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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 06:09

"C’est quelqu’un qui a horreur de l’effusion." James Lord

 


"Pour moi, c'est très difficile de la boucler. C'est le délire qui vient de l'impossibilité de rien faire." Giacometti

 


 

    En 1964, du douze septembre au premier octobre, quelques années après Jean Genet, James Lord, un Américain spécialisé dans l'art moderne, rendit visite à Giacometti dans son atelier de la rue Hippolyte-Maindron pour y poser dix-huit jours de suite (avec un jour d'interruption). Il connaissait Giacometti depuis longtemps (il "nettoya" même une partie de son atelier en 1960) mais, pour la première fois, il prit de longues notes sur ce qui se passait pendant les poses journalières. Il avait commencé par des lettres à un ami mais ce n’était pas suffisant. Cette entreprise se fit à l’insu du sculpteur pour ne pas inhiber sa sponaténéité dans le travail et  dans ses propos. Par discrétion, James Lord a supprimé “maintes remarques et allusions.”

   Chaque journée commençait pour lui par une photo de la toile de la veille prise “dehors dans le passage” de l'atelier. Cette photo est placée au début du chapitre qui lui correspond : on devine l'intérêt des confrontations pour connaître l'évolution de ce portrait de Lord (bien des secrets sont scellés dans ces prises). Cet ami américain ne devait au départ rester que très peu de temps. Nous verrons qu'il lui faudra reporter souvent son départ et même en jouer pour pouvoir obtenir "l'achèvement" de son tableau.

 

 

  Même si nous ne suivons pas Giacometti vingt-quatre heures sur vingt-quatre (Lord ne témoigne que de ses visites des après-midi; on comprend que Caroline vient en soirée (1) et sa passion nocturne pour les "poules" n'est jamais évoquée -c'était le cas chez Genet), ce beau livre (moins simple qu'il n'y paraît) est la meilleure introduction à Giacometti.  

 


GIACOMETTI AU TRAVAIL

   Sur ce point comme sur d'autres, Lord est irremplaçable. Giacometti travaille régulièrement, à des heures données. Pour portraiturer Lord, c'est l’après-midi (à partir de quatorze heures environ) jusqu’à la tombée de la nuit de septembre, dans cet
atelier gris et poussiéreux (2) qu'il a du mal à quitter : en voyage, il n’a qu’une hâte, retrouver sa grande verrière, reprendre ses bouteilles de térébenthine, ses pinceaux, ses toiles, ses sculptures.

    Premier jour. Commencer une œuvre est délicat. Giacometti va d’œuvre en œuvre déjà bien avancées et fait tout pour ne pas se mettre à la tâche. Quand il se décide, il devient méticuleux:des repères au sol, le choix de la toile, la préparation des pinceaux et du matériel. Le sujet doit le regarder dans les yeux. Il se tient à un mètre vingt-cinq ou cinquante de lui, sans bouger. Alberto fume beaucoup (quatre paquets par jour), la cigarette entre les doigts qui tiennent aussi la palette et les pinceaux.
    Il avance très vite et commence à souffrir du dos au bout de deux heures de travail. Lord croit qu’il a fini. Il va apprendre à connaître G au travail... 

  

    Quotidien. Nous suivons alors Giacometti au jour le jour, y compris le dimanche (huitième séance). Il peut attaquer une journée avec des humeurs très différentes. Il travaille en même temps sur d’autres œuvres jusqu’à la cinquième journée. Il reprendra un buste de Diego à la douzième. Exigeant avec le modèle, il lui reproche de bouger en lui demandant après de revenir au point de départ, à son écart donc....Ce modèle très compréhensif nous livre une description précise des instruments de travail du peintre. La critique oublie trop souvent la partie concrète, matérielle de la recherche de Giacometti.

 

 La pose peut être précédée d’une sortie au café voisin pour son déjeuner rituel: "deux œufs durs, deux tranches de jambon froid avec un morceau de pain, deux verres de beaujolais et deux grandes tasses de café", puisque Giacometti vient en général de se lever après une nuit plutôt brève. En général il travaille tard et aime se coucher avec le jour. Le café-tabac rue Didot est un peu le prolongement de l'atelier, lui même prolongement de tellement de choses sues et insues qu'il mériterait une étude à lui tout seul. Dans ce café on est sûr d'y rencontrer Giacometti gribouillant sur les journaux qu'il consulte ou tout simplement les yeux perdus dans le vide. Très souvent. Gageons que, comme nous, Lord donnerait cher pour savoir ce qui est caché dans ce vide ....Peut-être le malheur de ne pas travailler en continu jusqu'à l'épuisement..


  Durant l'après-midi alternent alors des périodes de travail intense et de pause. Des interruptions interviennent aussi:des appels au téléphone, des passages d’Annette (revenue de Londres) et Diego (Alberto tient beaucoup à son avis), des visiteurs connus (Pierre Matisse, Beyeler, le photographe Cianetti) ou inconnus de Lord (un marchand que Giacometti traite avec habileté (dans une sorte de marchandage) en rachetant des anciennes œuvres-dont des paysages et un nu féminin d’après nature), une poétesse jugée snob, un étudiant, un journaliste, un représentant de l’ambassade d’Indonésie). La situation du sculpteur a bien changé : "Voilà dix ans, il était rare de le trouver aux prises avec des journalistes, des marchands étrangers, des directeurs de musée, des critiques, des collectionneurs, et des curieux. Maintenant c'est courant. Il a pris le changement avec calme, bien que souvent le fait qu'on lui vole continuellement son temps l'exaspère."

 


 Dans ce quotidien strictement ritualisé, de modestes écarts peuvent se produire. Un jour de forte grippe, Alberto renoncera vite au tableau et se passionnera pour un John Le Carré. Dans la rue, il se mettra à chanter pour inquiéter quelques bourgeoises. Plus touchant:un jour, Lord voit son ami ouvrir un paquet qui contient cinq millions de francs. Il va en donner un à Diego et cache le reste sous son lit. Il affirme que sept millions sont dans sa chambre mais tellement cachés qu’ils sont inaccessibles…

   

    Rythme/structure   Reprenant Balzac, Sartre a intitulé  RECHERCHE DE L’ABSOLU son premier article sur Giacometti et cette impression de visiteur a beaucoup fait pour le respect dû à son œuvre. Lord restitue parfaitement les étapes internes des poses, leur caractère cyclique d'attente désespérée devant l'absolu.

 

  Giacometti veut l'absolu.

 

  Il travaille presque sans cesse et se plaint de jour en jour, d’heure en heure. Dès la première pose il déclare l’impossible même:finir une tête. Finir (le mot, l'idée) sera le leitmotiv des séances. Les coups, les accusations, les dénigrements vont tomber. Le portrait n’est plus possible depuis Ingres à cause de la photo et Picasso en compose de vulgaires selon lui! Giacometti fait une exception pour Cézanne mais s’appuie sur lui pour dire que finir est impossible….Lord saisit vite le problème:où se situe l’impossible pour Giacometti? Non dans la ressemblance qui n’est pas son souci mais la fidélité à ce qu’il voit tout le temps.


  Dès lors nous allons vivre au rythme de toutes les séances dont seule la combinatoire change et que nous pourrions appeler le scénario chronique. Une attaque enthousiaste ou sombre. En général, une avancée positive puis un accès dépressif, une volonté de corriger, de défaire, de détruire (Lord connaît une grande peur à la fin de la seizième pose), d’abandonner tout; vers la fin, quand Lord croit que tout est perdu, surgit l’inattendue notion de progrès (l’échec le permettant…), ce que Giacometti nomme “ouverture”(3). Ce qui, à la longue, laisse Lord assez perplexe. Mais nous verrons peu à peu le modèle s'accommoder de ces crises et même en jouer, quand il le faut.

 

 

   Comédie sincère  Tous les visiteurs l'ont dit et on le comprend dès le récit de la première pose et plus encore avec la suivante: Giacometti entre immédiatement dans un élément structurant de son rite obsessionnel qui peut passer pour insincère et sembler même relever de la comédie(4). Après quelques quarts d’heure de travail, il s’insulte, halète, marmonne, geint, jure, tape du pied, il se dévalorise, il prétend que ce qu'il fait est mauvais et, de toute façon, irréalisable. On ne compte pas ses accès de destruction et plus fréquemment ses périodes de découragement immense, de rageuse dépréciation de son art. Si, à chaque geste, il recommence comme si c’était la première fois, il affirme aussi que ce pourrait être la dernière. Il s’accuse encore de malhonnêteté depuis trente-cinq ans et revient sans cesse à la date de 1925.
  Il n’est pas de séance où il ne déclare pas vouloir tout abandonner parce qu'il n’est pas peintre. Il est vrai que devant certaines suggestions de Lord il montre une intransigeance extrême et refuse la facilité de certaines solutions (remplir le fond du tableau). Il est vrai aussi que pour une raison mineure Alberto se met à détruire une belle quantité de dessins : Lord en sauve deux. Le sculpteur, après coup, lui en sera reconnaissant.

    Sur ce plan (comme sur le suicide dont il parle souvent), Lord admet que les propos de Giacometti peuvent sembler "affectés". Mais il récuse cette hypothèse comme il nous assure qu’être en sa présence change l’impression qu’on a peut-être à seulement le lire. Tout en concédant que “[p]ar exemple, tandis que nous parlions des diverses façons de se tuer, il avait de temps à autre un sourire sardonique qui laissait entendre, me sembla-t-il que, bien qu'il parlât sérieusement, la conversation n’avait pas d’autre fin qu’elle-même et qu’elle était par conséquent un amusement.”, Lord croit tenir, à juste titre, la bonne explication:” Cette insistance à ressasser qu'il doute de lui-même n’est chez lui ni une affectation ni un appel à être rassuré, mais simplement le débordement spontané de son profond sentiment d’incertitude quant à la qualité ultime de ce qu'il accomplit. Pour continuer, pour espérer, pour croire qu'il a quelque chance de créer réellement ce qu'il représente idéalement, il lui faut sentir qu'il doit recommencer en quelque sorte toute sa carrière, repartir à zéro chaque jour. Il refuse de s’appuyer sur ses œuvres passées ou même de regarder le monde en reprenant les termes dans quels il l’a lui-même interprété. C’est pourquoi il éprouve souvent que la peinture et la sculpture à laquelle il est en train de travailler est celle qui exprimera pour la toute première fois la façon dont il réagit subjectivement à une réalité objective.”


 

     PARLER


   La parole tient un rôle éminent dans la recherche de Giacometti. Elle le travaille comme il la travaille. Si au café, comme on a vu, il lui arrive d’être silencieux, les yeux dans le vide, en travaillant, il parle beaucoup sans trop se disperser même s'il s'en fait parfois le reproche. Il parle de tout, de souvenirs (de "sa" guerre), de Diego, d’Annette, d’une question récente de Malraux ("Existe-t-il une tête gothique?"). Il fait des confidences (ses premières pensées au lever sont pour les travaux en route; son renvoi par les surréalistes; sa joie de travailler seul pendant dix ans;
comme déjà avec Genet, il revient sur LE CHAT et LE CHIEN; il évoque ses (célèbres) difficultés ainsi que les expériences hypnotiques lors des séances de pose avec son modèle japonais (le commencement de la fin selon lui:"Depuis lors, les choses sont allées de mal en pis."))  Péremptoire comme souvent, il affirme que " le plus difficile à faire bien, c'est ce qui nous est familier." Giacometti, au fond de son atelier-antre, aux prises avec le familier... la famille. 


   Il livre incidemment ses préférences esthétiques:il revient toujours sur la question de la distance par rapport au modèle; il s'en prend au préconçu dans la peinture (attitude qu'il trouve chez Van Gogh et Picasso et non chez Corot); il s'attaque à l'empire de la technique chez certains, il défend le petit format (il en oublie son projet pour la Chase Bank), il confirme sa passion pour les Byzantins, sa fidélité inébranlable à Cézanne; il dit son admiration pour les mains créées par Rodin. Il n’épargne personne dans ses critiques abruptes (il est impitoyable pour les phrases de Picasso et pour ses dessins, il rejette le cubisme, dit en passant quelque chose de désagréable pour Matisse...). On devine des idéaux blessés, des piétinements rageurs, des rivalités, des conflits, tout un théâtre intime bosselé, creusé comme ses statues.
 
  L’échange toujours chaleureux avec son interlocuteur a aussi une fonction de test. En réalité, Giacometti y répète certaines de ses formules favorites (“j’aimerais arriver à peindre comme une machine”; “quant à moi, je suis incapable d’exprimer aucun sentiment humain dans mon travail. J’essaie de construire une tête, voilà tout.”(5). Il dit deux fois qu’il ne peint pas l’intérieur ("J'ai assez de mal avec le dehors sans me soucier du dedans.") 

  Il provoque son auditeur (la moindre photographie serait supérieure à un Fouquet!), il le sollicite en même temps qu’il se parle en lui parlant. Il se dédouble d’une certaine façon. Comme sa main cherche dans la ronde des traits l’affirmation et sa contradiction, la négation et sa relève toute provisoire, dans l’échange, même si Lord pense à juste titre qu’il se distrait de l’anxiété devant l’échec, il se passe quelque chose de plus profond entre la phrase, le cerveau, l’œil et la main. Une excitation, une certitude, une pique dépressive, une aide, une plainte, des traits d'esprit...La comédie sérieuse, douloureuse en fait partie.


James LORD, à la tête de voyou et de brute

 

   Sa contribution est immense parce que, par bonheur, il était l’homme de la situation. Plus que Genet, il acceptait la passivité active de la pose tout en cherchant sans cesse à deviner ce que faisait le peintre et à comprendre ses actions et réactions. Lucide, il a de justes remarques sur le sado-masochisme des rapports modèle / créateur (sans pouvoir déterminer ce qui revient à l'un et à l'autre et ce qui relève du sadisme ou du masochisme...). Nous vivons son angoisse devant les moments de doutes et de désintégration qui saisissent Giacometti à l'instant précis où il lui semble au contraire que la peinture de sa propre tête a bien progressé. Nous l’accompagnons également dans son habile stratégie de pression quand il détermine enfin la dernière date de son départ (après quelques reports) pour voir un jour son portrait, sinon fini, du moins proposant une belle "ouverture", "un petit trou dans la nature".... Il fait des remarques d’une grande pertinence sur la proximité et l’identification dans l’échange qu’est une pose : “Poser pour Giacometti est une expérience profondément personnelle. Pour commencer il parle tellement, non seulement de son travail, mais de lui-même et de ses relations personnelles, que le modèle est naturellement amené à en faire autant. Pareil échange verbal peut aisément faire naître un sentiment d’intimité exceptionnelle dans l’atmosphère assez fantastique de don mutuel qui est inhérente au fait de poser et au fait de peindre. La réciprocité, parfois semble à peine supportable. Il s’opère une identification du modèle et de l’artiste via la peinture, qui paraît peu à peu devenir une entité indépendante, autonome, servie par l’un et l’autre, chacun à sa façon, et, assez bizarrement, de manière égale.”. Par ailleurs Lord est indispensable pour saisir en direct (son livre écrit au plus près du présent nous projette dans un intemporel à jamais présent) l’obsession du neuf ainsi que le double bind du créateur Giacometti : il veut en finir en sachant qu’il est impossible de finir (“dans le même esprit, il parle parfois avec nostalgie du jour où il pourra cesser définitivement de travailler parce qu’il sera parvenu une seule fois à transmettre de manière tangible sa vision intangible de la réalité. C’est naturellement impossible et il doit forcément le savoir. La mesure même de son impulsion créatrice est donnée par le fait qu’il puisse rêver ainsi d’en être un jour délivré.”)

Ce livre demeure un événement. On y voit la générosité de Giacometti,  on y découvre Sisyphe à l’œuvre, un Sisyphe solitaire et disert, heureux de n’en avoir jamais fini malgré ses plaintes; on y entend, comme le suggère ailleurs Charles Juliet, un maître extrême-oriental (“Il y a toujours du progrès, même quand les choses en sont au pire, parce qu’alors on n’a plus à refaire toutes les choses négatives qu’on a déjà faites.” ou” la meilleure manière d’avoir du succès est de le fuir.” ) Il pourrait encore faire plus pour notre connaissance de Giacometti :
maintenant que tous les témoins ont disparu, il suffirait qu’à partir des notes de Lord une édition plus complète voit le jour (7).

 

 

Rossini, le 13 avril 2013

 

 

 

 

 

NOTES

 

(1)On sait quelle importance aura eu Caroline dans les dernières années de Giacometti. Bonnefoy y insiste beaucoup dans son livre-somme. Récemment Franck Maubert a consacré un roman à ce modèle injustement oublié (éditions MILLE ET UNE NUITS).

 

 (2)Les photos de l'atelier sont nombreuses et célèbres: on peut se faire une idée du lieu de vie et de (dé-)création de Giacometti avec le livre de Genet et les photos de Scheidegger ou avec le très beau volume de Jacques Dupin ÉCLATS D'UN PORTRAIT (avec le même photographe) chez André Dimanche Éditeur (2007). Sans parler du film qui fut réalisé et que la Fondation Maeght, jadis, proposait à ses visiteurs.

 

(3)Bonnefoy fait grand cas du choix de ce mot.
 

 

(4)Ponge: "L'œuvre de Giacometti (je parle de l'homme, de son comportement, de sa vie et des productions qui en résultent) présente tous les caractères de l'authenticité, d'une puissante nécessité intrinsèque. S'il s'y mêle parfois un léger sentiment de simulation, cela tient à l'époque et aux nécessités vitales."JOCA SERIA dans NOUVEAU RECUEIL.

 

(5)Il n’est pas sûr que cette affirmation ait jamais été prise au sérieux et c’est sans doute regrettable. 

 

 

(6)Lord donne à ce propos deux anecdotes (le pied, la démangeaison) de "transmutation" assez significatives.

 

(7) À moins que l'on considère sa (célèbre et contestée) biographie de Giacometti comme en étant la meilleure expression.

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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