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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 05:58

                                                                                                      Pour Daniel

 

 

               Avec Giacometti on ne peut que répéter.

  Après Jean Genet et James Lord, Jacques Dupin, déja auteur alors d’une belle monographie de Giacometti, accepta une expérience qui avait pour cadre l’atelier du peintre et sculpteur: poser devant lui pendant le tournage d’un film qui le montrerait au travail. Le poète (récemment disparu) devait en même temps poser et dialoguer sur un canevas qu’il ne parvint pas à respecter tandis que Giacometti oublia très vite l’intrusion de la technique et orienta la conversation comme il l’entendait..

C’était en 1965, à l’automne (Alberto meurt en 1966). En 1995, on retrouva dans le studio du photographe Scheidegger (celui à qui on devait déjà les très beaux noirs et blancs du livre de Genet) des clichés et des rushes abandonnés après ce tournage. Ce qui donna l’occasion et la chance de ce livre ÉCLATS D’UN PORTRAIT où Dupin retrouve des images différant de celles du film.

 

Le volume se présente globalement en trois parties, la première et la dernière étant accompagnées de notes de Dupin :1-Le portrait de Dupin par Giacometti. Ce qu'il inspire au modèle;2-un cahier de superbes photos du sculpteur travaillant la glaise;3-des photos et des commentaires sur les lieux des Grisons où Giacometti retournait plusieurs fois par an et où il est enterré.


  Plusieurs temps sont à l'œuvre dans ce livre:celui des photos, des souvenirs, des notes, des textes. Les superpositions de son regard, de sa mémoire et de son écriture permettent à Dupin de livrer avec des mots un autre portrait de Giacometti.


 Recommencer un Giacometti à l’atelier.
 
 On ne peut que répéter avec Giacometti (1).


 

         répéter    Le livre (en couleurs cernées par du noir intense-la nuit n'est jamais loin chez Giacometti) est plastiquement magnifique et, pour sa part, Dupin apporte d’autres éléments à la littérature de l’atelier. Certes il confirme chez Giacometti la pratique permanente du dessin (quel que soit le support), son exigence autoritaire dans la pose, son “bavardage” (“incessant et ressassant“, "propos décousus, moulin à paroles, escarmouches sans issues dont il était friand.”) (2). Nous entendons à peu de choses près les mêmes phrases dèjà lues ailleurs d’une espèce de maître zen : sur l’échec (“Que cela aboutisse à un échec ou à une réussite, en réalité c’est exactement la même chose. Ou plutôt il n’y a réussite qu’à la mesure de l’échec. Plus on échoue, plus on réussit.”), sur l’impossible, sur la ressemblance....Mais la répétition (verbale, gestuelle) giacomettienne est une avancée. Dupin en épouse le rythme.

 

 

     atelier      Jamais l’atelier (“depuis longtemps disparu”) n’a été aussi bien et précisément décrit sans sombrer dans la redondance avec les photos voisines dues à Scheidegger, elles-mêmes bouleversantes (2) avec la plante verte, les vivants, les gestes suspendus, les gestes inscrits partout, les statues en marche ou enveloppées de linge, les murs scarifiés (3).

 Jamais la dimension de séquestré volontaire n’a été à ce point montrée dans l’inventaire de cet “antre” où le familier bascule, s'éloigne, où tout est toujours prêt pour la recherche de Giacometti, rendant facile le passage de la peinture au dessin et à la sculpture et inversement (4):”Il est instantanément au contact, il ne suspend jamais sa poursuite. Tout est prêt autour de lui pour qu’elle s’exerce dans le même sens malgré les fluctuations et les accidents de parcours.Toutes choses autour de lui sont en éveil. Et se préparent à le rejoindre, à l’assister. Toutes choses, meubles, outils, matières sont en place, à leur place immuable, dans la même cacophonie rigoureuse que présente l’atelier.”À l'autre pôle du livre, une vallée des Grisons, ses secrets.

   

  Dans le même mouvement, Dupin propose un autre regard sur la pose :"La séance de pose n'est pas pour le modèle un état passif, un abandon du corps, un flottement de l'esprit. Déjà, garder un temps plutôt long une immobilité absolue implique disponibilité et concentration. Mais il faut encore participer à l'acte de peinture. Se donner à l'œil du peintre et l'accompagner physiquement. Le fixer dans les yeux, c'est livrer une sorte de lutte qui n'est plus qu'un simulacre. Poser, c'est aller à sa rencontre et parcourir da part du chemin. Ce qui suppose une projection de soi vers une image de soi inconnue qui se détache par touches successives sur l'avers de la toile. Le peintre et le modèle forment un couple, au sens amoureux mais aussi au sens de la physique appliquée."


    un corps au travail     Pour décrire Giacometti peignant, Dupin n’hésite pas à employer les mots de “cible”, de “combat”, d’”assaut”, de “lutte”, “sans vainqueur autre que le tableau”. Il lui arrive de traiter l’artiste de "prédateur". Il donne une idée sensible de l’incroyable contraction du corps, de sa concentration au service du geste et de la volonté. Dupin est attentif au jeu des mains jamais inactives, jamais relâchées - truchements de l’énergie au service de la “touche impulsive et sensuelle”. Où les belles photos de Scheidegger immobilisent obligatoirement les gestes légers du peintre, Dupin et ses phrases nous permettent de leur adjoindre l'élan de la quête obsédante. 


   “progrès” de l’œuvre    Si beaucoup de visiteurs ont bien évoqué les difficultés de Giacometti (traduites en râles, insultes, auto-dévaluations), Dupin est celui qui a le plus exactement manifesté en mots la complexe évolution de la peinture sur la toile. Avant treize photos qui exposent successivement l'avancée du portrait (la première, “un piolet” dit Dupin,  un T, une arbalète dirait peut-être Ponge), Dupin nous jette au cœur de la recherche: “la ressemblance dont Alberto a souvent parlé est à l’opposé d’une exactitude morphologique. Elle n’est approchée que par un jaillissement de touches effervescentes qui laissent subsister des contradictions. Le trait qui affirme est accompagné du trait qui dénie. D’errement en défaillance, et de reprise en retour, le portrait se construit, se détruit, progresse sur ses ruines, s’édifie par sa contestation incessante.” Giacometti n’affirme pas, il ne détache pas, il interroge. Il obtient que la forme naisse de son indécision, de son approche ouverte. Comme si elle montait de sa propre nuit, et répondait à un appel plutôt qu’à une injonction.” (j'ai souligné)
  Giacometti trace, modifie, propose, ajoute, cadre, recadre, garde, rétracte, conservant derrière l'œil le moment de l'éliminé. Giacometti répète. Dupin dit comme personne la vérité de ces mouvements : “Les lignes s’élancent, se cherchent, se répètent pour que de leur controverse se dégage le trait de vérité qui n’est pas tracé, mais rendu à la tactilité de la main aveugle qui cherche. La vérité de la ressemblance selon Giacometti est intérieure à la discordance des traits. Elle creuse, s’impose et jaillit au profond de l’œil et à la surface de la toile comme la ligne imaginaire qui précédait la ligne initiale, un souffle dans le blanc de l’espace.”  Si, pour d'autres visiteurs, le spectral habite l'œuvre de Giacometti, le souffle hante secrètement les pages de Dupin sur Giacometti.

    
      couleur    On sait que Giacometti a dit aimer la couleur mais c’est avec elle qu’il a eu le plus de défis à relever et dans l’ensemble, avec Bonnefoy, on peut parler de la dominance des couleurs brouillées et sourdes. Dupin reprend l’étrange mot de non-couleur, “tirant sur l’ocre et le gris, laissant s’échapper des éclats de lumière et de nuit, et réservant le bleu des yeux comme une incrustation. Ce bleu a surgi très tôt dans l’élaboration du portrait; il a pu s’atténuer ou se renforcer, il s’est maintenu jusqu’à la fin.”
   Comme pour les traits du dessin, Giacometti multiplie les touches qui “se complètent et se contredisent” et Dupin constate l’allègement des couleurs à mesure que la main s’éloigne du centre, des yeux qui constituent le "centre", le "foyer".
  Le bleu conservé intrigue Dupin jusqu’au bout, surtout quand il croira découvrir “un cillement éphémère entre le bleu de l’œil et la masse confuse de l’ocre gris qui s’empare de toute la toile. Avec  sa pointe de rose et résonance terreuse.” Son ajout est éclairant:”Nappant plutôt que noyant le visage et le dispositif des lignes qui le sous-tendent. Une déferlante de couleur neutre laisse à peine transparaître le mouvement de ses traces et de ses coulées. Le bleu de l’œil est resté accroché comme une parcelle de jour parmi le désastre ambiant, un point de lucidité sauvé de la montée bourbeuse d’un ocre gris substantiel.” Le combat est aussi immanent à la figure. On peut regretter qu'en ce point Dupin n'aille pas plus loin dans l'interrogation de cette (troublante) montée bourbeuse.
  Cependant le poète dégage exactement le rapport entre dessins et couleurs en y apportant d’étonnants accents subjectifs: “Ce que les couches de la couleur apportent à la structure dessinée de la tête? Une épaisseur vibrante, la saveur d’une matière insoumise et maternante qui endort, sans l’appauvrir, le trait. Qui infuse dans la tête la musique sourde qu’elle appelait en secret. La ligne et la couleur s’étreigenent sans se confondre. Ou bien c’est une rencontre impromptue de partenaires qui jouent chacun leur partition sans se concerter. À la vérité pour se déconcerter, se soulever l’un par l’autre, s’aggraver à ce frottement. Le dessin liminaire construit et déconstruit l’édifice. Par les brèches ouvertes surgit la couleur.” (j'ai souligné)

      joie    Dupin corrige lui aussi une image de Giacometti; il lui ajoute un trait qui change beaucoup notre regard. Les documents, les déclarations du sculpteur, les articles qui lui sont consacrés et qui racontent l’ascétisme de ce moine-peintre, fou d’exigences, sans être faux, trahissent sur un point l’impression qu’offre sa "recherche de l’absolu". On le voit, on le croit défait, vaincu, désespéré: il ne cesse de parler de l’impossible, de son impuissance, de ses échecs, de son incapacité à finir. À tous les visiteurs il déclare que vraiment il n’est pas peintre.  “Rage” et “déploration” écrit Dupin. Oui, mais aussi, et c’est fondamental, “jubilation”. Dans la tension du corps, dans l’intensité du regard, dans l’oubli de tout ce qui n’est pas ce geste-ci, à cet instant unique, il faut deviner “une émotion, un bonheur qui s’allient à un tourment surmonté.” À chaque instant, Giacometti répète le plaisir de l’oubli (de l’inessentiel - entendons : tout ce qui se tient hors de l'atelier), la joie du cheminement vers ce qui se dérobe et, finalement, advient comme "ouverture". Et relance.
 

     dialectique    Dupin le répète, comme il se doit. Giacometti fait et défait, fait en défaisant, défait en faisant. Ajouter, rajouter, masquer, cadrer, décadrer sont le même geste, répété inlassablement: “une dialectique haletante entre le positif et le négatif détermine la nécessité de leur enchaînement et de leur quasi-coexistence".

  La joie singulière du peintre sculpteur ne doit pourtant pas faire oublier une évidence qui selon Dupin remonte loin: “Il me semble à la fin que la touche qui déconstruit prévaut, qu’elle est la seule à imposer une avancée irréversible. La pensée négative enclenche et gouverne le processus créateur. Les attaques de la matière travaillée lui donnent la forme, la forme et la lumière. Alberto soustrait à l’espace par des assauts successifs, et pour ainsi dire infinis, la part de vie, le souffle essentiel qui pénétrera le vide et le neutre de la figure.”(j'ai souligné)
  On mesurera la portée de ces propositions en méditant encore sur une formule principielle:” Antériorité de la destruction qui ouvre un espace vierge. Le champ de bataille précède le champ de fouilles qui précède à son tour le chantier du bâtisseur.”(j'ai souligné) Malgré Genet et certaines déclarations du peintre lui - même (à Charbonnier par exemple), on a toujours tendance à sous-estimer la violence d’un Giacometti.

   éclats d'un portrait     Des fragments de portrait(s). Des cadres, des traces, des touches. Un film, des photos retrouvées, des notes rédigées bien des années après. Une remontée mentale comme on remonte un fleuve et un film: vers le premier trait et, dans ce sens, le dernier.

 Des traits qui gardent leur mouvement. Affirmation du geste. Ratures affirmatives.


  Portait de Dupin qui connaît "un tremblement d'effroi" à la vue de son double en peinture. Portraits de Giacometti. Portraits d'Annette posant et qui, curieusement, deux fois sur trois ferme les yeux.

 

 Deux photos pour finir. Devant la maison, là-bas, dans les Grisons, un forsythia éclatant. Mais la lumière de Giacometti est ailleurs. 

 

 

Rossini, le 16 avril 2013  

 


 

NOTES


 

(1)Sur ce terrain comme sur d'autres, Ponge ne pouvait que rencontrer Giacometti.

 

(2)Dupin dit une chose essentielle : le “bavardage est calqué sur la course de la main.


(3)Sans fétichisme de la conservation et même si des parties ont été conservées, comment a-t-on pu détruire cet atelier?


(4)La vue de l'atelier du père qu'Alberto occupait lors de ses retours vers les lieux familiaux est elle-même émouvante et significative à plus d'un titre.


(5) On sait que de son côté Bonnefoy pose qu'il y a chez Giacometti une sorte de résistance à la peinture.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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