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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 06:08


"J'étais le premier homme de ma famille à terminer la huitième classe."

 

 

 

"Et nous sommes restés ainsi, debout sous l'unique ampoule électrique, à nous regarder l'un l'autre sans rien dire."


 

"Quand des choses comme ça m'arrivent, je ne parle pas. Je ne sais pas quoi dire."

 

 

 

      Un jeune homme se trouve dans un vieux train inconfortable. Pendant le voyage, il repense au train de son enfance, à ce jouet avec lequel il s'amusait en compagnie de sa tante Mae dans la chambre qui sera dite plus tard "la chambre au train". Il se remémore tout le trajet de sa courte vie et en particulier le moment où sa mère vit partir (là aussi en train) son mari à la guerre ou le départ de la première fille qu'il aima bien maladroitement.

 

       Un itinéraire dans le désert d'une vie; un nouveau départ.

 

 

 

 

    LA BIBLE DE NÉON (THE NEON BIBLE), LA CONJURATION DES IMBÉCILES (A CONFEDERACY OF DUNCES (1980)):deux livres frères, c’est tout, et après, on se donne la mort avec un tuyau d’arrosage branché sur l’échappement de sa voiture....


 Deux livres pourtant que tout oppose en principe.


 Tout le monde a été saisi par Ignatius J. Reilly, le sale gosse à la rage mordante.


 On ne connaît pas assez David qui se raconte dans LA BIBLE DE NÉON avec l'ambition de ne restituer chronologiquement que ce qui était dans sa conscience d'enfant en train de grandir....L'adulte (en réalite Toole avait seize ans...) a beaucoup appris (et nous aurons une surprise vers la fin) depuis mais il revisite bien des épisodes avec son inconscience et son ignorance d'alors (mais que faisait Tante Mae sous la véranda avec Georges? Oui, les olives poussent sur un arbre) qui ne nous empêchent pas de lire des étonnements "involontairement" critiques (tiens, l'évangéliste Bobby Lee en tournée n'est pas à la guerre alors qu'il en a l'âge...). Nous connaîtrons comme toujours dans ce type de récit les premières fois (la margarine; sa première danse; avec Miss Scover, il a frôlé une première fois...; avec Jo-Lyne le premier baiser fut sans lendemain) et les jamais plus (la proximité avec le père brisée tôt; la maison en construction qu'il approcha avec son premier amour et qu'il voulait voir demeurer inachevée). Le lecteur chemine au rythme des lentes prises de conscience de l'enfant.


 La langue du narrateur qui se souvient est simplement pauvre. Elle rapporte des faits insignifiants et, partant, sursignifiants, en creux. Plate à dessein, supérieurement banale, digne d'un bon élève, elle rend sensible à une posture qui ne doit pas tromper. Comme beaucoup de membres de sa famille, le jeune David aime regarder depuis la veranda et du haut de sa colline:il y a chez lui une apparence de passivité devant ce monde qui s'imprime lentement ou brutalement en lui. Jusqu'au jour où la passivité se révèle  brutalement active.

 

Où sommes-nous? Dans une petite ville de Louisiane dominée par une seule famille (qui affiche fièrement, en lettres lumineuses, sa domination(1)), divisée en quartiers plus ou moins pauvres séparés par de nombreux terrains vagues:au nord résident les riches.  Pendant la seconde guerre mondiale les hommes absents seront remplacés par les femmes dans tous les travaux. Au retour des soldats, la ville plus peuplée s'étend sur les collines déboisées mais pas  sur celle où réside David:après avoir habité en ville, ses parents (en raison du licenciement du père) ont été obligés de rejoindre une sorte de vieille ferme insalubre et bancale.

 

 David est le fils unique d'une famille privée de tout qui survit comme elle peut. Le père  chômeur se passionne pour la pousse de végétaux derrière la maison. Le plus incompétent des jardiniers sait qu’il n’y a aucune chance de voir naître la moindre plante. C’est sa folie et elle le rend violent. Il en frappe même la mère. Il s’engagera dans l’armée, enverra des lettres enthousiastes sur l’Italie mais on informera la famille de sa mort. Une photo d’un cimetière américain avec des croix blanches toutes semblables deviendra l’obsession de la mère qui jusque-là avait lutté comme elle pouvait pour élever David en le sauvant comme elle pouvait de la famine (il lui fallut vendre des outils pour manger).

  Ce dernier est souvent victime du tabassage de ses camarades et de l’ignoble sottise de certains enseignants. Son institutrice se venge sur lui de sa furieuse médiocrité avec comme support la morale puritaine qui cache bien des saletés. Il connaît coups et enfermement.

 

   Il suit cependant une bonne scolarité grâce à des êtres moins inhumains que cette Watkins qui le persécuta.  Une brave femme un peu sourde le réconcilie avec les instituteurs et un professeur de musique homosexuel l'impressionne beaucoup. Faute de moyens pécuniaires, il doit pourtant renoncer à des études supérieures.


 

  Récit humble d'une pauvre éducation avec ses étapes, ses rites, ses misères, ses bouts de bonheur mais surtout radioscopie d'un milieu victime d'une atmosphère religieuse étouffante, tel est le roman du futur auteur de LA CONJURATION.
 Sans hausser le ton, en se contentant de dire les faits, Toole/David rend dans toute son horreur insidieuse l'empire du puritanisme. Rien ne peut être tenté ou vécu sans que le pasteur ne s’en mêle. S’habiller, consommer, se divertir, aimer, mourir même:tout est contrôlé par la bigoterie ambiante et ses agents zélés. Cet adolescent apprend à la dure comment on réprime la culture et toute manifestation d’intelligence ou de sensibilité: “À l’école, ils nous disaient qu’on devait penser par soi-même, mais dans la ville, il n’était pas question de faire ça.Vous deviez penser ce que votre père avait pensé toute sa vie, c’est-à-dire ce que tout le monde pensait.”
 Le point fort de cette dénonciation se situe dans l’évocation de la visite de l’évangéliste Bobbie Lee Taylor et le grotesque est atteint dans la concurrence entre les manipulateurs que sont le pasteur et ce beau discoureur cynique.
  La violence de cette cagoterie sournoise qui vous couve et maille tout l’univers de la cité apparaît de mieux en mieux vers la fin:on comprend que beaucoup de vieillards sont renvoyés de la ville par le pasteur sous couvert d’humanisme chrétien. De cette façon,  il se débarrasse des pauvres et des mécréants. Ainsi vient-il à la fin du récit chercher la mère de David pour l’emmener dans un asile de fous au nom du bien-être de tous....Au fil du temps, le jeune narrateur a pris en horreur le mot chrétien….


   Dans cet univers misérable, étriqué, surveillé, où la pureté du sang américain est louée, une personne choque, dérange, provoque - plus ou moins volontairement. C’est Tante Mae venue d’”au-delà des frontières de l’état, d’une région où il y avait des boîtes de nuit.”….avec des teintes de cheveux invraisemblables, des robes étonnantes, des parfums inédits, des intérêts inconnus. Se promener avec elle est un plaisir qui prend encore plus de valeur avec le souvenir. Elle incarne pour l’enfant la proximité d’un corps sur lequel on peut se reposer avec tendresse et l’ailleurs: celui des vedettes de cinéma d’alors (Rita Hayworth, Jean Harlow), des théâtres voires des bastringues où elle se montra désirable et chanta sans talent mais avec joie (le passage est merveilleux) dans une sorte d’ivresse. Le prix en était des hôtels minables et des oreillers puants mais son désir alors était comblé. Elle existait.

 Tout le monde la connaît mais on la tient à distance. Pourtant, pendant la guerre, quand les hommes sont partis, elle devint une solide contremaîtresse aimée dans une usine et la fête (avec bière, pour une fois) pendant laquelle elle s’illustre (en dansant, en chantant) est la belle réplique fraternelle aux réunions de l’évangéliste violeur de consciences. Après la mort du père et le déclin de la mère, Mae tentera de s’occuper de Dave tout en menant une petite carrière:elle les quittera pour des spectacles plus "ambitieux" à Nashville en promettant de subvenir à leurs besoins.

     Scandale dans la ville, Tante Mae représentait un écart pour l’enfant promis au pire des confinements:elle élargissait son horizon sans qu’il sache vraiment ce qui se trouvait au-delà de sa vallée. Elle était de l'essence du caché, du mystère.


  La grandeur de ce petit roman se situe dans l’apparente passivité de cet être souvent assis jambes pendantes dans le vide qui se révèle vite sensible et découvre peu à peu une sensualité sans norme et sans exemple codés, ce qui le dessert auprès de Jo-Lynne. Avec un style d'adolescent, sans grandes phrases, David sait dire le bonheur simple pris à la sensation des parfums, des formes et des couleurs des fleurs. Il parle comme personne du chèvrefeuille, de la lune, des aiguilles de pins, de son amour des animaux, des bouts de rien du tout qui émeuvent.

  Un épisode retient l’attention du lecteur:ayant sali son pantalon David est la risée de ses camarades de classe et il est enfermé dans une salle par son institutrice dont il se vengera sans le vouloir. Pour faire sécher ses habits il doit se dévêtir et découvre le plaisir de la nudité pourtant interdite. Qui a fréquenté Ignatius reconnaît une blessure qui ne sera pas sans écho chez le sale garnement.

LA BIBLE DE NÉON: dans la vallée, la dominant, comme le nom de Renning symbolise le capital écrasant le travail, c’est cette enseigne qui brille tard pour être visible de tous comme un rappel à l’ordre. Elle est située sur le toit de l’église (?) du pasteur “avec ses pages jaunes, ses lettres rouges, et la grosse croix bleue au centre.” Un soir qu’il prie à la demande de Tante Mae les yeux de David tombent sur le néon : “et je n’ai pu continuer. Et puis j’ai vu les étoiles du ciel qui brillaient autant que la belle prière, et j’ai recommencé, et la prière est venue sans que j’aie à réfléchir, et je l’ai offerte aux étoiles et au ciel de la nuit.”
  L
e rival du néon du saloon, le néon vulgaire, la bondieuserie kitsch, le modernisme tapageur, la technologie envahissante au service d’un archaïsme répressif. On voudrait que le vent de l'ouragan final l'ait balayé. En tout cas, David qui ne cède par à la rigidité de ses parents (dans cette famille le regard médusé est fréquent) lui tourne le dos dans le train qui le mène loin de ce creuset immonde. Après avoir uni symboliquement ses parents dans l'endroit qui les avait séparés et où rien ne devait jamais pousser.

 

  La Bible de néon:Toole a choisi la lumière de la vielle lampe graisseuse qui éclairait bien assez la misère entretenue et les victimes de la malveillance.

 

 

  Voilà un des procès les plus sobres, les plus sobrement intenses de l'étouffoir puritain et plus largement de tout étouffoir social. Ignatius lui aussi se bloqua sur une époque et se mit à haïr tout le reste. On le comprend mieux maintenant. Même si les imbéciles gagnent toujours.

 

 

 

  "Parfois je voyais un œuf cassé sur le chemin, tombé du nid perché dans les pins, et je pensais au bel oiseau que cela aurait pu être."

 

 

 

 

 

Rossini, le 29 juillet 2013

 


NOTE

 

(1) Le père disait : "Ces Renning, c'est à cause d'eux qu'on reste pauvres. Foutus bougres de riches. C'est à cause d'eux que toute la vallée reste pauvre, à cause d'eux et des foutus politiciens qu'ils font élire pour nous commander." 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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commentaires

Nicolas Vandewaele 06/05/2016 12:40

Precedent message parti trop vite: cest la traduction de "Neon Bible" par "Bible de Neon" qui n'a pas de sens.

Nicolas Vandewaele 06/05/2016 12:38

Bonjour, traduire "Neon Bible" n'a aucun sens d'apres moi, a moins que vous ne sachiez l'expliquer? On retrouve cette "traduction" partout, meme sur Wikipedia... pourtant "neon" en anglais a bien un sens précis, ceci veut dire "dernier " dans le sens d'"ultime". The Neon Judgement, par exemple, signifie "Jugement Dernier" au sens biblique du terme, comme par hasard... The Neon Jugement est aussi un groupe belge d'EBM (Electronic Body Music).