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15 août 2013 4 15 /08 /août /2013 06:01


"(...) et vous vous dites:"Nous sommes loin de la Beat Generation dans cette forêt humide."

 

"(...) me faisant prendre conscience de l'essence spectrale de l'existence (...)."

 


    BIG SUR (1962) est rédigé assez vite (dix jours) en octobre 1961, à Orlando: Kerouac a déjà écrit, entre autres, SUR LA ROUTE (paru le 5 septembre 1957), LES SOUTERRAINS (1958), LES CLOCHARDS CÉLESTES (1958), TRISTESSA (1960), LE VAGABOND SOLITAIRE (1960). Il est (trop) célèbre, usé par cette célébrité, par la boisson et d'autres consommations. En 1960, il cherche refuge non loin de Big Sur dans le bungalow (chalet/cabane) de Lawrence Ferlinghetti (Lorenzo Monsanto dans le livre).

   Y a-t-il des refuges pour Kerouac, Kerouac qui croit avoir une mission reçue de Dieu en tant qu’écrivain, qui se voit aussi comme le Fantôme de l’opéra?  Y a-t-il un lieu pour lui permettre de se poser? Un bungalow, un fauteuil, celui de son père, celui de chez Billie (qui s’effondre) feraient-ils l'affaire? Se faire "ouvrier d'usine " après avoir "fermé sa grande gueule", serait-ce une autre solution? 

 Kerouac avait déjà tenté la vie érémitique mais pas de cette façon défensive. Ce repli est inédit.

 Job avait son fumier;en quête de pureté, Jack voit du fumier partout.

 À la fin pourtant....

 

 

"Si je suis venu passer l'été à Big Sur, c'est précisément pour échapper à ça"

 

D’emblée, tout est dit.  Dès la première page.

 

   Le plan était bien au point. Ferlinghetti / Monsanto lui prêtait pour six semaines son chalet: venu en train de New York, Kerouac y vivrait dans le plus grand secret pour "casser du bois, tirer de l'eau, écrire, dormir, se promener" etc.  

 

MAIS,

 

il y a toujours un mais chez Kerouac.

 

 

MAIS Jack s'enivre, déboule dans la librairie de son ami, est reconnu de tous, lui "le Roi des Beatniks" et fait déjà la bringue avec ses copains pendant plusieurs jours. Kerouac a l'art de saboter les plus beaux projets. Plus tard, il manquera un rendez-vous avec son "voisin", Henry Miller.


Pourtant il lui fallait fuir. Il a quarante ans et non l’âge qu’il a dans le récit qui le rendit tout à coup célèbre. Depuis trois ans, depuis SUR LA ROUTE, il mène “une existence de cinglé”. Il doit tout subir dans sa maison de Long Island où il vit avec sa mère. Les visiteurs, les tapeurs, les intervieweurs, les curieux, les imitateurs, les simulateurs, ceux qui ont entendu dire, ceux qui veulent toucher du doigt le phénomène, les cuités, les cuiteurs, ceux qui le prennent pour un autre…. Nouveau havre qui serait comme la bicoque de Japhy, la cahute de Ferlinghetti l’attendait:et le voilà déjà avec l’amertume de la gueule de bois. Déjà, des voix lui parlent, lui chantent.
Il faut réagir après ces “trois dernières années de beuverie, de désespoir physique, spirituel et métaphysique”. Il faut fuir “la sensation d’être un monstre de boue”(1). C’est dit: le barda “le sac à dos de l’espoir” est bien prêt.

 

 

  Récit "picaresque" d’un pari intenable avec portraits et autoportraits."Ça ne vaut la peine d'être raconté que si je vais au fond des choses."
 

Nous allons suivre le récit du séjour dans la cahute de Monsanto dans laquelle il ne saura rester longtemps. Avec lui nous serons soumis aux alternances sourdes ou brutales, aux mouvements de bascule, aux phases maniaques et dépressives, aux bonheurs simples et à la rude privation, aux engouements et à la tristesse, aux ouvertures et aux replis, aux extases et aux délires. Un rythme cyclique qui ne tourne pas rond. Chaque étape représente une aggravation. Cercles d’un enfer.

 

Significativement, il lit là-bas DOCTEUR JEKYLL ET MISTER HYDE. Il fait le rapprochement : "Guère étonnant que je me sois moi-même transformé, d'un Jekyll débonnaire en un Hyde hystérique en un court laps de temps de six semaines, PERDANT TOUTE MAÎTRISE DES MÉCANISMES MENTAUX POUR LA PREMIÈRE FOIS DE MA VIE."(je souligne)

 

 

Aucun doute n’est permis:le narrateur ne cesse de nous confier par des prolepses insistantes que le pire lui est arrivé. Autour de lui, tout devient vite mauvais signe, indice troublant. Lire c’est donc suivre sa pente. La mort rôde. Avec la voiture tombée il y a longtemps dans l'abîme du canyon, puis l’annonce de la mort de son chat; avec la loutre morte.


Les moments de la "chute" sont facilement repérables. Quelques jours heureux (après une arrivée un peu terrorisante qui le marquera durablement (2) et nous sert d'avertissement (la chauve-souris reviendra dans le texte)) d'un paradis "merveilleux" (le mot est répété souvent) où sensations (gestes premiers, petites choses, effet de participation à des éléments millénaires) et mémoire sont  sollicités pour le plaisir: une célébration sincère qui frôle parfois la méthode Coué; un récit qui tient aussi du discours saturé de références littéraires, religieuses, ethnologiques- ce qui ne surprend pas le lecteur de Kerouac. "L'innocence absolue, celle de l'Indien qui a construit une pirogue tout seule dans les bois."Emerson apparaît vite. Et l'écriture, à l'écoute des fureurs de l'océan (le poème LA MER est placé en fin de livre). Surviennent aussi vite, l'angoisse et l'ennui-malgré les certitudes du grand chapitre VIII, hymne à l'immanence fondé sur l'anaphore IL Y A . 

 

Puis soudain au bord de la mer, le mensonge de son séjour lui est suggéré par l'océan. C'est le retour pénible en stop vers Frisco, les amis (Monsanto/Ferlinghetti, Ben Fagan/Philip Walen, Dave Wain/Lew Welch, Cody/ Cassady changé par son séjour à Saint-Quentin), la ville, la biture. Ayant le sentiment d’avoir trahi (Monsanto parlera de profanation) Big Sur, il y retournera avec les potes, allumera des feux sur la plage, écoutera des lectures de ses amis écrivains, participera, avec Arthur Mia, à des dialogues automatiques qui auraient plu aux surréalistes, s’amusera à des concours de bûcherons-tout en se croyant à la tête de guérilleros. Resté seul avec Ron Blake, “jeune crétin de Beatnik”  qu’il fuyait, lui et ses semblables, en venant à Big Sur, il éprouve une première attaque de delirium tremens qu’il décrit parfaitement comme douleur d’angoisse à l’aide d’une puissante capacité de dédoublement:tout ce qu’il a vécu, senti-médité dans les premières semaines lui revient sous forme spectrale.
 Quand tous sont repartis il connaît un léger mieux mais la reviviscence de la paranoïa (dont il raconte la fable fondatrice née dans l'enfance) guette.

 

Les mouvements de repli et d’ouverture vont s’accélérer comme les tentations de vie à plusieurs (Cody, sa femme Evelyn / Carolyn, sa maîtresse Billie/ Jackie Gibson), de sexualité "libre", sorte de ronde jamais totalement dégagée d’arrière-pensées et de ressemblances confuses (pour ne rien dire du mépris pour les femmes du "harem"), comme les nuits d’ivresse qui l’épuisent durablement. Il y a du rêve de phalanstère dans ces pages mais la mort a pris la forme de la paranoïa et tout semble alors comploter contre lui, y compris Billie. Il raconte avec franchise du sordide qui frôle parfois l'abjection.

 

Tu ne vois donc pas que ce sont des mots vides de sens;je m’aperçois que j’ai joué comme un enfant heureux avec des mots, dans un immense univers tragique.”


    Il en a marre de tout et du canyon particulièrement. Il le vit comme un piège. Il veut rentrer chez lui. Il a la tremblote. Il est dégoûté du vent, des vagues. La terreur qui le saisissait au début de son installation le reprend. La mer peut tout vaincre, tout avaler. Une autre eau, celle de la rivière qu’il consomme soudain beaucoup, lui paraît empoisonnée. Tout le monde lui en veut, le persécute. Lui- même se reproche de n'être bon à rien sinon à gémir sur son sort, à s'apitoyer. Il se donne l'impression d'être "le seul être au monde dépourvu de toute humanité." Il sent la folie monter en lui. Le monde se déforme, la nature dominée par la lune omnipotente le harcèle; manger un poisson devient une épreuve. Des venins ont envahi son corps, son sang, ils "sont asexuels, asociaux, à-n'importe quoi."Le phalanstère des amis et des maîtresses devient un gang ligué contre lui.

 

  Tout est liquide, mouvant. Lui qui était capable de tout absorber se sent menacé d'absorption. Le grand complot (anti-catho, coco) est en marche. Il se prend à rêver avec nostalgie d'un bâillement de dimanche long d'ennui...

 

 C'est alors la Vision (du trois septembre) sous la lumière sélénite. Vision rapportée minutieusement, cliniquement, de l'intérieur. Le combat de la Croix contre le Vide. Des chauves-souris, une soucoupe volante. Un rêve qui le fait remonter loin dans son passé (Lowell). Le Pic de la Désolation. Des vautours humains. Un Styx répugnant obstué d'immondices et de cadavres. Billie dort. Il est seul. Il se parle. Il est emporté, dilué par des explosions qui crèvent tout le voyage d'une vie :

 

 "Tout ce que je peux me dire se transforme soudain en un jargon tumultueux et la signification de mes paroles ne peut même pas demeurer une minute, que dis-je, un seul instant, afin de satisfaire mes propres efforts pour garder la situation en main: chacune de mes pensées est réduite en un million de morceaux par un million d'explosions mentales dont j'avais gardé un si merveilleux souvenir quand je les avais connues pour la première fois après absorption de peyotl et de mescal; j'avais dit alors (AU MOMENT OÙ JE JOUAIS ENCORE INNOCEMMENT AVEC LES MOTS): "Ah, les MANIFESTATIONS DE LA MULTIPLICITÉ, TU PEUX VRAIMENT LES VOIR, CE NE SONT QUE DES MOTS", mais maintenant, ça se transforme en :"Keselamaroyot, tu pourris."Et quand le jour se lève enfin, mon âme est brisée en mille morceaux, elle n'est plus qu'une série d'explosions de plus en plus bruyantes et multiples, certaines semblables à de grands ensembles orchestraux, suivies d'éclatements où se mêlent les sons et les lumières aux teintes arc-en-ciel."(je souligne)

 

 

 

 

  "M'man avait raison, cette existence ne pouvait me mener qu'à la folie; maintenant il est trop tard. Que vais-je lui dire ? Elle va être terrifiée"

 

  Il a failli laisser tomber les livres et l'écriture. Il rêve même de fermer sa grande gueule. Au réveil, le calme revient, l'espoir fait oublier la nuit folle. Écrite au futur, la fin est optimiste.... "Je prendrai mon billet et je dirai au revoir à tout le monde, par une journée fleurie d'automne, et je quitterai San Francisco pour retraverser l'Amérique et rentrer chez moi;et tout redeviendra comme au début. une ére d'éternel bonheur commencera. rien ne s'est jamais passé. Même pas ça.(...) Ma mère va m'attendre tout heureuse. Le coin de ma cour où Tyke [ son chat] est enterré sera un nouveau sanctuaire odorant qui rendra ma maison plus accueillante encore. Par les douces nuits de printemps, je resterai dans le jardin, sous les étoiles. Quelque chose de bon va venir de toutes choses. Et un bonheur éternel m'attend. Nul besoin de dire un mot de plus."

 

 

Qui peut y croire?

 

 

 GRANDEUR DE KEROUAC


   Avec honnêteté, comme toujours, Kerouac rapporte des faits, des sensations, des lâchetés, des trahisons, des ratages. Son talent est grand même si certains aspects agacent beaucoup de lecteurs comme parfois une certaine emphase et des excès dans le lyrisme.

   Bien que peu remarquée on doit reconnaître chez lui une puissance satirique qu'il aurait pu cultiver (mais c'est si loin de lui):son portrait de l’Américain moyen en voiture soumis au matriarcat (lui-même en connaissant long sur le sujet) et refusant de le prendre en stop ne manque pas de drôlerie. On comprend l’obsession des langues dans la langue qui trouve une force inouïe dans le poème final. On mesure encore plus l’empire du catholicisme sur ses valeurs minimales: il y a chez lui un puritanisme qui n'arrangera rien à ses options des dernières années. Plus connues sont les évocations des amis et amies qu’il rencontrent à nouveau ou découvre pour la première fois. L'amitié aura été son alcool le plus fort. On retrouve sans surprise Cody/Neal Cassady(Pomeray) largement assagi mais aussi de belles évocations de Ben Fagan (Philip Walen), Joey Rosenberg, et surtout de  Georges Baso, savant boudddhiste devenu tuberculeux, loin de tout...et auquel il adressse un adieu poignant fait de jeux des gestes. On est ému par sa définition de la voix de Billie, on devine sa fascination pour Perry Yturbide l’ange barraqué, le double de Kerouac pour Cody, sorte de force démente qui va et qui est capable de tuer sans effort ni scrupule, amoureux sincère de Billie- image un peu passée de l’idéal de Kerouac.

 

 

   Le grand OUI est désormais rongé par la pulsion de mort. Le paradis n’est pas à Big Sur, le repos n'est pas pour Kerouac. Il n'écoutera pas les conseils de Ferlinghetti.

   Sa récente difficulté à vivre simultanément les possibles, son incapacité  à cohober l'instant et la menace de la chute permanente font de BIG SUR une œuvre-document au lyrisme sombre qui nous éloigne des CLOCHARDS CÉLESTES. Ce n’est pas le plus grand livre de Kerouac mais celui dans lequel le liquide, le mobile qu'il rêvait d'être se solidifient, et se retournent contre lui pour l'éclairer d'autant mieux en tous ses éclats.  

 

 

Rossini, le 22 août 2013

 

 

NOTES

(1) Boue, vase, fange et déchets nous attendent dans le délire qui clôt presque le roman.

 (2) Le premier soir, la mer et son vacarme l'affolent; la nature bucolique espérée prend la forme nocturne du visqueux, des "clapotements dangereux"; il croit percevoir un dragon, découvre des "racines monstrueuses", se soucie d'un relief qu'il nomme Mien-Mo sous l'influence d'un cauchemar.

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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