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7 janvier 2015 3 07 /01 /janvier /2015 05:43

 

 

 

  «Dans le fond, la santé est un état qui tient du miracle.» (page 16) 



  Avec l’assurance du sourcier infaillible, les éditions Allia nous offrait en 2010 un tout petit texte d’Italo Svevo publié pour la première fois dans ses œuvres complètes en 1968.



  On dira qu’il s’agit d’une nouvelle en forme de monologue dont on imagine que, mis en scène, il doit être impayable. On songe, parfois, à Beckett, celui d’avant le théâtre.



  Ses premières phrases distinguent différentes catégories du présent, du temps personnel. Il apparaît vite que celui qui se confie à nous a la manie de l’ordre, du classement, de l’organisation. Il prononce même le mot  système.


  En très peu de lignes, nous découvrons une vie, une éducation par l’amour (et quelle éducation et quel amour!- «Je fus formé par Félicita à la carrière de vieillard à laquelle je suis désormais condamné.»), et, pour finir, les vérités de la vieillesse, reflet fidèle d’une existence flétrie par la naissance....


 Qui parle?

 

 Un Triestin, évidemment, retiré des affaires depuis huit ans. Un hypocondriaque de soixante-dix ans qui n’a donc comme souci unique que l’hygiène et la médication. Il tient en haute estime Hahnemann, l’inventeur de l’homéopathie.... On a droit à sa pression sanguine (il s’arrête de parler pour la prendre), à ses privations, à sa perte de poids, à sa sortie hebdomadaire pour entretenir son corps…. Il pratique avec fierté une stricte et sourcilleuse auto-scopie. Tenant le cœur pour un «organe de seconde importance», il prête la plus grande attention au sexe, soleil de l’univers humain. On comprend vite qu’il a pour son corps une complaisance que d’autres limitent à leur nombril…. Et comme il regarde le cosmos comme un corps....

 
 Marié à la pauvre Augusta, décidé à «rouler» Mère Nature, il a pris (contre mensualité - exorbitante, s’il la compare aux prix d’avant-guerre…) une maîtresse en croyant entrer dans une pharmacie, ce qui atténua fortement sa culpabilité. Comme le mot pharmacie le dit lui-même, un médicament peut devenir poison…. Mais avec Felicita ( vingt-quatre ans), il constata que les choses étaient un peu plus complexes. On l'a compris:il n’est pas tombé amoureux mais seulement tombé d’accord avec la jeune fille.... Les visites joyeuses comme celles qui vous portent vers un dispensaire médical donnent lieu à des échanges amoureux d’une grande fraîcheur (« Et très souvent, s’abandonnant dans mes bras, elle me la gâchait en toute ingénuité: “c’est curieux !Tu ne me dégoûtes pas". Un jour, avec la brutalité dont je suis capable en certaines circonstances, je lui murmurai doucement à l’oreille:”C’est curieux! Toi non plus, tu ne me dégoûtes pas.” Cela la fit tellement rire que la séance s’en trouva interrompue.») et leur communauté épisodique, tarifée, réglementée ne tient pas toutes ses promesses malgré la gentillesse, la prévenance (intéressées) de l’hôtesse...Chacun passe son temps a épier les pièges de l’autre.


La liaison-traitement dure peu:elle est l’occasion de faire la connaissance d’un autre «curiste», Misceli, un homme fataliste, à grosse mâchoire qui réussit à la Bourse. Leurs échanges ne sont pas des sommets de la Pensée mais ils peuvent être assez tordus (« J’avais en somme l’impression qu’il parlait mais ne s’écoutait pas. Il était comme moi qui ne l’écoutais pas du tout, mais qui le regardais en tentant de comprendre justement ce qu’il ne disait pas.»). Enfin! notre «héros» tient quelqu’un qui lui permet de se comparer à son avantage….Une question le poursuit tout de même:quel prix prenait-elle pour Misceli? 

 

 

 

    Le petit livre refermé, on se demande ce qu’on a lu: une vie de cloporte rendue à l’aide d’une sorte d’épopée miniature contre Mère Nature? Une descente aux enfers de la lésine et du contentement de soi? L’introspection d’un minable qui se rassure à trouver toujours plus bas que lui?


   Pourtant, dans le flux de ce témoignage accablant, surnagent quelques débris qui retiennent le lecteur; dans l’odieuse mélasse de ses bonheurs étriqués, repus de cynisme aveugle, d’ignorance et d’insensibilité, contournant toutes les consolations thanatographiques, percent, par instant, de réelles beautés (l’évocation de certains gestes) et de fines analyses:ainsi La Neuvième symphonie de Beethoven, inattendue dans cet univers, prend soudain, en quelques lignes, une dimension d'une profondeur inouïe.

  Comique, dérisoire, accablante, grotesque, cette nouvelle raconte l'écran le plus désespérément satisfait et le plus faussement solide contre la solitude.

 

 

 

 

 

Rossini, le 8 janvier 2015

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Published by calmeblog - dans récit
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