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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 06:20


  "Non, décidément, entre l'écriture et moi, il y a je ne sais quel divorce fondamental."(Bout n°13)

 

   "Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche, j'ai la terreur des pages noircies."(idem)

 

  

   Botul: on n'en a jamais assez dit sur ce penseur majeur, sur ce chaînon qui ne manque à rien ni à personne et que l’on croit, à tort, de trop.



  Même un spinoziste pourrait céder un jour à l’envie. En effet, comment ne pas envier ceux qui, à l’occasion d’une des mémorables “Botulades”, découvrirent en juillet 1996, dans la maison du Maître audois, ces “bouts” qui sont enfin recueillis dans une édition scientifique  renvoyant, il faut le reconnaître, la Pléiade dans la cour des tout petits.

    Comme pour d'autres publications du même auteur (LANDRU, PRÉCURSEUR DU FÉMINISME ou bien LA VIE SEXUELLE D'EMMANUEL KANT) tout est exemplaire:une présentation scrupuleuse de l’éditeur (les conditions de la découverte, l'état des documents en 1996, le choix de la présentation des liasses, l’évocation des supports variés ayant servi à recueillir les fulgurances de l’auteur (“papier gris pour emballer les légumes, dessous de bock, buvard usagé, etc.”)), une biographie densément laconique, des repères bibliographiques décisifs.

 

    On ne peut que s'incliner devant la rigueur de l’appareil critique: les notes en bas de page sont un modèle de précision et de style (1) et une vraie fraternité règne parmi les chercheurs qui, loin des querelles des éditeurs de Pascal, se plaisent à renvoyer à d’autres classements que les leurs:Jacques Gaillard, Frédéric Pagès, Clerc-Rothé aiment à se citer entre eux, respectueux qu’ils sont des autres hypothèses, ce qui n’est pas mollesse (au sens non botulien) mais fidélité au “penseur” Botul, le plus ouvert qui soit. N’empêche: la survenue d’un Martineau n’est pas à exclure, tellement les bouts de Botul (attention tout de même ! le boutulisme se démarque nettement et radicalement de la pratique plus connue et plus fréquentée du fragment) stimulent l’investigation (2). En tout cas, Botul qui n'était pas un veinard aura eu au moins une chance posthume: des admirateurs servent sa non œuvre avec amour et talent et il a trouvé son Bollack et son Mesnard réunis en la personne de Jacques Gaillard dont la post-face est admirable de profondeur et de virtuosité empathique.


  Lire Botul est un bonheur rare: on peut suivre une “pensée” éro-thanatographique donc vivante, qui se cherche, se perd, s’oublie, doute, hésite, se relance, mène de front une méditation sur le Mou (qui a même une portée historique- le bout n°25 est proprement inspiré) et sur la valise à roulettes (là, reconnaissons que, pour une fois, ses dons de prémonition sont en défaut), s'éparpille, ne décolle pas, piétine, s’éclaire soudain comme dans les conséquences de la visite au Chabanais, s’enlise à nouveau, cafarde, s’auto-déconstruit, se frôle (comment a-t-il pu manquer la gelée chez Proust? Un des grands mystères de notre temps), s’aporise. Bref, vous tenez là une phénoménologie (parfois tripoteuse (bout n°18) (3)) qui se met (d’) elle-même entre parenthèse.

 

   Lire Botul c’est percevoir une parole qui s’inscrit en se désécrivant. Gaillard a dit, d’un coup, l’essentiel : "Pour lui, et cette censure est admirable, l'écriture présuppose donc le refus d'écrire et l'illustre à chaque ligne. En fin de compte, de la pensée de Botul, l'écrit ne restitue que des coutures momentanées, syncopées, disjointes. De la subtile dialectique des "bouts" et des "trous" se déduit, par soustraction, l'affirmation positive d'une expression philosophique impensable autrement que comme projet néantisé."(je n'ai rien souligné)

 

  Parce qu’il écrivait vite, provisoirement, sans souci du marbre de la postérité, comme en équilibre entre  trou et  trou, on retrouve, dans ces foudroiements même, quelques aspects de la rhétorique classique : des confidences qui captivent l’attention (son succès à la Loterie nationale et ses conséquences; sa génération mal préparée à la science), des portraits (émouvant Bachelard; Merleau-Ponty négrier; Sartre et le Castor cramponnés à leur carnet de moleskine), des études concrètes (la courgette, la sortie du Chabanais (4), le sein de Zoe, le beurre malaxé etc.) Tout confirme sa curiosité intellectuelle (Hésiode, les mystiques allemands (5)), sa compréhension lucide de l’Histoire en marche (au pas de l’oie), vers 1937.

 

  Avec cette édition on prend encore un peu plus la mesure de l’influence souterraine de Botul sur Sartre qui n’a pas pondu par hasard sa théorie (ultra-défensive) sur la mauvaise foi d'autant qu'on assiste, comme en direct, avec surprise et émerveillement médusant, à l'entrée en scène philosophique du fameux garçon de café (bout n°25).

   Bien des révélations attendent le lecteur qui  deviendra  à son tour un chercheur zélé et rejoindra les premiers déchiffreurs du corpus botulien. Les éditions scientifiques comme celle-ci ou des essais originaux sont inévitables car le domaine botulien est vaste. Des surprises sont encore possibles. Y-a-t-il d'autres odes que celle évoquée dans le bout n°10? Osera-t-on mettre en relation son prénom Jean-Baptiste et sa pratique du reste et de la restance? Ne peut-on deviner une influence sourde (à la médiation bien mystérieuse, avouons-le) de Botul sur Perec (6) ou encore sur Blanchot qui aurait fait, très tôt, on doit l’admettre, un magistral contre-sens sur des mots lâchés par Botul dans une promenade (pas encore assez) légendaire sur le chemin dit "de Nietzsche" qui mène à Èze? Enfin, comme le prouvent les dernières pages de ce volume, l’horizon du nulle part est parfaitement cohobé par ce trans-concept nommé alorquoitisme, une des plus belles audaces du penseur de Lairière.(7) 

 

   Prévenons le lecteur fragile: il y a aussi du désespoir dans ces pages retrouvées mais gardons en mémoire l'infinie chance de penser que nous offre l'immortelle proposition: " Ce qui est, est; le reste, faut voir."

 


 

  Tout de même, qu'attendent les éditeurs pour nous offrir la publication en fac-similés?(9)(10)

 

 

Rossini, le 23 septembre 2013

 

 

NOTES


 (1) Il faudrait toutes les citer (en particulier celles qui se départissent avec courage d'un fausse objectivité consensuelle (voir sur Malraux la note 58)). Relevons la note 31 de la page 41: "VILLEFRANCHE-DE -ROUERGUE, ville franche située dans le Rouergue (Aveyron)". Et que dire de la confusion évitée sur "Ginette" (n°27 )?


(2) On pardonnera peut-être notre audace mais le boutul numéroté 29 dans cette édition nous semble poser de bien plus graves problèmes classificatoires qu’il n’y paraît.

 

(3) Lisons:"(...) le tripotage est une saisie de l'Être qui engage la volonté du sujet tripotant et peut chambouler son continuum psychologique."

 

(4) Voir note 49 page 56.

 

(5) Et que dire de ce passage du bout n° 23 ("À Lyon se mange, selon Bréville, un saucisson que l'on nomme"jésus". Preuve, s'il en fallait une, que le christianisme c'est le monothéisme plus la charcuterie"), sinon que Botul savait par cœur les POÉSIES de Lautréamont et pratiquait aisément la réécriture générative, pas forcément léniniste?

 

(6) "Je me souviens du placenta, si spongieux, dans la piscine bien chauffée dont je n'eusse jamais voulu sortir.

  Je me souviens des couchers de soleil sur les hautes-Corbières, à la fin de l'été, quand le ciel s'embrasait du côté de Limoux.

  Je me souviens de Reda Caire, que nous sommes allés écouter, Tatie Jeanne et moi, à l'Alcazar de Marseille , en 1934."


(7) Qui ne doit rien, mais rien du tout, malgré l’apparence, à une influence calvino-romande, comme l'atteste la note percutante de l’ultime proposition des CINQ PIÈCES FACILES éditées en annexe. Celle qui contient son célèbre MÉMORIAL. Il n’a pas fini de faire couler encre et alcool.

 

(8) Dans le travail d'irrigation du champ intellectuel de la seconde partie du siècle précédent, on ne nous ôtera pas de l'idée que la part de Botul est immense: pour leur portée séminale, le mou et le dur (en leur "dialectique ouverte") ne méritaient-ils pas un hommage, même crypté, dans LE CRU ET LE CUIT?

 

(9) Faut-il aller jusqu'à une visite googlelisée des archives et de la maison de Lairière?

 

(10) Échangerais bien MONTRES MOLLES contre un exemplaire du volume 2 des CAHIERS DE L'ENCLUME, revue annuelle de l'Association des Amis de J-B Botul, Éditions de l'Atelier du Gué.

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