire, un hypocondriaque rageusement anti-humaniste, un bavard prompt à l’argutie et à la palinodie, un misanthrope rigoureusement sexiste, homophobe et raciste (encore que... ce n'est pas si simple), un sagace réformateur social (selon lui, il suffit d’arriver en retard d’une heure chaque matin pour faire plier les patrons...), un amateur de salles de cinéma où, à haute voix, il répand tout à la fois sur les spectateurs, ses invectives contre les films et les comédiens, ses postillons abondants et son pop corn, un dénonciateur de la mythologie du Mississipi, un être insupportable qui ne fréquente que des égaux mais qui n’en admet aucun, un vitupérateur de la classe moyenne qu’il songe à liquider, un lecteur de Conrad qui se prend pour Kurz, un peintre qui utilise un pinceau à aquarelle pour des murs, un papiste partisan d’un président américain qui défendrait le droit divin... bref un triangle des Bermudes à lui seul, un glandeur acharné (hormis dans l’écriture) et un paranoïaque aussi vite exaspérant qu'attachant pour sa weltanschauung jalousée parce qu’inédite et promise à un écho très relatif et qui longtemps ne quitta jamais ou presque son lit tout en prétendant avoir un magnétisme nouveau: tel est Ignatius J(acques). Reilly, fils d’Irène, mère et femme bien à la démesure (vocale et œnologique) du fiston qu'elle engendra après une séance de cinéma consacrée à RED DUST avec Clark Gable et Jean Harlow...et qui s’est soudain passionnée, juste après le commencement du livre, pour le bouling malgré une "arthurite" tenace. 

 


    Une casquette verte, même de chasse, voilà bien quelque chose de pacifique.

 

   C’est sans compter avec le policier Mancuso, Angelo de son prénom, aux yeux tristes brillants d’espoir. Incontestablement, un grand personnage de la littérature. Un looser à l’enfance malheureuse (il fut maltraité à l’école et jeté contre un tableau) qui rêva toujours de devenir un héros. Un guignon, un déveinard en Rambler blanche, un poissard au flair infaillible dans la mesure où il arrête qui est sans reproche et laisse filer qui est le plus menaçant. Ce jour-là, au commencement, sur Canal Street, au sortir des magasins Holmes, il demanda ses papiers à l’homme à la casquette verte: les conséquences fatales en seront dépliées dans tout le roman. Puni par ses supérieurs pour cette erreur manifeste, il dut accomplir les tâches les plus abracadabrantes en se déguisant chaque jour:ainsi, planqué avec fausse barbe et monocle dans les toilettes publiques de la gare routière, il attrapera la crève et deviendra claustrophobe. Plus tard, il sera père Noël avec casquette de base-ball. Son omniprésence à force d'évanescence obsédante de lecteur déprimé de Boèce et de fantôme rôdant en bermuda et fausse barbe va changer la donne peu à peu : on le prendra  pour un artiste de la planque, un medium de l’arrestation et Ig lui-même le croira machiavélique avant de déclarer que ce mongol est sa Némésis....De fait : au bout de l’avalanche déclenchée par l’arrestation injuste de l’homme à la casquette se placera la prouesse de Mancuso : le démantèlement d’un trafic de cartes postales d’une femme nue posant avec le visage masqué par le livre de Boèce, LA CONSOLATION DE LA PHILOSOPHIE.....

 

 

    Après une telle pichenette vous ne serez pas surpris de lire les aventures et mésaventures très rigoureusement et géométriquement désopilantes d’Ignatius soudain inhumainement obligé de travailler (à seulement trente ans !) par sa mère qui eut un accident coûteux avec sa Plymouth juste après (et incontestablement à cause de) la bévue du policier Mancuso. Ig, qui cherche des prolongements à son lit partout, se trouvera plutôt bien, tout d’abord, dans la fabrique de jeans Levy qui périclite sans heurt et dans laquelle il pratiquera un classement des dossiers par élimination sauvage mais discrète; il y connaîtra miss Trixie qui ne cessera de l’appeler Gloria et y jouera un rôle mal reconnu d’agitateur social et de semeur de tohu-bohu. Grâce à son génie de la roublardise et à une lettre d’insultes qui devait en principe coûter cher à M. Levy, il aura permis à son ancien patron un sursaut économique inattendu en lui offrant involontairement la chance de laisser le jean et faire fortune dans le bermuda pour ne rien dire du sursaut familial dans sa guerre avec sa femme....
   Devenant vite son premier client, Ig sera ensuite vendeur de hot dogs dans le Quartier Français, annexe des limbes dantesques selon lui, habillé en pirate avec épée en plastique, diamant à l'oreille et croisant évidemment un street car named Desire... Sa vente de saucisses parfumées à l’huile de moteur ne constituera pas le chiffre d’affaires de l’année pas plus que sa méthode publicitaire ne bouleversera ce noble domaine mais il aura le temps de saboter une exposition de peinture et surtout de se lancer dans un mouvement de subversion politique d’envergure qui devait donner, via l’Armée, le pouvoir aux sodomites pour lesquels, jusque-là, il n’affichait qu’un intérêt haineux : à cause d’un malentendu avec Dorian Green (un pseudo, tout de même) sur les projets de ce mouvement radical, la réunion politique prévue se transforma en Love Parade avant l’heure et sonna le glas des espoirs révolutionnaires de Ig.
  Malheureusement rien n’allait comme notre pragmatique idéaliste l'aurait voulu : ses projets paradoxalement anti-apocalypse avait tourné court et sa mère conseillée par une amie ne voyait de solution meilleure qu’une réclusion à la Charité pour le rendre inoffensif à coups d’électro-chocs. Après le fiasco de sa réunion en faveur des HOMMES DE BONNE VOLONTÉ, il se retrouva devant le bar des FOLLES NUITS où par un déchaînement implacable de causes toutes engendrées par une ROUE DE LA FORTUNE qui tardait vraiment à redevenir bonne fille, il s’évanouit sous les agressions du cacatoès amateur de boucle d’oreille masculine, juste au moment où Mancuso résolut de façon grandiose l’énigme de sa carrière....Résultat? Trois photographies de BOURBON STREET dans le journal local qui firent le tour de la ville et rendirent célèbres tous les participants de ce roman.

    Gardant précieusement un yo-yo de son enfance, Ig aura donc eu tout de même la joie de voir ce jouet finir par symboliser les rebonds soudainement favorables à tous. L’esprit confus de la sénile Trixie permit à Levy d’échapper à la ruine et de remporter la première victoire de sa vie sur sa femme et ses deux filles...; il récompensera Jones qui ne s’y attendait pas; Mancusio deviendra célèbre et, à quelques secondes près, Ig sera sauvé de l’asile psychiatrique que lui réservaient les conjurés réunis autour de sa mère par le retour de sa pasionaria à la longue natte, Myrna, qui l’emporta in extremis dans sa Renault, parmi les marais saumâtres.

Happy end?

  C’est à voir et à revoir de près. Il est indéniable que ce roman est hilarant comme peu le sont et que sa progression parfaitement mécanique et logique dans l’absurde réjouit tout lecteur. Avec ses accents transcrits, ses accrocs, ses niveaux de langue hétéroclites s’affrontant en grinçant, le livre est riche oralement mais aussi visuellement : les gags sont nombreux et déclenchent de vrais fous rires. Il reste que cette fin avec ses renversements miraculeux étonne. La conspiration des imbéciles qu’énonçait Swift et qui fait l’exergue du texte (Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui)) aurait-elle échoué?

 

 

  Il faut avouer que, pour finir de façon inespérée, le roman laisse des traces critiques profondes. Le rire ne masque jamais longtemps le nouement de gorge. Le portrait des femmes et surtout des mères (du matriarcat) est d’une incroyable violence : la mère de Ig le bat souvent, Mme Levi (son double bourgeois) est insupportable, Santa est une intrigante, Lana Lee est d’un autoritarisme effréné, les trois filles locataires de Dorian Green sont des harpies...Seule la péronnelle (copieusement insultée pendant 500 pages), la reichienne Myrna Minkoff viendra le sauver vers la fin en lui épargnant (pour combien de temps?) les ambulanciers .
    La dimension satirique  du roman est percutante, c’est indiscutable et son procès de la société de consommation et des classes moyennes est imparable: mais si ses attaques font souvent mouche, socialement, politiquement, pourquoi laissent-elles un malaise et sonnent-elles curieusement au moment où commençait à émerger le politiquement correct aux USA?
    C’est peut-être que les discours et les actions de Ig ne témoignent pas d’empathie pour les victimes qu’il défend à l'occasion (il y a chez lui du chorégraphe manipulateur plus que de l'agitateur sincère: la révolte chez les Pantalon Levy relève de Broadway revu par les Marx)) et c'est sûrement aussi que ses diatribes méprisantes ne sont qu'une rationalisation apparente: sa critique tient plus du réactif, du viscéral et de l’allergique que du réfléchi. La réflexion est chez lui un accomplissement de l’allergie. Dans sa raideur délirante, Ig n’est pas autonome : il est en procès permanent avec le premier venu et fondamentalement avec la belle Myrna qu’il cherche à contrecarrer dans toutes ses actions. S’il agit c’est par réaction à tel ou tel envoi de son égérie platonique.Toutes les étapes du livre sont nées d’une volonté de prouver quelque chose à Myrna : il faut donner une leçon à la fieffée péronnelle. En réalité Ig aurait voulu ne jamais quitter son lit ou sa baignoire dans la maison de poupée créée par sa mère et quadriller le monde comme le font ses cahiers Big Chief. Obligé de «travailler», il est parvenu un temps à reconstituer une niche  prolongement de sa chambre partout où il est obligé de passer. Même la Renault de la fin qui l’arrache aux infirmiers de LA CHARITÉ lui impose une position foetale.... Ig ne se bat que contre lui, contre son histoire.

 

  Les provocations d'Ignatius  sont un cri interminable poussé par un sale gamin humilié un jour lors d’une explosion en cours de chimie où il avait mouillé son pantalon et avait été délaissé de tous. Depuis lors il était devenu invisible.
    Sa vie aura été un long appel inouï d'un être invisible et trop visible.



    On connaît l’histoire de l’édition du roman: Kennedy Toole ne fut pas édité. Il se suicida. Bien après sa mort, le texte fut publié (1980), obtint le Pulitzer et un immense succès toujours confirmé 30 ans après.

    Dans le roman, les imbéciles n’avaient pas triomphé. Ou du moins était-on prié de le croire. Dans la vie de J. Kennedy Toole la conjuration avait obtenu sa peau. Ignatius, plutôt que Boèce, aurait mieux fait de lire Spinoza, "Benedictus"....


 .

 

Rossini

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Published by calmeblog - dans roman américain
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