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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 05:27


" Épauler un fusil et se tirer dessus, peut-être que parfois, ce n'est pas complètement stupide. Mais ce n'est pas uniquement ça, la révolution. Qui sait, peut-être que ce n'est pas ça du tout, la révolution.


 

"Poussière humaine au rebut dont personne n'avait besoin (...)."

 

 

 

                                                                              •••

 

   L'épouse d'un aveugle à Petrograd : "Elle a vu beaucoup de choses: des troufions mutilés, des attaques d'aéroplanes allemands, des soirées dansantes dans des mess d'officiers, des officiers en culottes bouffantes, une maladie de femme, un amour pour un délégué quelconque, et puis la révolution, la propagande, de nouveau l'amour, l'évacuation, les sous-commissions...". Isaac Babel (né en 1894) en a vu encore plus dans le chaos de 1917/1918.

 

 

On connaît sa fin:l’arrestation, la torture, l’aveu forcé, le rétablissement de sa vérité et la dénonciation de ses aveux obtenus sous les coups et le chantage, l’exécution le 27 janvier 1940. On sait que son talent l'avait vite rendu célèbre.


  Grâce à Sophie Benech et aux éditions du BRUIT DU TEMPS, lisons cette œuvre de jeunesse ou plutôt ce cycle de textes publiés d'abord dans des revues et journaux en 1918 (quatre seulement étant de 1916 ou de 1922 et 1923) qu’on appelle JOURNAL PETERSBOURGEOIS - la revue qui l'accueillit le plus était dirigée par Gorki (LA VIE NOUVELLE). De son vivant il ne publia réellement  que deux œuvres proprement dites : ODESSA et CAVALERIE ROUGE qui firent sa réputation.


Petrograd: trois millions d'habitants pendant la guerre, au moment de l’épisode Kerenski, aux premiers temps de la révolution. Parfois ailleurs, en Finlande ou à Katerinenstadt. C’est alors une “ville d’agonie et de dénuement” pour humains et animaux (les chevaux en particulier). Une "ville violemment ébranlée dans les fondements de son existence." Règnent le chômage, la famine, les files d’attente pour un approvisionnement aléatoire car les marchés sont presque vides. C’est l’heure des exécutions, des morts sans sépulture qu’on “livre” à la morgue : ”ces derniers temps, le nombre de cadavres a atteint les sommets.” Les corps s’entassent. De jeunes voleurs, des aristocrates. Des cadavres que personne ne vient jamais chercher: en hiver ce n’est pas "grave". Mais quand les beaux jours arrivent….

 

Choses vues, reportages, témoignages, enquêtes à base de promenades, de sorties, de voyages:Babel nous livre de courts textes écrits rapidement à partir de notes (il les cite parfois) et qui portent sur un peu tout (1). Avec justesse, Nadiejda Mandelstam dira de lui qu'il avait "une curiosité effrénée".

Il parle toujours en son nom ( “je me rends chaque matin...”;"je peux vous en parler"; “j’engage la conversation”; "je me promène dans la cour"; "en compagnie du vétérinaire, je longe le bâtiment dans lequel on abat les chevaux"; “je continue mon chemin” ; "je me rends là où, chaque matin, on dresse les bilans.";" Ce soir-là, j'ai dîné comme un être humain" - il lui arrive d'employer le nous comme lors de son évocation de l’assemblée des chômeurs en juin 1918 ou quand il affirme "nous sommes tous des fossoyeurs" ou encore quand il écrit "notre agonie"....


Avec ses souliers troués, Babel va partout et ne laisse rien lui échapper:la bibliothèque, la Nevski,  la morgue, les rues, les églises, l’abattoir, la maternité, l’hospice pour soldats aveugles, le jardin zoologique, une assemblée de chômeurs. Il se rend dans un régiment russe qui tente une difficile reconstruction;il fréquente une taverne à Katerinenstadt.
Partout le froid (un peu plus tard, une chaleur extrême), le désarroi, la misère, le désordre, la faim, la voracité de ceux qui ont la chance de tomber sur quelque chose de comestible. Par opposition, il décrit le luxe indécent qui entoure l’archevêque Tikhone. La mémoire cruelle creuse elle aussi des antithèses: aux abattoirs des statues de bœufs bien portants évoquent la disparition totale des vrais bœufs de naguère et leur remplacement par des chevaux fantomatiques.

Babel observe, constate, rapporte ("on m'a raconté comment s'est déroulé l'évacuation des aveugles de l'hospice") et le plus souvent donne son avis ou prend parti : il commente, dénonce le massacre des chevaux confiés aux Tatars, approuve (tout ce qui est tenté à la MAISON DE LA MATERNITÉ: il célèbre un grand progrès), ironise sur "nos dirigeants [qui] tout le monde sait ça, manifestent une ardeur administrative dans deux cas: quand il faut se sauver et quand il faut râler." Il raille le service des premiers secours (un seul registre suffit mais il est épais: celui qui enregistre les ...non secourus). Il confie sa dépression au sortir de la morgue, souligne de grandes aberrations du commissariat à l’Assistance. Il soupçonne les opportunistes qui ont pris “le train de la révolution” en marche; il regrette qu’on ait embauché dans certains services les plus incompétents aux postes les plus importants. Il plaint les nourrices épuisées, à bout de nerfs, dégoûtés qui n'ont plus de lait et pressent que la vie des enfants sera aussi tronquée que celle de leurs parents....

 

 

 Mais Babel n'est pas qu'un reporter talentueux et humainement  engagé. Il est écrivain. Formé à Flaubert et Maupassant (et Gogol), proche parent de Goya et Daumier (lisez LA BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE  ou la Fable du GÉORGIEN, DES KERENKI ET DE LA FILLE DU GÉNÉRAL), il impose pourtant une voix inimitable. D'un seul coup d'œil, d'une écoute en alerte, il saisit les lignes, les plans et les arrière-plans du réel. Un observateur singulier guidé par aucun système - politique ou esthétique.

  Par exemple il sait surprendre et restituer (comme dans J'ÉTAIS DERRIÈRE) des discours incohérents, des dialogues anonymes dont certains sont, dans leur banalité même, éloquents. Le triste poids des négations dans certains échanges ne lui échappent jamais.
 Il a également un talent rare pour rendre une scène, qu’elle soit tragique, pathétique ou même comique. Son tableau du patriarche Tikhone entouré de ses fidèles est d’une
redoutable efficacité satirique. Comme SUR LA PLACE DU PALAIS, le projecteur guidé par un marin éclaire ici et là des passants, l’observateur isole des noctambules ou des saltimbanques. Ailleurs, il détache “le fou au visage wagnérien [qui] dort dans son petit manteau en loques, son front jaune et inspiré posé sur le comptoir.” Ou “l’aveugle [qui ] attend dans la taverne déserte, ses doigts fins posés sur son accordéon.”

 Dans un tableau vivant de foule, il a un sens aigu des masses, de leurs mouvements (2), de leur nature surprenante:là encore, LE TRÈS SAINT PATIARCHE est une réussite absolue:”Des voix retentissantes grondent avec une ferveur obsédante. L’effervescence d’une logorrhée déchaînée se déverse sans retenue. Des archimandrites se précipitent vers l’estrade en se hâtant de courber leur larges dos. Une muraille noire grandit sans bruit et à toute vitesse, s’enroulant autour du fameux fauteuil. La mitre blanche est cachée aux yeux avides.”

  En même temps, il excelle dans le souci du détail (et le duvet qui s’échappait des oreillers d’Alexandre III ne pouvait que le ravir). Le gros plan vient interrompre le récit, le vriller : il sera consacré à la poussière (une obsession), aux yeux (ils peuvent être "bleus et égoïstes"; un regard sera "trouble [en passant] tout doucement d'un objet à l'autre"), aux chaussures (l'activité du chômeur qui se donne "ainsi l'illusion d'être occupé"), aux lèvres, aux kopeks couvrant la poitrine d’un enfant mort. Un aveugle trébuche et tombe:”un filet de sang barre son front blanc et bombé, contourne la tempe et disparaît sous les lunettes rondes.”

Son attention au divers, au multiple le porte à détacher soudain des portraits elliptiques qui définissent sèchement tel ou tel :  songeons à l'inoubliable juif de la bibliothèque publique ou aux deux aristos morts qui gardent des traits de leur vivant. Le paragraphe  est parfois assassin: "L'infirmier Bourychkine est au service de tous les régimes. Bourychkine est sur ses gardes. Il a du coton dans les oreilles, des bottes bien graissées. Impossible de s'en prendre à lui." 
Il peut avoir des généralisations volontairement brutales. Ainsi le boursier surpris à la bibliothèque : "c'est un individu avachi aux moustaches tombantes et fatigué de vivre, un grand contemplatif: il lit peu, il réfléchit à quelque chose, il examine les dessins sur les lampes, et il pique du nez dans son bouquin." Certaines formules sont terribles : il parle “des visages insignifiants” alors qu'il est l'écrivain qui sait trouver des signes, des indices partout même dans un furoncle ou un abcès. Par ailleurs, avec ses métaphores, Babel sait comme peu passer du concret à l’abstrait ou inversement en traitant l'un avec les éléments de l'autre. Chez lui la sérénité peut vous envelopper. Voici Tikhone, en une phrase admirable : "Une lassitude très ancienne s'est déposée sur les fines rides du patriarche.Elle éclaire le jaune ondoyant de ses joues couvertes d'un poil rare et argenté." Ne lit-on pas aussi:"L'imposante cathédrale Saint-Isaac énonçait une pensée d'un seul tenant, une pensée de pierre, légère et éternelle." ou, ailleurs, "le silence du vide recelait une pensée-impondérable et implacable."?

  S'il cherche à rendre la simultanéité que la langue ne peut que trahir (" Des traînées de feu se sont allumées dans le ciel. Un sourire d'idiot retrousse les lèvres du garçon, nous entendons le jappement d'un rire rauque, une odeur d'alcool infecte et suffocante monte à la bouche"),  son recours fréquent à la parataxe incite à comparer son art à celui de la mosaïque (titre d'un de ses textes). Sans proposer d’abord une vue d’ensemble, il détache quelques tesselles qui attirent son scrupuleux et avide regard de myope:nous ne percevons alors l’opus que par une reconstruction intellectuelle qu'il a suggérée.


Dans ces textes nerveux, brefs, très rythmés, le lecteur est toujours frappé par le suspens qu’impose ce qu'il faut appeler le tour babelien, absolument original: ainsi “la chance m’embrasse à pleine bouche.” Dans la même page une lueur sera soyeuse. Ou le “velours du siège [caressera] [s]es maigres flancs de ses paumes dodues.” Il évoquera  “l’émeraude somnolente des canaux.” Ou parlera du “ sein insomniaque de la Nevski”. Pour des textes comme UN SOIR l'idée de poème en prose s'impose avec son jeu sublime des miroitements et cette simple phrase:"Les bruits étaient morts."



 Babel  écrira encore beaucoup. On sait comment Staline voulut en  finir avec lui et comment de nombreux manuscrits ont disparu. Et pourtant, il ne voulait qu’une chose : “terminer [son] travail.”


 

Rossini, le 20 décembre 2013


 

NOTES

 

(1)La belle édition de Sophie Benech cite en appendice le témoignage de Victor Chklovsky sur le travail d'écriture de Babel.

 

(2)Chez Babel prime le mouvement: le plus étonnant étant dans la mobilité de sa phrase.

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Published by calmeblog - dans témoignage
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