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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 06:24

"J'ai vu ce que l'homme a cru voir."

                                  Rimbaud

 

"Je me retrouvais dans Paul Gauguin.(...) Il tenait compte de ce qui s'affirme et diffère, côte à côte (...). Je le voyais en tant que philosophe qui cherchait à se situer. Il voulait entendre et se faire entendre du fleuve, de l'air, des champs - de l'autre."

                                   OLDIES


   "J'écris des visions. Je mêle mes visions à ce que je vois."                    OLDIES

 

 

 

 

 

  Quand lit-on une quatrième de couverture? La lit-on vraiment? Quelles sont ses fonctions?

  Pour une fois, dans OLDIES, livre de la mémoire publié en 2012 par Ivan Alechine, la quatrième de couverture d’un livre (qui reprend sa première page, sorte de proème) est vraiment inséparable de l’œuvre et joue dès le feuilletage en librairie le rôle de seuil, de point d'entrée et, plus tard, de sortie - si sortie il y a. Lisons dans toute sa force insinuante ce magnifique texte auquel il faut revenir souvent :

              “Quand j'étais petit, au vingtième siècle, dans un restaurant de Bois-Colombes, le peintre et philosophe Asger Jorn fit une démonstration de sa théories des migrations de l'image à travers la matière:"Par exemple, cette corbeille de pain garde l'image de l'osier tressé, mais sa structure actuelle doit tout au plastique et plus rien à l'osier premier, moins encore aux mains qui l'ont apprivoisé en inventant ces nœuds. Le pain qui est dans cette corbeille est lui aussi, un rêvede farine amplifié par le blé mécanisé, et si je pose cette corbeille sur la toile cirée à fleurs imprimées qui recouvre la table, nous tombons en plein DÉJEUNER SUR L'HERBE de peintre figuratif". J'ai applaudi à ce que j'ai perçu tout de suite comme une clé du rire céleste. C'était à la fois magique - tout est permis-  ("Le cuivre se réveille clairon" d'Arthur Rimbaud) et terrible: le pire est permis.”

 

   À l'amorce d'OLDIES, au dos du livre, avec les migrations, les métamorphoses, Rimbaud (1) : il sera toujours là, partout, surtout quand il fallut être absolument moderne, avec Artaud, Lautréamont et dans une moindre mesure, peut-être,  Kerouac.

 

  
   Seuil : partout, des murs, des portes. Beaucoup de portes, ouvertes, closes, des portes qui donnent sur soi. Des trajets, des traversées. Vers les clartés.

   Car dans OLDIES il s'agit des aventures du voir, de la voyance. De leurs folies, de leurs dangers:il est question de couteaux menaçants, de vertiges des profondeurs.

 

 

 

  Voyages

  En même temps que des blocages, des entraves, des emmurements en soi-même, que de courses, de vagabondages, de fugues, d'expéditions, d’exils, d’hospitalisations, que de voyages sur place, réels, proches (valises pleines de soies peintes), lointains (au pays Mongo (où tout corps est une fenêtre)), imaginaires, hallucinés (les drogues), que de tentatives de sorties de soi nous réservent ses pages ! Que de recherches du feu y compris dans la brûlure de la neige !

   "Chemins maigres", amers, douloureux, chemins qui peuvent voir la culpabilité ouvrir des plaies profondes.

 

  Quelqu'un se cogne aux murs. Quelqu'un d'emmuré (volontaire, involontaire) parfois. Quelqu'un qui dira à un moment donné:"J'ai enfoncé la porte qui ne se voit pas."



  Qui est Ivan Alechine?

   Avant tout, consultons le journal de Charles Duits, son ami. Il y fait son portrait:”26 novembre. Hier visite d’un admirateur de 18 ans, Ivan Alechine, blond aux yeux bruns, chevelu, visage long, qui revient du Congo, connaît bien, presque trop bien les éveilleurs.”

 

  Ivan Alechine (qui écrira que les gens de COBRA "réveillaient la beauté") connaît presque trop bien les éveilleurs et sait que le pire est permis.

 

 

    Noms

  Par certains côtés, cette traversée autobiographique du fils du célèbre peintre Pierre Alechinsky court le risque (bien compréhensible) du name dropping et de ses facilités. Ivan a croisé tellement d’artistes que fréquentaient ses parents que de grands noms défilent dans ses pages de souvenirs (à des titres divers et pour une durée très variable): Breton l'embrassa sur la joue, Keith Jarret était au téléphone, Lacan dans la cour. Il sera question de Dotremont, de Rosenquist, d'un dessin de Jorn sur un placard de sa chambre; on verra passer Benoît Quersin, Reinhoud D’Haese et beaucoup d’autres comme Giacometti montant chez ses parents ou faisant le portrait de sa mère sur un coin de nappe en papier. Cette mère est-elle à Saint-Paul de Vence que Prévert lui fait des avances... Vit-il dans un quartier autour des  rues Piat et Vilin qu’il a la chance de retrouver des décors de films très connus (BALLON ROUGE, ORPHÉE, JULES ET JIM). En outre il a lu énormément et son regard, sa pensée réunissent souvent lieux, actes, signes et passages d’ouvrages (livres et films) plus ou moins connus. Kurz hante certaines pages et ravage son psychisme. Mais au pays mongo ou dans l'ancienne école du Vexin, heureusement, il n'y aura plus de Kurz.

    Le risque est assumé et ne dérange nullement le lecteur. Nous sommes avec Dotremont comme avec les tantes et les grands-mères du début du livre. Aucune vanité, nulle expression d’un sentiment de supériorité. Pourquoi cacher des fréquentations dont nous devinons l’influence radicale? Je est emprunts et empreintes. Ainsi dira-t-il de quelqu'un de seulement proche et d'inconnu : "L'esprit de tante Bilé imprègne encore celui de mon père et le mien." Sur tous les plans, Ivan Alechine nous rappelle la polysémie de ravauder, son dernier mot.


 

   Portraits

  Au contraire, les pages d’Ivan contiennent de merveilleux et inoubliables portraits : grâce à ses mots, on voit pour la première fois ou autrement, Asger Jorn (son rire, sa force), Dotremont, Walasse Ting qui joua un si grand rôle dans l’évolution technique de son père, Christiane Rochefort, Charles Duits, tant d’autres. Le plus bouleversant étant celui de Jean Raine - si désespérément proche. On pardonnera cette banalité : si on ne sort jamais de soi (même en le tentant jusqu’à l’asile ou la dépossession), l’autre, dire l’autre, c’est aussi dire une partie de soi.

  
Moments

 

 

  On lui est reconnaissant de ne pas, après cent autres, théoriser, l’autobiographie mais de la pratiquer de façon originale avec des stations écrites dans des styles puissamment hétérogènes, toujours nouveaux, suivant l’angle de vue mémorielle. Il suffit de comparer deux "chapitres" juxtaposés (LA MAISON ROSE et VIELLERIES, sensations qu'on croit premières, sensation livide de la blanche) ou  d'être sensible au jeu des temps grammaticaux comme le présent et l’imparfait (admirons ainsi le passage si complexe fondé sur "J’oublie…"). On aime aussi cette succession des étés qui rompent le fil narratif. On salue la composition de l'ensemble qui part des  perceptions premières pour en venir au corps révélé par Artaud.

  Presque aucune leçon, très peu de messages sur l’éducation (avec Grand-mère, parfois), simplement une grande attention à l'initiation, aux apprentissages uniques. Le Discours (crypte fréquente du sanctuaire autobiographique) n’est heureusement pas son fort.

   Quelles lignes suivent les quinze “chapitres” (blocs striés) d’Ivan Alechine? Celles de l’éveil, des éveilleurs, des réveils. Partant des lieux de l’enfance revisitée, de la terre  sablonneuse belge pour “finir” au Mexique aux côtés d'Alberto Gironella loin des  anciens parapets, il nous  offrira le zig zag, les allers et retours, les diagonales, les virages à angle droit.

  Il est un enfant d'ici et de là,  avec son côté Swann et son côté Guermantes bien éloignés en apparence, comme il se doit.

    Autre grandeur  du texte : l’autobiographe, sauf de rares génies, oublie toujours de nous dire depuis où, depuis quel moment de la conscience, il nous raconte son passé. L'âge de la mémoire est décisif: "Vingt ans après les vingt ans, l'enfance est vraiment éloignée, elle ne surgit que follement invoquée, par accidents, par éclairs, déchirements de la mémoire. à vingt ans, l'enfance est encore fraîche comme l'encre d'imprimerie. On la sent encore. Elle est encore un moyen de perception du monde grandissant." On doit comprendre qu'Alechine épouse selon les sujets la mémoire d'un présent particulier et qu'il parvient souvent à conjoindre la source et l'estuaire dès les pages sur Sauvagemont au nom si frappant.

 

  Rive et dérive sont là, d’emblée. À l’attaque. La Maison rose en son premier étage n'était-elle pas une Égypte, "traversée par un Nil de boiserie (le couloir)."? Il faut relire ses pages pour voir jouer bien des superpositions ou des effractions soudaines au cours de récits elliptiques et réellement pudiques. Insistons bien sur la force des imparfaits et de la trouée des présents.
  L’écart permis prend sa source, une de ses sources, avec la Grand-mère, déesse du Vert et autorise, en retour,  un autre regard sur elle et sa maison.
Mais le permis sera de chaque côté et l'accompagnera toujours. L'origine est divisée.

 

  Tout est source et confluence. La source le hante : l'enfance (les trois années intouchables), travaillée tôt par la souffrance fait retour dans le MODERNE ABSOLU. Où il voit "avec les yeux des hommes des premières cavernes."

 

    Au départ, au plus près de ce qu'il écrit, l'archaïque et le moderne. En même temps, la succession des contraires qui ne sauraient cacher le lent travail dans la superposition (là bas au pays mongo tout est possible). Ici la campagne, là les jeux urbains ; ici la musique classique, là le jazz. Ici les pièces bien délimitées, les visites codifiées; là, la bohème, les peintres amis qui s'invitent avec leurs amies.

  Mais dans l'ancienne école du Vexin achetée par son père, vieille structure, le jazz et la musicologie, le bangui et une autre perception de la nature se conjoindront.

    

  Sans procès trop déclaré (2), il nous dit les ballotements, les déplacements, les conjonctions, les divisions insues, les superpositions. Les visions. Les chutes, les remontées. 

 

 

    Un père, des pères, des pairs


    Fatalement on découvre peu à peu les nombreux membres de sa famille paternelle et maternelle  comme ceux de sa "famille" artistique surtout avec les amis de son père et de sa mère.

 
   Ce père artiste est évoqué de façon rarement frontale et insistante, c'est dire son importance. On le découvre dans ses résidences, ses ateliers, on comprend son éloignement à cause des voyages et des expositions, on  apprend ses dettes artistiques, ses révélations successives, les étapes de sa création, ses amitiés, la force de la parole dans sa vie et dans son art. On saisit qu’il est parfois pris dans le paradoxe des libertaires et si dans l’espace géographique et mental d’Ivan il y eut au moins deux côtés le double bind a été le pain quotidien du fils. Père référence, père alibi, père à l’autorité vengeresse contre laquelle Ivan se révolte avant de choisir le permis, le pire. Après la baleine dévorante, ce sera Gironella qui viendra succéder à d'autres pères de l'éveil (
Quersin, Duits), des passeurs de clarté auprès desquels il apprit tant.


  Ce livre est une station de plus. Un ravaudage écrit-il avec justesse. L'écriture est un chemin dans le chemin. Il n'en aura jamais fini. Goldies?

 


 

   On peut lire OLDIES en historien de l'art, en amateur d'autobiographie (son art et  sa réserve  le méritent), en historien d'une génération d'après-guerre qui a tout tenté. Le plus sûr est de penser à l'isolement radical (rieur, affirmatif souvent) de tous ces êtres côtoyés, croisés, aimés. Et de voir Chet Baker assis sur une chaise et jouant pour un mur.

 

 

Rossini, le 10 janvier 2013

 

 

NOTES

 

 

 

 

 

(1) Rimbaud : "Car JE est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident  J'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène".

 

(2) Tout de même le brave petit chien du dernier chapitre a  beaucoup souffert avant de trouver son chemin, là-bas, au Mexique.

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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commentaires

Ivan Alechine 19/11/2016 19:36

... je n'étais pas au courant de cet article... de votre lecture attentive... merci à vous --- peut-être aimerez-vous ce qui sort ces jours-ci, ENTERREMENT DU MEXIQUE, poèmes mexicains, toujours chez Galilée...

arthurganache 20/11/2016 08:04

Merci à vous. Je prends bonne note.