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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 04:34

 

      Au moment où s'imposaient déjà dans les études littéraires flèches, chiffres, tableaux et graphes, une voix inimitable éblouissait tous les lecteurs de Rousseau. La voix de Jean Starobinski qui livra ensuite un Montaigne, un Rousseau encore, un Diderot et tellement d'autres contributions majeures. En 1994, il rédigea le catalogue d'une exposition au musée du Louvre sous le titre LARGESSE. Il le publia avec de nombreuses modifications en 2007.


 

                 Largesse ou la puissance d’un geste universel.


   

Donner, distribuer, jeter, répandre, tendre, offrir, dédier.... Toute une bibliothèque s’invite (1), toute une iconographie surgit.(2)

 

Largesse où les références (explicites ou implicites) à l'eau et au solaire s'imposent toujours fondamentalement.

 


 

Starobinski nous offre un parcours qui ne néglige ni la grammaire, ni la théologie, ni la philosophie, ni la morale, ni l’esthétique, ni la psychanalyse. La largesse de Starobinski tient dans le dialogue et la traversée souveraine de ces ressources.

Un parcours qui s’ouvre, comme il se doit, par...Rousseau et une page de la neuvième Rêverie qui pose “un ensemble de questions d’une extrême importance.” et qui éclaire, grâce au commentaire, tous les aspects visibles et secrets du geste généreux.


   N'oubliant pas une étude attentive du lexique de différentes langues (3), il repère beaucoup de manifestations de la largesse au cours des âges (Rome, Moyen-âge (chevalerie), cours de la Renaissance, mariages princiers), chez les peintres ou dessinateurs, chez les poètes, les romanciers avant d’en montrer le déclin et les pauvres survivances. Parallèlement, les dénonciations (la largesse et la violence qu’elle génère entre ceux qui se battent pour obtenir et garder les biens jetés; la largesse, marché de dupes pour les pauvres) n’ont pas manqué, des satiristes latins aux Lumières en passant par Sénèque et Boèce et ce n’est pas l’organisation de la distribution des dons qui changea les critiques. La largesse divise, rend violent, aiguise les rivalités, avive les rixes et, finalement, déçoit toujours les attentes. Starobinski analyse aussi une juste assimilation de la largesse instituée avec la Fortune, qui “inconstante, aveugle, tour à tour souriante ou cruelle, (…) règne sur le monde.” Il tisse encore un lien avec les Vanités:la Mort se substitue à la Fortune en lui empruntant et “en éternisant la privation.” Il a cette proposition :“certaines œuvres pourraient être sous-titrées: comment finissent les dons.”  Dans cette perspective, il dégage l'originalité des reprises des mythes de Pandore ou Psyché.

 

Généalogiste, il montre l’omniprésence du don dans la Bible et de tous les rapports de verticalité et d’horizontalité qu’il implique pour longtemps, il sait dessiner des nervures essentielles de l’histoire occidentale: il pense le legs des deux Testaments qui ont donné une dignité au pauvre et modifié le rapport à l’aumône ainsi que leur rencontre avec le stoïcisme qui déterminera l’idée d’égalité politique. Il récapitule brillamment les apories (et la casuistique) de la pauvreté  et de la charité. Il souligne la ligne de partage de l’époque des Lumières dans le traitement des pauvres. Un chapitre dense et subtil explique le tournant de la mendicité au début du XIXè et la naissance de la fraternité du poète avec le pauvre, sorte de double envers lequel il est pourtant peu charitable. 

 

 

 

   Savant, Starobinski l’est à sa façon, unique car profonde sans lourdeur. Mais le plaisir pris à Starobinski provient avant tout de son art du commentaire. Que ce soit sur Rousseau ou Poussin, sur Caravage ou Rabelais, sur la fin du ROUGE ET LE NOIR, surLA  SAINTE CASILDE de Zurbaran, que ce soit à propos d’une typologie de Fortune et sur le lien du maniérisme avec ce thème;qu'il s'agisse encore des raisons d’apparition du picaresque ou de la scène du pauvre dans DON JUAN, de l’obsession de la prodigalité chez Goethe qui s’interroge sur son rapport (souhaitable ou pas) à la Poésie ou de l'étude de l’inversion du thème du mendiant chez Mallarmé: chaque page est une découverte car la moindre de ses relectures ouvre des horizons inédits.

 

À ce titre, le sommet du livre tient incontestablement dans un patient et rigoureux rapprochement entre des textes de Rousseau, Baudelaire (4) et Huysmans, sans oublier G. Moreau et sa SALOMÉ que Starobinski rapproche de Méduse. Comme pour ses ENVOIS l'admiration impose le silence.



Largesse de Starobinski:toute une civilisation, tout un style.

 


 

 

Rossini, le 19 avril 2014

 

 

 NOTES

 

(1)Starobinski fait un large sort au don dans la Bible, aux BIENFAITS de Sénèque et sait combien, depuis quelques décennies, le don a inspiré, après Mauss, quantité d'anthropologues et de philosophes (Bataille, Caillé, Hénaf, Marion, Derrida et tant d'autres...)

 

 

(2)Le volume (faut-il le dire?) est merveilleusement illustré.

 

(3)Largitio, largusainsi défini par les lexicographes :”abondant; qui jaillit en abondance ("se dit surtout des sources, des fleuves” […] d’où “qui donne en abondance, généreux, large (au sens moral)”, sans oublier sparsio, qui désigne “ce que l’on répand, ce que l’on fait tomber, ce qui ressemble le plus au semailles. Lors des jeux du cirque, dans le rassemblement du peuple, le dispensateur de la fête fait pratiquer, ou pratique en personne une sparsio. Celle-ci consiste à lancer à la foule les cadeaux les plus variés. Les objets ainsi dispersés portent le nom de missalia.”


(4)Antoine Compagnon consacre un article (L'AMI DE LA SCIENCE ET DE LA VOLUPTÉ) de la revue CRITIQUE (n°687/688) à Rousseau et Baudelaire dans l'œuvre de Starobinski.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans essai
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