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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 07:04



RÉALISME ET VISION SOCIALE CHEZ COURBET ET PROUDHON est un des premiers travaux de J.H.Rubin : il date de 1980.

 Le titre est éloquent : il s’agit pour l'auteur d’examiner la possible proximité (intellectuelle, politique et peut-être esthétique) entre le penseur et le peintre. De façon moins déclarée mais plus ambitieuse Rubin tient à montrer et démontrer ce que L’ATELIER DU PEINTRE  de 1855 doit à Proudhon: tout.

 

UN TABLEAU TEXTE

 

  L’étude part d’un postulat qui d’emblée fait problème mais oriente évidemment tout le livre: “Dans l’ATELIER, COURBET change d’accent: il préserve l’image de l’artiste au travail mais l’entoure d’un ensemble si complexe que la PEINTURE DEMANDE À ÊTRE LUE COMME UN TEXTE.”(j’ai souligné). Et Rubin qui parle d’un “traité pictural, ouvertement programmatique et autobiographique [qui] n’a pas son équivalent comme expression délibérée des idées de l’artiste: on ne saurait traiter des intentions de Courbet - et de leur rapport avec celles de Courbet - sans s’y attaquer directement”, cite légitimement de nombreuses déclarations allant dans ce sens. Il suffit d’ailleurs de réfléchir à la célèbre formule ALLÉGORIE RÉELLE (que Rubin examine longuement) pour penser en effet que le tableau est peut être aussi texte comme on le disait abondamment de tout dans les années 60 et 70 des deux côtés de l'Atlantique....


   Courbet comme peintre “politique” est une bénédiction pour une certaine critique et Rubin a raison de dire que quelque chose a disparu ou du moins a reculé dans la génération suivante - avant de faire retour en d’autres termes dans les années 10/20 du siècle suivant. On comprend qu’il ait souhaité voir de très près ce qui selon lui a concouru à l’art de Courbet et à sa pensée artistique et sociale. Étant entendu que les deux hommes auront des divergences après 1855 sans que Courbet oublie jamais de saluer la mémoire de Proudhon, cet  ami qu'il avait d'ailleurs peint avec ses filles. En outre il est vrai qu'au moment de la Commune, Courbet se réclamera souvent de Proudhon...

OBJECTIFS


  
L’objectif de Rubin est clair :”(…) mon ambition est ailleurs et sans précédent: elle est d’analyser cette toile, ainsi que les événements et les documents qui s’y rattachent, à la lumière de son ami Proudhon. En réalité, L’ATELIER englobe tous les aspects du passé, du présent et du futur de leur association: si, comme nous le verrons, il fait directement allusion à une histoire du développement social dérivée de la théorie sociale de Proudhon, il présente Courbet en héros de ce développement.”

 

 On a compris son projet : montrer que l’influence de Proudhon se manifeste à tous les niveaux de la conception de l’ATELIER (ce tableau contiendrait l’ensemble de la société et proposerait une théorie complète de l’analyse sociale) et de l’activité de Courbet dans les années 1850. Et son livre bien illustré nous offre une étonnante caricature du dessinateur Cham qui lui ouvre la voie.


MÉTHODE


  Avec patience et souci scrupuleux des dates, des faits et des phrases prononcées ou écrites, Rubin examine de nombreux textes (aussi bien ceux des utopistes,  de Comte, de Cousin même, que ceux de Proudhon sur le travail, l'économie comme, plus tardivement, sur l’art) qu’il va mettre en rapport avec des écrits ou des déclarations de Courbet, en écartant ce qui relève de la forfanterie. On a la chance de posséder des témoignages importants sur le peintre d'Ornans et des écrits de lui sur son ATELIER (à Bruyas, à Champfleury, plus tard à Silvestre). Rubin donnera une place cardinale à cette phrase de Courbet: “c’est l’histoire morale et physique de mon atelier.

  Avec tout autant de soin il évoque les liens du peintre avec son mécène Bruyas en termes mutualistes proches de la conception de Proudhon (cet ami l’appelait “maître-peintre"(1)). Il consacre aussi un long commentaire à un bronze perdu mais que Bruyas considéra
pour une fois en termes proudhoniens  et fait un sort significatif au  récit courbetien de la rencontre avec l’intendant des Beaux-Arts, le comte de Nieuwerkerke où le peintre manifesta une résistance peu commune au  "chantage" d’un représentant de l’État. Les mots mêmes de Courbet (liberté du créateur, rejet de tout gouvernementalisme, souhait d’élimination des intermédiaires économiques dans le marché de l’art) prouveraient un ralliement à l’anarchisme de Proudhon, y compris dans le mode d’organisation du Salon recommandé implicitement...
 Par ailleurs, en prenant appui sur d'autres tableaux contemporains (Papety, Couture), il se penche  sur l'épineuse question de l’allégorie réelle (que Proudhon ne comprenait pas) en imposant l’idée d'une progression temporelle dans cette représentation spatiale de l'atelier: central de par sa position, le peintre
proposerait ainsi de lire passé et futur en fonction du seul présent. La vérité morale s'inscrivant alors dans le choix du paysage que Courbet est en train de peindre. Sans oublier que Rubin met en valeur la notion de série (venue de loin et passant par Fourier) dans le travail du peintre d'Ornans.


 C'est à la lumière d'une comparaison encore avec Proudhon que Rubin suggère que pour Courbet l’art est une métaphore de toutes les autres activités (ce qui ne convenait pas exactement au penseur) et que la notion de réalisme correspondrait à la
restitution de la nature philosophique de la réalité.

 

 

On doit encore à Rubin l'étude attentive de l'esthétique tardive de Proudhon  dont l'expression en un livre (DU PRINCIPE DE L'ART ET SA DESTINATION SOCIALE) est partie d'un commentaire qui ne devait faire que quelques pages à l'occasion du fameux tableau disparu de Courbet (LE RETOUR DE LA CONFÉRENCE): on mesure les naïvetés du penseur et surtout son incompréhension de bien des aspects de l'art de Courbet.

 

  Quelle est la conclusion de Rubin? Courbet est moderne en s'adressant "directement à la conscience plutôt qu'à travers un sujet qui lui serait extérieur. Il le fait en interposant sa propre matérialité-dévoilant ainsi la loi particulière de son artifice et de son art -entre le spectateur et l'objet de sa représentation.(...) Le caractère délibéré de cet acte est un thème majeur de l'ATELIER, en même temps qu'une façon de proclamer l'indépendance de l'art. Reste que loin de marquer le retrait de l'artiste dans sa tour d'ivoire et le renfermement d'un art devenu incompréhensible (suivant le mythe de l'avant-garde), Courbetcomprit et justifia le geste "moderniste" du réalisme, précisément par sa capacité d'affecter l'esprit des hommes."

 

 

  Il nous reste à apprécier le travail de Rubin en répondant à deux questions: qu'apporte-il à la connaissance du tableau? Courbet est-il si proche de  Proudhon?

 

LE TABLEAU

 

  Rubin s’attache peu à la dimension strictement picturale de l’ATELIER, attitude qui menace souvent la critique et qui se voit encouragée par la figure de l'allégorie: il insiste sur le fait que cet atelier n’a rien de réaliste (ce qui n’est pas rien); il estime que les figures représentées sont plus conventionnelles que dans les tableaux précédents de l’artiste (sans nous en donner de vraies raisons); il ne dit pas un mot sur le fond, l’éclairage, le choix des couleurs; suivant la lettre à Champfleury et les travaux d’H. Toussaint, il reprend les identités des figures de gauche (il pense que les révoltés hongrois ou italien sont dans ce groupe parce qu’ils sont nationalistes et donc peu proudhoniens…) et de droite, ajoutant que “le moulage dans la pose de saint Barthélémy, la guitare, la dague, le chapeau à plume font allusion à des croyances abandonnées”; il propose une explication un peu étonnante pour le chat ; une autre, à double tranchant, au sujet du crâne posé sur le JOURNAL DES DÉBATS. Il suit également les conclusions (discutables) de Klaus Herding sur le sens de la présence de l’Empereur. C’est à juste titre en tout cas (après bien d’autres) mais pas forcément de façon toujours heureuse qu’il tient le tableau de paysage pour capital. Il est indéniable qu'une lecture "politique" du tableau dans le tableau (et des contradictions "idéologiques" de Courbet) pourrait s'inspirer de certaines belles  pages de Rubin.
  Il a enfin le mérite de montrer contre une part de sa thèse que le tableau ne pouvait pas vraiment convenir à Proudhon qui lui préférait LES CRIBLEUSES DE BLÉ, LES PAYSANS DE FLAGEY et surtout LES CASSEURS DE PIERRES.

COURBET & PROUDHON


    Autant le dire : l’effort de Rubin est immense mais le résultat est parfois décevant. On le voit poussé à des contorsions qui prouvent d’ailleurs son honnêteté intellectuelle.
Passons sur quelques affirmations curieuses ou malheureuses (sur les BAIGNEUSES
, sur la dimension de version illustrée de l’analyse historique que prendrait L'ATELIER - ou sur la culture selon Courbet qui la voulait rééducatrice).
 Certaines des propositions de Courbet qu’il attribue à Proudhon font souvent partie d’une doxa dont il est souvent difficile de démêler avec certitude les plis et les faux plis. Son utilisation de la réponse à Nieuwerkeke n’est pas exactement convaincante: il y trouve forcément Proudhon parce qu’il a envie de l’y trouver. On peut émettre quelques doutes sur le rapport à Bruyas en termes mutualistes.
Au plan idéologique, il reconnaît d’ailleurs très tôt le désaccord entre le mécène et Courbet. Il faudrait revoir de près l’influence provisoire de Baudelaire sur Courbet même s’il recopia un paragraphe de Proudhon dans un de ses articles (de 1848). Le détour jugé indispensable par Comte surprend et déroute par son caractère tardif dans le fil de la démonstration surtout quand la conclusion affirme que Proudhon et Courbet furent réticents sur nombre de points...

 Il faut dire  aussi que des réflexions tiennent de l’équilibrisme. Les modalisateurs abondent (le peintre a bien pu...) et les concessions sont fréquentes : “L’évolution personnelle de Courbet, à travers le développement de son travail artistique personnel, était pour le restant de l’humanité un exemple de morale à suivre : l’ATELIER était tout à la fois historique et moral. Peu importe, au fond, la source des idées de Proudhon-la notion réaliste de l’art envisagé comme expression spontanée du peuple, les communautés utopiques de Fourier fondées sur l’assouvissement des passions, la dialectique post-hégelienne du travail, le psositivisme de Comte ou l’anthropomorphisme de Feurerbach : L’ATELIER de Courbet faisait allusion aux étapes du développement humain telles que les avait suggérées Proudhon, la dernière étant celle de la liberté qui s’exprime à travers l’art.…”(j'ai souligné).


 

 

       Une chose est assurée : le livre de Rubin est fidèle à son titre. Il est bien question de RÉALISME ET DE VISION SOCIALE chez Courbet et Proudhon. Les chapitres étudient parfaitement des rencontres certaines, d'autres possibles, enfin ils ne font jamais l'impasse sur des désaccords et des malentendus. Par ailleurs, le lecteur est heureux (et surpris) de voir ou revoir à quel point les termes politiques et esthétiques des années 1850 se retrouveront presque exactement dans la première moitié du XXème siècle.

 

 Il reste que faire porter tout le poids de la thèse sur L'ATELIER est risqué et ne satisfait pas toujours. On peut penser qu'une révolution dans le traitement des documents est encore aujourd'hui indispensable ainsi qu'une réflexion sur ce qu'est l'identité en procès d'un créateur, fût-il largement connu comme Courbet (2).

 

 

ROSSINI, le 3 mars 2013

 

   

 

 

 

NOTES

 

(1)Ce qui flattait Courbet en l’écartant de l'image honnie de l’artiste-prêtre que venéraient les penseurs utopistes.

 

(2) Pour une autre analyse du tableau et une réfutation  de la thèse de  Rubin on peut se reporter au livre de Y. Ishaghpour chez CIRCÉ que nous avons commenté dans une autre chronique.

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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