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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 05:45

 


    Voilà bien un très grand livre qui va au plus important, au plus difficile, au plus complexe - au vital. Un livre de philosophie et d'art  qui bouscule autant qu'un tableau de Van Gogh. On y parle de vitrail, de Wagner, de la mer, du mistral, du nid des roitelets qui mène directement à LA NUIT ÉTOILÉE, des Hollandais, de Rubens, du sublime (kantien ou pas), de Kurosawa, de miséricorde et d’enthousiasme, du trait et de la touche, de l’entr’espace, de l’entre-temps, "d'origami vital", de concrescence, “de transparence épaissie”, de fond qui surmonte la surface, de leur interpénétration, de "membrane anonyme", de matière devenue lumineuse, de soleil qui dépend des choses, de lumière qui émane de leur immanence…. Un texte patient écrit en des variations superbes.
  Des variations pour tenter d’approcher de Van Gogh et de son pas. D'un tout autre regard.

  Encore Van Gogh? N’a-t-on pas déjà tout dit?

  Essayons de suivre J.-C. Martin dans son VAN GOGH, l'œil des choses et la seule question porteuse de toutes:que peignait Van Gogh? Tout simplement le monde sans lui. Le titre de l’étude ne trompe pas : l’œil des choses. Rien moins. La distance entre le moi et non-moi abolie.
Ce qui implique un travail aux limites de l’humain comme nous le découvrons aux grands tournants de ce parcours.... Avec un jeu (risqué) de distance et d'abolition dans l'immanence. 


   Il faudra marcher jusqu'à Arles, Saint-Rémy, jusqu'au CAFÉ LE SOIR et la série des OLIVIERS. Mais les choses ont commencé bien plus tôt.
    Pour aller vers Van Gogh, il a fallu écrire un livre qui tient vraiment compte de ce qu'il a peint (et rarement on a regardé les peintures du Hollandais avec une telle acuité) et qui lit de très près son incroyable correspondance, en particulier ses réflexions techniques trop souvent citées mais jamais vraiment pensées.

 

PHILOSOPHIE

 

    Un point ne doit pas décourager le lecteur, au contraire. J-C Martin est philosophe. Grâce à lui, on rencontre à l'occasion de ses lectures de tableau, le vitalisme aristotélicien (les réflexions sur le Lieu chez Van Gogh sont capitales et le chapitre consacré à la maison ("vase immatériel") est admirable), Rousseau en ses rêveries, Kant et la question du sublime, Nietzsche et son éternel retour, Bergson, Husserl, évidemment Heidegger mais pas seulement pour les fameuses chaussures de Vincent et, plus profondément, Deleuze qui lui permit de penser les moyens de l’art aidant à franchir les portes de l’univers commun comme Van Gogh le fait au péril de sa raison. Faut-il être spécialiste de Heidegger pour saisir les questions de l’être et de l’apparence chez Van Gogh qui ne les posait pas en ces termes? Évidemment non. Mais le détour par chacun d’eux est éclairant comme pour dire sa peinture, ses problèmes, ses intuitions, ses rejets, ses admirations, Van Gogh a écrit, évoquant (si bien) d’autres peintres et de littérateurs qui l’ont guidé. Une méditation sur Aristote se justifie ici autant qu'une réflexion sur Hals, Rembrandt, Millet ou Monet.

 

 

PARCOURS

 

       "L'évolution de la peinture de Van Gogh ne s'est pas seulement réalisée par un mouvement qui sombre de la lumière vers la matière, des valeurs vers la couleur. C'est au sein de la couleur qu'il se sent entraîné par un devenir susceptible de le conduire, après l'expérience du gris caractérisant la période de Nuemen, au jaune d'Arles, pour culminer dans le bleu, découvert à Saint-Rémy, au contact des cyprès et des oliviers."

 

 

   Cette citation le dit assez : Martin propose un commentaire nullement biographique, heureusement (il nous dispense de l'inévitable "histoire d'une âme"), mais  un commentaire qui respecte les étapes créatrices du peintre non pas selon les découpages vagues de l’histoire de l’art mais telles qu’elles semblent capitales aux yeux du critique qui les débusque en commentant les tableaux décisifs engageant un mouvement - nous laissant le plaisir de regarder les autres à notre façon et depuis son apport irremplaçable. Il sera naturellement question de La Haye, de Nuenen, d’Anvers, de Paris, des Japonais, d’Arles en suivant le combat du dessin et de la couleur qui débouche sur la révélation du Midi, laquelle éclaire en retour le dessin chez Van Gogh qui, dès le départ, ne fut jamais celui qu’on entendait et attendait académiquement mais qui tendait déjà à la restitution vitale et non géométrique, abstraite du monde. Vous regarderez Van Gogh pour la première fois - de l'intérieur. Les aller et retour vers les MANGEURS DE POMMES DE TERRE (Vincent lui-même y revient) et le regard à Arles donnent lieu à des passages étourdissants. La perspective ruinée vous éblouira comme cette double "focale" du CAFÉ DE NUIT. Jamais vous n'aurez lu de si belles pages sur la couleur, le jaune, le portrait chez Van Gogh (Tanguy, Gachet).

  Des étapes, sans doute, mais jamais restituées de façon mécanique. Il est des artistes qui imposent à leurs commentateurs des effractions aussi audacieuses que leur art.

 

  CLARTÉ

 

Une autre qualité de J-C Martin, inséparable de son travail philosophique : sa capacité explicative. Il s’appuie sur de multiples comparaisons et d'opportunes oppositions qu’il examine sous tous les angles pour mieux (faire) comprendre la singularité de Vincent. Vous apprendrez beaucoup sur Hals, sur Rubens prolongé par Delacroix, sur le rejet de la problématique du clair-obscur et ses effets dans la palette de Van Gogh. Il sera question de Millet, de Monet, de Pollock, de la lumière chez de La Tour, Vermeer ou Rembrand, vous serez obligé d'aller voir du côté de Cézanne et Gauguin. Dans ce choix, jamais de comparaison rhétorique attendue: à chaque fois, l’éclair vient de la peinture comme ouverte d’elle-même. Le traitement du fond et de la forme est abordé de façon souveraine en maints endroits. La traditionnelle opposition du dessin et de la couleur est cernée au cœur de l’invention de Vincent dans le sillage (repensé) de Delacroix: chez lui, la ligne ne sépare plus, elle ne préexiste pas aux couleurs, elle s’affranchit de l’objet (comme la couleur aussi) et elle n’a plus d’être: “Elle est un simple effet, un effet de fusion quand deux couleurs se rencontrent et se juxtaposent.” Ce qui mènera à l’étude de “la liaison incorporelle” de LA NATURE MORTE AVEC POMMES DANS UN PANIER.  Le tonisme, le colorisme, leur dramatisme sont envisagés au plus près de la création de Van Gogh et nous les suivons comme si nous étions par dessus son épaule au moment de la capture de l'incalculable. Ce qui ne veut pas dire que Van Gogh opte pour le pointillisme et néglige la ligne, la perspective ou la figure:Martin dit magnifiquement que sa figure délaisse le figuratif, que la ligne chez Van Gogh est en gestation et sa perspective n’est rien d’autre que “la force selon laquelle un volume se décontracte dans un espace de germination qui l’enveloppe et le retient au sein des axes d’éclosion,de ses ordres de croissance.”  Après cette étude, on ne peut que reconnaître ce qui devient enfin, après coup, une évidence: Van Gogh impose une autre profondeur dans la torsion des lignes:” À partir d’Arles, Vincent fait la découverte d’un nouveau type de profondeur, une profondeur qui ne doit rien à l’obscur retrait de l’être derrière ce qui se manifeste, une profondeur entièrement visible dont la perspective ne s’oppose plus à la surface mais en sort par un ensemble de lignes qui se tordent, un ensemble de couleurs qui la survolent en un chatoyants effets statistiques dont l’harmonie se fait à distance, entraînant la perception à basculer par-delà la limite du tableau, en avant et en arrière de sa toile tendue, dans une singulière dramatisation qui déroute le proche et le lointain, les mélange, les inverse, suivant une profondeur devenue paradoxale. IL N’Y A PLUS DE DIFFÉRENCE, MAINTENANT, ENTRE L’ŒIL DU PEINTRE ET L’ŒIL DES CHOSES , ENTRE LA PEINTURE ET LA VIE.”(j’ai souligné).

   La comparaison sera aussi interne à l'œuvre de Van Gogh: on apprend beaucoup (ô combien!) du CAFÉ DE NUIT, en lui-même, mais aussi dans le contraste virtuose que Martin propose avec LA CHAMBRE À ARLES.

 

  Œuvre de philosophe, cette étude est surtout œuvre d’écriture (ce qui ne va pas toujours de pair ni de soi) et c’est ce qui laisse encore plus admiratif. Martin, attentif comme peu, repère des textes, objets, des lieux, des couleurs chez Van Gogh, les cerne, les définit et sa phrase épouse alors les mouvements dont elle parle, en fait des nodosités mobiles, des stases passagères. Vous attendent de très grands moments sur quelques tableaux attendus mais aussi et surtout, en prenant appui sur les lettres de Vincent, sur la mer, le tissu écossais, le jaune, la membrane, la différence entre lumière et couleur: vous n'oublierez pas la charrue en équilibre de LA MOISSON DANS LA CRAU.


RISQUES


  “Nous n’avons pas grand-chose à dire, sur le plan médical, au sujet de la folie de Van Gogh. Il n’y a rien à ajouter quant à la description des symptômes, si ce n’est que ce problème clinique était inséparable, comme dirait Deleuze, d’un processus créateur, un processus qu’Artaud avait affronté dans son THÉÂTRE DE LA CRUAUTÉ (…).”


    Quand on ouvre un nouvelle perspective, au sens pictural d’abord, quand on voit une autre profondeur (acquis sidérant d’Arles), quand on franchit le seuil habituel des perceptions communes (Huxley apparaît vers la fin du livre), quand on parvient à abolir le dedans et le dehors, quand on touche à l’inhumain, on peut avoir peur de sombrer et les lettres de Vincent ne laissent pas de doute. On peut aussi avoir des réactions que retiennent les touristes de l’art (entre autres, la question de l’oreille). Le mérite de Martin est de ne rien négliger du vertige mais de ne jamais céder à l’anecdote pour ne se soucier que du processus créateur et de l’ambition de Van Gogh: “percevoir de l’intérieur la perspective des choses”, abolir le vis-à-vis qu’impose le monde et, jusqu’à Van Gogh, la peinture.
  Vincent, avec ténacité, patience, dans la souffrance, “perce le mur” des perceptions communes et découvre un sublime qui se passe du moi humain et du concert usé des facultés. Les analyses de Martin l’accompagnent fraternellement et montrent quelle part a cette peinture dans l’approche du cerveau qui devient monde (les pages consacrées à LA CHAMBRE À ARLES sont, sur ce point comme sur d’autres, lumineuses). Sans oublier celles qui rappellent la fatigue, la tension à l'extrême, les nerfs et qui expliquent de façon originale le recours (
défensif) au tabac et à l'alcool.

 

ART ET PHILOSOPHIE

 

  Le dernier mérite de ce livre n’est pas le moindre. Autant qu’un livre (majeur) de philosophie de l’art, il est aussi est un livre de philosophie. Les cantons, les étiquettes, les classements disparaissent ici.
 Martin explique et s’explique avec de grands textes de philosophes, en des dialogues riches, nuancés, audacieux qui marquent bien ses adhésions et ses prises de distance. Tout concourt chez lui à ruiner l’Un, l’Être.
  De façon inattendue, il montre également la dimension “politique” de la correspondance et de la peinture chez Van Gogh : c’est avec finesse qu’il dégage la communauté des gestes de l’ouvrier, du paysan, du semeur, du faucheur dans la représentation et qu’il insiste sur l’idéal d’une association de créateurs. 
  Moins original dans la proposition que dans son énoncé, Martin propose des développements précieux sur le temps et l’instant, l’entre-temps, le temps pur, l’éternité interne au temps. Non sans justesse il nous ramène, vers la  fin, à l'éternel retour nietzschéen. Il nous aide aussi à mieux saisir ce qui fait l'immortalité d'une œuvre.

 On ne dira jamais assez ce que cette étude apporte à la question du lieu, de l'espace à n dimensions.
 Enfin on le suit avec passion dans sa célébration de l’immanence par Van Gogh, dans ses suggestions sur la Nature et la pensée et la place immense qu'il réserve à l’image dans leurs rapports mobiles.


 

 

     Appelant (et œuvrant) de tout son talent à une révision du mot et du concept, ce travail représente un manifeste spirituel.

 

 

Rossini, le 14 février 2013

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Published by calmeblog - dans critique
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