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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 08:53

 

 

 

"-la couleur uniquement-" Y. Ishaghpour

"l'art est extase ou il n'est rien." M. Rothko

 

"Sérénité au bord de l'explosion." M. Rothko


 

              Pour qui s’intéresse à Bataille, à la peinture, à la miniature, au cinéma de Kiarostami et surtout à Orson Welles, le nom de Youssef Ishaghpour est forcément connu et respecté. Lisons une autre de ses grandes contributions, sa belle étude sur Rothko, publiée en 2003 où il est question d'accès, d'absolu, de fini et d'infini, de relation - ou pas.


      Méditant sur d'importantes réflexions de Mark Rothko et contemplant activement ses œuvres, cette plaquette propose un parcours étonnant : les étapes (très résumées) de la biographie, contre toute attente, n’apparaissent qu’au chapitre trois, après deux propositions ambitieuses et rigoureuses sur ce qu'Ishaghpour nomme le Rothko "classique" qui, après des expérimentations (ici,bien situées dans son évolution), connut un changement radical en sautant dans le feu, dans l’évidence de la peinture nue où n’apparaissent plus formes ni espace mais couleur rayonnant du dedans et permettant, pour tous, une ouverture à soi comme à l’œuvre.

     Au commencement du livre donc, ce qui aurait pu être point d’aboutissement de la réflexion. L'évidence picturale avant le cheminement vers elle et avant le pas au-delà que condense (sans doute tragiquement) la chapelle de Houston.

 Et
    Ce n’est pas qu’un effet d’écriture:la coordination importe  beaucoup dans ces pages, elle sert de façon congrue l’approche de Youssef Ishaghpour. Relevons au hasard et sans exhaustivité :

        "évidence et mystère","simplicité et richesse","verticale et horizontale","absorption et distance","retrait et débordement, "contraction et dilatation", "matériel et immatériel","sensible et rapport à ce qui n'est pas de l’ordre du sensible, ”vulnérabilité comme substrat de la grandeur”, "sérénité et explosion"....

 

 

    Avec méthode et audace (celle d'un parti-pris théorique), Ishaghpour va nous mener vers le passage au-delà de Rothko par lui-même. Ce sera le dernier chapitre. Le critique voit dans l'ultime période du peintre, un pas menant loin de ce "classicisme" qui fit sa réputation et qui introduit, en  retombant "en une profondeur mélancolique et désespérée", "un dualisme insurmontable". Vous verrez qu'avec la conjonction ET, le mot "entre" avait une grande portée opératoire quand la dualité était assumée par ce qui sera un des grands apports du commentateur : la reconnaissance du voile chez Rothko.

 

 Description et proposition

     Dès ses premiers mots, Ishaghpour cerne l’essentiel: la couleur.

    “La peinture réduite à elle-même: des couleurs sur une surface, l’absolu de la peinture et une peinture absolue. Silencieusement. Le matériau porté à l’incandescence. Le symbolique pur de toute signification, objet, image. Quelques plages de couleurs: la lumière en émane, irradie d’elles comme l’obscurité qui les hante, inconnue, inconnaissable.”

     Descriptif, il précise méticuleusement les étapes matérielles et techniques de la peinture “classique” de Rothko. De la lumière à l’irradiation intime de la couleur, de l’intérieur, comme désintégrée. D’emblée encore, cette observation: de la couleur, pas d’absolu, nul infini, uniquement de l’indéfini, du suspens. La couleur chez Rothko est “l’épiphanie visible de la lumière qui n’est pas avant les couleurs, mais en elles.” Plus loin:” La lumière émane des couleurs. Il ne s’agit pas de couleur dans la lumière ou de lumière devenant couleurs:mais d’une lumière qui irradie des couleurs et du tableau.” Un peu plus loin :” (…)une lumière interne, silencieuse et pure”. Matière (Rothko se voulant “concret et terrestre”, nullement abstrait comme on le disait et comme on le répète) qui produit quelque chose d’immatériel qui est la lumière.

  Naturellement la question des formes (que le commentateur verra plus tard dans le parcours biographique de Rothko) est envisagée: à partir d’une certaine date, il n’est plus question de représentation mais de “l’ouverture d’une présence, en avant d’elle-même exigeant une vision.”

    Dans cette mesure, Rothko n’est pas coloriste et tente une sortie de la spatialité (même si Ishaghpour a du mal à s’en détacher lui-même dans son vocabulaire et si, justement, la chapelle de Houston...mais c’est pour plus tard), il est musical dans le rapport des couleurs entre elles (ainsi la différence avec Kandinsky est bien dégagée).

Mystique?

 Écartant l’abstraction et tout le discours qui l’accompagne, Rothko (qui pourtant déclarait qu'Ad Reinhardt, lui, vraiment, l'était) serait selon Ishaghpour un mystique qui irait vers l’intérieur, “l’âme, le cœur et le sentiment”. On trouve souvent dans ces pages les mots de transubstantation, de sublimation, de rédemption, d’extase, on note la fréquence du feu, de l’embrasement, de l’illumination. Là encore, la mystique apparaît elle aussi tôt dans l’étude. Ishaghpour parle alors d’”âme devenue, dans ses couleurs intérieures, visible à elle-même” et de puissance spirituelle (”par son traitement des couleurs, le visible comme tel se trouve libéré en devenant l’expression visible du spirituel.”).
   
    Mais attention ! Ishaghpour conserve le mot et la notion en leur donnant un domaine d’emploi bien délimité, sotériologique si on veut:il n’est pas question chez Rothko “d’un ailleurs absolument autre” mais d’une rédemption  de ce qui est, ” même le plus contingent, le plus insignifiant”. Pas de choses, de signes à rédimer mais le matériau de la peinture et le sentiment et l’émotion. Sans jamais objectivation de l’absolu. Ni spéculation théosophique.


    Ishaghpour reformule sa thèse au sujet du seul Rothko "classique":”Ainsi se produisait l’identité extatique entre le visible et la vision qui n’est rien d’autre que l’intensité qui émane du traitement du matériau pictural. Le halo de la couleur-lumière, devenant matière impalpable, sans rien de compact: une autre densité faite de retrait et de débordement.(…). L’énigme, étrange, consiste justement dans cette dualité et leur relation. Non pas la synthèse, l’identité entre la matérialité, la fragilité (…) et l’immensité que cela suggère et qui y résonne. Il ne s’agit même pas que  de la relation entre les termes de cette dualité incommensurable, non identiques, et cependant non dépourvus ou totalement étrangers l’un à l’autre.”

   Nous sommes au cœur de la thèse. S'impose alors une notion-motif.


Le voile (1)

   "Cependant la peinture "classique" de Rothko n'est pas l'image de l'absolu, ni de son absence: mais"voile" seulement."


  Entre guillemets, comme voilant le voile et ses connotations, le voile.

 

  Le voile donc. La “façade” comme voile. Qui ne cache rien, ni sans-fond ni essence qui seraient au-delà. Ni absolu objectivé comme on a vu, ni signe de son absence. Qui ne propose ni infini capté, ni simple surface. “”L’expérience transcendentale”: dans le sensible, le rapport à ce qui n’est pas de l’ordre du sensible.(…)L’expérience même, la présence de l’apparaître, et la tension retirée en elle-même, en suspens, du voile.”


   En suspens, un voile qui ne se traverse pas. Qui n’occulte rien.


   En pensant à Newman, Ishaghpour écarte le concept de sublime qui d'après lui souvent finit en Idée. Une certitude présente dans les déclarations de Rothko lui permet cette affirmation: l’absolu est inaccessible “parce que la finitude détermine l’être de l’homme. Rencontre entre la matière, l’affect et ce qui les transcende: “le voile”, voilà l’extrême qui se puisse atteindre, comme l’évidence d’une chose inexplicable, d’autant plus attirante que sa signification nous échappe.”

    La finitude de l’homme ne lui laisse donc que le pressentiment d’une limite. Rothko est dans l’épreuve de cette limite : l’homme “manque d’accès au tout autre, sinon par l’expérience de cette limite même, l’obstacle, le voile qui l’en sépare.”
    Inutile de rappeler l’étymologie du mot expérience : elle dit le risque qu'Ishaghpour dégage en des termes fondamentaux qui expliqueront sa "réserve" devant la chapelle et les dernières œuvres de Rothko :”Cette expérience du voile, comme expérience sans recours de la finitude, étant celle même de l’inaccessibilité du tout autre, inaccessibilité qui se laisse pressentir dans l’embrasement s’emparant du non-savoir, de l’obscurité, de la vacuité et du silence. Ainsi la mélancolie et l’angoisse de la finitude se métamorphosent en ferveur. C’est la conjonction de ces deux contraires, qui crée toujours la respiration, la résonance des tableaux “classiques” de Rothko:cette présence de l’œuvre, de sa lumière irradiant de l’obscurité qui dessaisit le spectateur de lui-même en l’exposant à son mystère."


 

Singularité

      Avec un tel parcours et de telles propositions, Youssef Ishaghpour sait faire appel à l’Histoire (la guerre pour les peintres de cette génération), dégager la tendance lourdement théosophique de nombreux peintres abstraits, montrer avec finesse  ce qui revient à chacun (Delacroix, Gauguin, Delaunay, Matisse) dans le domaine de la couleur comme dans le rapport à l’absolu (Mondrian, Kandinsky, Kupka, Delaunay, Malévitch), s’appuyer sur les étapes de la création chez Rothko pour le démarquer d’un Still ou de l’expressionnisme du geste (Pollock):il parvient même à nous donner de précieuses réflexions sur la question de la judéité par rapport à Soutine, à Chagall et à Newman. Dans tous les cas, la comparaison est éclairante (pour le comparant comme pour le comparé, sans injustice) car le seul souci est de dégager ce qui fait et ce que fait Rothko.

La chapelle

    Pour finir, Youssef Ishaghpour en vient à la chapelle de Houston: il rappelle les peintures destinées au “FOUR SEASON RESTAURANT” (projet rejeté), les “HAWARD MURALS” et l’offre des de Mesnil: il met en valeur les contraintes esthétiques qui s’imposèrent à Rothko (les couleurs dialoguant de toile à toile) et surtout le radical changement qu’offrait l’espace ouvrant vers un ailleurs. Un paragraphe magistral condense sa proposition :

    “Rothko affirmait avoir peint, pour sa chapelle, “ce que vous ne voudrez pas regarder”: de grands champs de couleurs amorphes, obscures, vides, absorbées en elles-mêmes, autosuffisantes, mélancoliques, non engageantes et dépouillées de qualités dramatiques ou sensuelles rejetant le spectateur, lui refusant d’abord l’entrée, puis l’attirant dans un sans-fond noir, non humain, annihilant et sombre (Beslin).”
 
    Dans cette "œuvre", selon Yshaghpour, le peintre a franchi la ligne, traversé le voile et dépassé un seuil où l’art ne suffit plus. La série des BLACK ON GRAY intervient alors comme révélateur. Peintures à l’huile, sans radiance lumineuse, cette série signerait malgré tout le retour de l’"image" avec le partage du haut et du bas,du ciel et de la terre... Partage d’opposés et non rencontre. “Dualisme insurmontable. Non pas radiance extatique du voile où se rencontrent la ferveur la plus intense de l’âme et de la matière de la couleur devenue lumière. Mais la retombée en une profondeur mélancolique et désespérée.”

  
On a compris que dans ces belles pages, incontestablement portées par une vision téléologique (mais comment y échapper?), on retrouve ce qui fait toujours la qualité des contributions d'Ishaghpour: la clarté, le souci des enjeux, des distinctions, des situations, le respect des apports de chacun. Youssef Ishaghpour aime le mot accès : posant l'inaccessible chez Rothko, son livre à l'écriture dense nous offre un accès à une œuvre majeure tout en laissant ouvertes encore bien des questions.


 

Rossini, le 10 novembre 2012  


Note:

 

(1)Sur voile, le mot, la chose, est-il besoin de signaler l'étourdissant UN VER À SOIE de J. Derrida, si proche, si loin?

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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