Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 16:14




    “(Il va de soi que je tente surtout de préciser une émotion, de la décrire, non d'expliquer les techniques de l'artiste.)

                                                     

                                                         Jean Genet

 

   "Par contre, Genet considérait que poser était complètement passif. Et il a cessé de poser parce qu'il avait l'impression qu'il était en train de se faire transformer en objet. Ça m'a paru être une attitude littéraire."   

 

                       Giacometti  (dans UN PORTRAIT DE GIACOMETTI de James Lord)

 

 


 La visite d’atelier aurait mérité une mythologie de R. Barthes. Giacometti à lui seul provoqua la venue d’un nombre incroyable d’admirateurs qui laissèrent de nombreux témoignages. Relisons le plus connu, celui de Genet, L'ATELIER D'ALBERTO GIACOMETTI (1957/1958) écrit au bout de quatre années de visites.


  Comment se présente-t-il? Prises par Ernest Scheidegger, des photos en noir et blanc de l’artiste, de ses dessins, de ses sculptures et de l'atelier(1). Quelques dizaines de pages:des paragraphes nettement détachés par des blancs, imposant un temps, un rythme particulier de lecture avec des reprises, des approfondissements....Du mouvement. Et l'obsession d'un certain rivage.

 

 
Que trouvons-nous dans cette sorte de journal (non daté, à une exception près) des visites à l’atelier qui, significativement, commence (presque) sous l'autorité d'un souvenir de peur devant l'Osiris du Louvre, "dieu de l'inexorable"? 



PORTRAIT DE L’ARTISTE EN SON ATELIER

Le cadre est “plutôt sombre”, vétuste, ascétique (dans la chambre, il fallut se résoudre au carrelage à cause des fuites), poussiéreux (“Giacometti respecte à ce point toutes les matières qu’il se fâcherait si Annette détruisait la poussières des vitres”). Le gris domine. Les photos de Scheidegger le confirment avec des coins d’atelier, des murs-œuvres heureusement conservés et la dernière, si éloquente, si émouvante montrant dans un angle une sculpture, le poêle et des bûches, une toile retournée. Par hasard, Genet découvre la palette des derniers jours “posée au milieu des vieilles bouteilles d’essence (…): une flaque de boue de différents gris". En septembre 57, Genet se baisse pour ramasser son mégot. Il voit sous la table la plus belle sculpture de Giacometti d’alors, à portée de pieds....
  Dans un livre où il sera beaucoup question d’un refus de “déposer sur l’objet la moindre teinte-fût-elle délicate, cruelle ou tendue-humaine", quelques mots, pas plus, sur le corps de l’artiste :sa voix rocailleuse, sa façon de parler ("(...) il semble choisir par goût les intonations et les mots les plus proches de la conversation quotidienne"), son accent (des Grisons), ses yeux, son sourire, ses dents “écartées et grises aussi”, son apparence (“par sympathie peut-être il a pris la couleur grise de son atelier"), sa boiterie depuis un fameux accident, ses doigts qui montent, descendent, jouent le long de la statue.
 S’il ne pense jamais à son “travail” quand il l’a quitté, “dès qu’il entre dans son atelier il travaille."Dans un décor où tout est taché et au rebus [sic?], tout est précaire et va s’effondrer, tout tend à se dissoudre, tout flotte:or, tout cela est comme saisi dans une réalité absolue.” Dans un désordre apparent règne l’ordre d’une exigence et s’opère la métamorphose de l’artiste “en déesses.”


 

LA FORME  

 

 

  Tourner autour de Giacometti. D’un Giacometti.

 

  Suivant des tons, des registres, des attaques de fragments qui différent à chaque fois. De brefs récits personnels (Genet dans le train, Genet dans la rue), une célébration de la rue d'Oberkampf (réplique digne d'un Giacometti), des anecdotes (l’écho d’un dîner, la méthode de Genet pour appréhender une œuvre d’art, méthode qui ne réussit pas face à Giacometti;Genet, le sculpteur et l’Arabe misérable;Giacometti et le professeur japonais Yanaihara qui lui donna tellement de mal), des dialogues rapportés directement ou pas (MOI/LUI), qui rebondissent à partir de mots ou de textes écrits par Genet et qui préparent ce qu’on est en train de lire;des confidences de Giacometti (l'origine de la sculpture du chien; un projet qui retient Genet:enterrer une œuvre; la célèbre anecdote de la serviette);de courtes descriptions de certaines œuvres (LE CHAT, LE CHIEN (2)), un étonnement admiratif devant une correction du tout petit portrait qu'il fit de lui; des réflexions générales sur l'art, d'autres uniquement soucieuses de cerner Giacometti (son art de dessinateur , sa façon de peindre, son travail de sculpteur);quelques rares comparaisons (Cézanne, Monnet, Bonnard), des oppositions (Rodin, Maillol). Avancées avec timidité, des intuitions, des propositions tranchées ("Toute l'œuvre du sculpteur et du dessinateur pourrait être intitulée: "l'objet invisible."), d’autres qui reviennent, qu’il creuse, retravaille (la "poule" chez Giacometti;le pied des statues, le mouvement, les destinataires de ses œuvres ...).

 

 

QUELQUES GESTES CRITIQUES

 

 En quelques mots incisifs, Genet déblaie quelques tentations de la critique. Le travail de Giacometti n'a aucun rapport à l'Histoire, il n'est pas "un art social", "il refuse de déposer sur l'objet la moindre teinte (...) humaine." Surtout: il ne cherche en rien la novation parce que la grande œuvre "est offerte à l'innombrable peuple des morts."

 

   

 

IMPRESSIONS

 

Deux champs d'observations de Genet retiennent l’attention. Sur Giacometti dessinateur et peintre, il a quelques propositions d’une grande puissance.
 Il observe que, dans sa peinture,  Giacometti “semble ne s’être jamais préoccupé ni des tons, ni des ombres, ni de valeurs conventionnelles. Il obtient donc un réseau linéaire qui ne serait que dessins à l’intérieur.” Mais Genet est alors surpris de découvrir du relief. Comme souvent, le visiteur corrige, revient sur ses mots:“ce mot convient mal. Il s’agit plutôt d’une dureté infracassable qu’a obtenue la figure. Elle aurait un poids moléculaire extrêmement grand.” Genet est frappé encore par  l’ampleur du geste, par l’homogénéité des moyens et par le refus du peintre d’établir des étagements entre les parties du visage:”la même ligne, où le même ensemble de lignes peut servir pour la joue, l’œil et le sourcil. Pour lui les yeux ne sont pas bleus, les joues roses, le sourcil noir et courbe: il y a une ligne continue qui est constituée par la joue, l’œil et le sourcil. Il n’y a pas l’ombre du nez sur la joue, ou plutôt, si elle existe, cette ombre doit être traitée comme une partie du visage avec les mêmes traits, courbes, valables ici ou là”.

 Genet élargit ses remarques au dessin. Dureté des moyens (plume, crayon dur) et des courbes qui disent le respect pour la ligne qui scintille comme un diamant. Il est fasciné par le traitement des blancs, du blanc de la page blanche-il renvoie à Mallarmé:”Les traits ne sont là qu’afin de donner forme et solidité aux blancs. Qu’on regarde bien ce n’est pas le trait qui est élégant, c’est l’espace blanc contenu par lui. Ce n’est pas le trait qui est plein, c’est le blanc.” Il parle de l'ennoblissement du blanc, du papier blanc qui "sans ses traits, n'eut jamais existé.".

 
 

 Si la sensation d’espace importe dans les dessins et peintures, le mouvement est central dans les réflexions sur les statues. 

Genet nous prépara aux mouvements en sculpture avec les mouvements que Giacometti a confiés à son portrait : il croit "savoir pourquoi il a utilisé des lignes qui semblent fuir en partant de la ligne médiane du visage-nez, bouche, menton-vers les oreilles et, si possible, jusqu'à la nuque. C'est semble-t-il, parce qu'un visage offre toute la force de sa signification lorsqu'il est de face, et que tout doit partir de ce centre pour aller nourrir, fortifier ce qui est  derrière, caché. Je suis navré de le dire si mal, mais j'ai l'impression -comme lorsqu'on tire en arrière du front et des tempes les cheveux-que le peintre tire en arrière (derrière la toile) la signification du visage."
 

 Avant d'en venir au mouvement des statues (d'un buste comme celui de Diego qu'il faut absolument voir de face), Genet évoque souvent le plaisir du mouvement de ses doigts sur la statue:"Giacometti ou le sculpteur pour aveugles" dit-il plaisamment. Il en conclut que Giacometti éprouve ses objets, ses figurines d'abord avec les doigts et non avec les yeux....(3)

  Toutefois avant de toucher les statues, il faut les voir venir sur nous"comme si elles étaient lointaines, du fond d'un horizon extrêmement reculé". Faisant aussi écho sans doute à de nombreuses remarques de Giacometti(4), Genet cherche surtout à dire l'un des effets les plus puissants de ces statues, tout en étant conscient qu’à l’intérieur de l’œuvre, il réagit lui-même différemment selon qu'il s’agit d’une sculpture avec Annette ou Diego comme modèles. Il tente de définir le mouvement de ces figures immobiles mais pas du tout comme celui que traduisent les sculptures classiques:”Leur beauté-des sculptures de Giacometti me paraît tenir dans cet incessant, ininterrompu va-et-vient de la distance la plus extrême à la plus proche familiarité: ce va-et-vient n’en finit pas et c’est de cette façon qu’on peut dire qu’elles sont en mouvement.” En outre, dans l'apparence de ces créations, il faut aussi prendre en compte le va-et-vient de la femme à la déesse. Sans négliger non plus un autre mouvement qui s’opère selon Genet: celui qui va des pieds à la tête minuscule. Étant entendu que la statue giacomettienne impose le mouvement d'un regard venant nécessairement du contrebas.


Le comble de l'apport de Giacometti au mouvement en sculpture? "Autour d’elles l'espace vibre" et "rien dans la sculpture n'est en repos. C'est peut-être que chaque angle (fait avec le pouce de Giacometti quand il travaillait la glaise) ou courbe, ou bosse, ou crête, ou pointe déchirée du métal ne sont eux-mêmes en repos. Chacun d'eux continue à émettre la sensibilité qui les créa. Aucune pointe, arête qui découpe, déchire l'espace, n'est morte." La statue aura donc aussi conservé le mouvement du sculpteur.

 

D'un petit portrait que Giacometti fit de lui, Genet admet qu'il le perçoit comme "une petite balle de plomb pendant sa trajectoire"....


 

 PORTRAIT, TRAITS, POINT


    Giacometti, dans son art, dans son œuvre agit comme un révélateur. Genet parle de son émotion, développe ses impressions mais, avant tout, dans une succession de traits vifs, de phrases denses, il nous livre des obsessions, des terreurs réveillées par sa confrontation avec les statues et les dessins.


Comme on l'a dit, non situées dans le temps, la terreur et la fascination provoquées en lui par l’Osiris du Louvre ouvrent le livre. Dieu des morts. Dieu d’un certain passage. D'un va-et-vient.


Du familier au lointain, de l’inaccessible au très proche, de l’immobile au mobile. De la beauté au difforme. Du dur au doux.


    “Une statue de Giacometti  semble reculer- ou en venir-  dans une nuit à ce point lointaine et épaisse qu’elle se confond avec la mort.


Devant un Giacometti, Genet ressent une venue lointaine, archaïque, du fond du temps :”Ses statues semblent appartenir à un âge défunt, avoir été découvertes après que le temps et la nuit-qui les travaillèrent avec intelligence-les ont corrodées pour leur donner cet air, à la fois doux et dur d’éternité qui passe.” Dans la course des statues s’échappant de la mort et qui fondent sur Genet, il lui faut saisir un point, LE point: “Sévère elle m’ordonne de rejoindre ce point solitaire d’où elle doit être perçue.” Et qui parlant surtout aux morts, nous détache de l’inhumaine condition.


“Le point solitaire”. Après des visites d'atelier qui supposent pourtant l'échange, le dialogue, la solitude hante ces pages. La solitude en vérité. Un point reculé.


Point qu’il rencontre aussi dans les portraits de son hôte:”(…) les visages peints par Giacometti semblent avoir accumulé à ce point toute vie qu’il ne leur reste plus une seconde à vivre, plus un geste à faire, et (non qu’elles viennent de mourir) qu’elles connaissent enfin la mort, car trop de vie est tassée en elles. Vu à vingt mètres, chaque portrait est une petite masse de vie, dure comme un galet, bourrée comme un œuf, qui pourrait sans efforts nourrir cent autres portraits.” Condensation, concentration, accumulation ("pas moyen d'y faire tenir autre chose, un grain de vie de plus. Ils sont à ce point final où la vie ressemble à la matière inanimée. Visages aspirés"), point de vie et de connaissance de la mort.


Ce point a rapport à une blessure que tout ce qui est connaît:”L’art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu’elle les illumine.” Dans un bus Genet lui-même devine chez les passants ou les passagers ce point, cette blessure de chacun dont “ils ont à peine connaissance et où pourtant tout leur être afflue.” Solitude en aucun cas détestable :”plutôt royauté secrète, incommunicabilité profonde mais connaissance plus ou moins obscure d’une inattaquable singularité.”
 

Tel est l’art de Giacometti: “(…) il me semble que les statues de Giacometti se sont retirées-abandonnant le rivage- à cet endroit secret, que je ne puis ni décrire ni préciser, mais qui fait que chaque homme, quand il s’y retranche, est plus précieux que le reste du monde.”(j'ai souligné)

 

 Solipsisme? Nullement et ce n’est pas le moindre mystère  qu’énonce pour finir une prosopopée :”Je suis seul, semble dire l’objet, donc pris dans une nécessité contre laquelle vous ne pouvez rien. Si je ne suis que ce que je suis je suis indestructible. étant ce que je suis , et sans réserve, ma solitude connaît la vôtre.” (j'ai souligné)

 

      La visite d'atelier donne souvent lieu à des bavardages, à un concours de traits spirituels où chacun cherche à briller au détriment de l'œuvre. Artiste et visiteur veulent jouer aux oracles. Rien de tel ici, même si Giacometti savait choisir ses interlocuteurs dans des stratégies de promotion.

 

"Abandonnant le rivage" comme les statues de Giacometti, chacun y visitait son secret et sa solitude.

 

 

Rossini, le 5 avril 2013

 

 

  NOTES

 

(1)Pour une une information précise et une réflexion générale sur l'atelier de la rue Hippolyte-Maindron, il faut lire Véronique Wiesinger dans le catalogue de l'exposition...L'ATELIER D'ALBERTO GIACOMETTI). 

(2)CHIEN qui donna lieu à tellement d'erreurs d'interprétation!

 

(3)On sait qu'il existe une conférence de Giacometti publiée à l'ÉCHOPPE, intitulée significativement, JE NE SAIS CE QUE JE VOIS QU'EN TRAVAILLANT.

 

(4)Sur cette question Sartre écrivit des pages lumineuses dans LA RECHERCHE DE L'ABSOLU (SITUATIONS, III)

 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans critique d'art
commenter cet article

commentaires