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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 06:03

  

 

"Mon Maître Shoo, m'a dit autrefois:"On dit que la quintessence de la poésie est un univers froid, desséché et épuisé....Je voudrais que celle du thé soit semblable "Je me dis parfois, que je me trouve dans cet univers-là..." LE MAÎTRE DE THÉ (page 202)

 

 

           Pour des raisons mêlées et souvent plus que pour d'autres langues, on regrette toujours de ne pouvoir lire dans leur langue les écrivains japonais et chinois. C’est surtout le cas pour le célèbre MAÎTRE DE THÉ de Yasushi Inoué qui nous fait entrer lentement dans un univers, un mouvement, un rythme, des secrets qu’on devine inséparables de l’écriture et de la langue....

 

           Un univers où chacun suit un chemin pour lui seul dessiné : nous en suivrons un, glacé et desséché. Est-ce si sûr? Que de questions, comme vous allez voir!


                       Pourquoi Maître Rikyu, le Maître de thé, l'inventeur du nouveau rituel "simple et sain" dont le génie transparaissait dans l'ampleur de ses  gestes libres et tranquilles, pourquoi est-il mort volontairement après être devenu soudain instable, rendant visite à M. Kokei et lui écrivant souvent? Quand il partit tout d’abord en exil, pensait-il qu’il reviendrait? Savait-il qu’il serait pardonné s’il demandait grâce? Voulait-il se passer de successeur? Monsieur Sansaï Hosokawa en sait-il plus que d'autres? En outre, pourquoi Monsieur Oribe, un autre maître, est-il mort de la même façon bien des années après et peut-être pour Monsieur Rikyu comme l'affirme Uraku, ce maître aux paroles si tranchantes et au rire si curieux? Et Monsieur Soji, l'homme au regard fou, qu'est-il devenu, est-il mort ou caché, défiguré? Et dans ces fins tragiques, quelle place tient la fameuse phrase, peut-être hérétique :

 

 

"Le néant n'anéantit rien; c'est la mort qui abolit tout."?

 

 




                       C’est ce que l’on pourrait apprendre en lisant LES CAHIERS POSTHUMES DU MOINE HONKAKUBO, posthumes et apocryphes, Inoué raffolant des mémoires fictifs. Tous les personnages évoqués ayant tout de même existé.

   Nous ouvrons cette espèce de journal alors que le moine Honkakubo du temple Mii-déra (Shugakuin) l’a commencé en 1597 (il se clôt en 1622) et qu’il servit le Maître Rikyu (Soeki) pendant à peu près 10 ans jusqu’à sa mort en 1590 (il avait 31 ans quand commença son service). Depuis il reçoit à des intervalles très longs des amis du Maître disparu, le plus souvent d'autres maîtres de thé. Comme par exemple Monsieur Toyobo en 1597(chapitre1) ou Monsieur Kotsesusaï en 1603, appelé le samouraï sans faille qui a demandé à le voir (chapitre 2) pour lui soumettre la copie d'un mémoire secret  (de soixante feuilles) du fougueux et sévère maître Soji (on dit qu'il a eu le nez et les oreilles coupées), sans oublier Monsieur Oribe (chapitre 3) qui le fait venir à son temple (il a des réactions étonnantes quant au thé) ni Monsieur Uraku Oda (en 1617) à la force de samouraï et qui fait restaurer un temple en ruine et enfin, l'un des petits-fils du Maître Rikyu, Monsieur Sotan (chapitre 5) en 1619: il veut connaître les détails des grandes cérémonies de thé de son grand-père..

 

   Chaque maître visiteur a sa vision de Rikyu, chacun veut savoir (de manière plus ou moins directe) ses dernières pensées face à la condamnation à mort. Tous butent sur les raisons et sur le choix de Rikyu: Oribe qui subira le même sort interrogeait et s'interrogeait  sans cesse à ce propos.

  Chaque chapitre contient son lot de réflexions, de rêveries, de dialogues, d'hypothèses voire de revirements. Sans oublier les images surgies de la mémoire et qui viennent parfois se superposer. Le rédacteur parle parfois de lanterne magique.

 

  Mais les années passent et vingt-huit ans après la disparition du Maître, notre moine est toujours plus harcelé par des questions qui tournent toutes autour de la mort de Rikyu et du sens de cette mort. Son "journal" est une sorte d'enquête involontaire, improvisée au gré des entretiens et de quête profonde orientée par ce qui présida à la mort et donc à la vie du Maître vénéré.

 

  Qui est ce moine qui rédige, raconte, évoque, médite, change parfois d’avis? Nullement central dans la vie du Maître, il est tout de même celui qui le connut le mieux. Sensible aux beaux  objets du thé, courtois, modeste, austère, parfois malhabile avec les mots, innocent ou recherchant l’innocence, il est malgré tout habile (et Inoué encore plus). Il sait ne pas répondre à un interlocuteur, il peut faire en sorte qu'il soit trop tard pour repondre à un autre;il parvient à se dominer quand c’est nécessaire;il est scrupuleux, se fait souvent des reproches (il a oublié d’importants anniversaires) et voit venir à lui des souvenirs toujours essentiels malgré l’éloignement des faits. Il sait en passant distinguer la pratique de thé de tel ou tel (un goût du luxe chez Oribe), être critique à l’égard de la vanité d'un Uraku;a posteriori il désapprouve vivement la cérémonie du 10 octobre 1578 ou du 3 janvier 1585 si luxueuse et pourtant imposée à son maître par le Taïko (1) et on comprend que ses observations passives d’alors largement intériorisées étaient pertinentes. Par exemple il comprend parfaitement ce qui se cache derrière le comportement aberrant de Monsieur Oribe. Honnête, il regrette que certaines cérémonies n'aient pas été prises en notes;il nous confie qu'il a beaucoup de mal à saisir Uraku (est-il sérieux, plaisante-t-il?) et il doit faire beaucoup d'efforts pour parler avec équilibre du Taïko. Le surnaturel ne l'étonne pas:il a eu la chance pendant quelques années d’avoir la visite de son Maître (son image) et un rêve étrange (il marche sur un chemin de graviers, à l'aspect glacé et desséché, sans un arbre, sans un brin d'herbe, dans les pas de son maître) le hante du début à la fin de sa vie. C'est ce rêve qui au bout du journal nous donnera la / sa vérité.

 

   Avant d’aller plus loin, il faut situer, même vaguement, le thé dans le seizième siècle japonais:le thé (ses différents codes venant de Chine) connaît alors une période grandiose et ses maîtres ont rapport aux puissants de l’époque et les événements qui concernent nos quatre maîtres ont tous pour cadre les guerres intérieures et extérieures de la fin du XVIème siècle. En arrière-plan de l'aventure de Maître Rikyu que certains soupçonnent de trahir le thé zen, il n'est question que de clans, d'alliances et de combats. La violence n'est jamais loin. Les rapports de force entrent même dans la salle de thé...

   Dans ce monde du thé où tous ne sont pas des “saints”, sur la mort volontaire de Rikyu, on a avancé des hypothèses absurdes vite récusées par le moine. On parla de son égoïsme, de son intérêt pécuniaire (pour les objets (spatules et bols)), d’une manifestation de vanité (il aurait  fait construire sa propre statue à la porte du temple Daïtoku-ji). Commérages insanes. Injurieux. Colportés également sur de nombreux autres maîtres. D'autres hypothèses sont apparues ensuite : il aurait été exclu par des pairs du thé; il aurait affronté la colère du Taïko pour des raisons politiques (la question coréenne).

    Au cœur du problème il faut parler du Taïko Hideyoshi, jeune homme brillant mais tyrannique qui, historiquement, fit beaucoup pour l’unité du pays. Le moine ne cache pas qu’il déteste le Taïko et a bien compris que c’est dans son rapport à lui que s’est joué le destin de son maître, d’autant qu'il donnait parfois un tour scandaleux, divertissant, festif à la cérémonie du thé, ce qui ne devait pas plaire à Rikyu qui se dominait alors, comprenant ses nombreuses provocations (ses accoutrements étranges ou ses cérémonies gigantesques qu'il pouvait interrompre sans donner de raisons). Tantôt sage, tantôt  fasciné par la démesure, le grand plaisir du Taïko était de mener les hommes de thé par le bout du nez.

  Le vieux moine se souvient aussi des provocations de son maître:en 1588, un matin, son Maître avait donné une cérémonie de thé en faveur de Kokéï qui faisait ses adieux, condamné à l’exil qu'il était et dont il reviendra, lui. Magnifique cérémonie dont le caractère secret représentait une sorte de défi au Taïko.


   Sans effacer tout le mystère du texte qui s'achève presque sur un rêve, le moine nous suggère que le Taïko et Rikyu ont vécu dans une rivalité mimétique qui ne pouvait que mal finir, la mort ayant été acceptée par le maître comme sanction d'une folle erreur:trop longtemps, il avait cédé aux tentations du monde. 

 

 

 


     Chef-d'œuvre d'évanescences captées et restituées comme telles, ce texte est d'une grande habileté technique:
chaque maître a sa vision de Rikyu, chacun veut savoir ses dernières pensées face à la condamnation à mort et tous contribuent peu ou prou à l'élaboration finale qui prend la forme d'un rêve. Il est aussi une méditation sur l'acceptation de la mort, l'adhésion sans sourciller, sans amertume, sans tristesse à une certaine idée de soi-même et du destin trop longtemps parasitée par une vaine rivalité.

 

  Enfin il est avant tout une expérience de lecture, de pensée, osons dire, une expérience vitale. L'équivalent d'une visite ou d'un séjour dans un cloître roman. Il convient de le lire lentement:peut-être faut-il le recopier comme le petit moine le fit du manuscrit de Soji. Tranquillement. Une infusion lente qui laisse venir le secret grâce à la mémoire, à l'ignorance, à la sagacité de l'innocence, aux surprises de la sagesse et de l'oubli créateur.

 

  Cérémonie du thé, cérémonie de la lecture:le petit moine commence à réfléchir sérieusement à la question du sacrifice de son maître vingt-huit ans après sa disparition! Modeste, peu cultivé, marginal, Honkakubo a eu le privilège de trouver la voie du thé et de son maître....

 

  Rares sont les œuvres capables d'un tel pouvoir de suggestion (2).

 

 

 

Rossini, le 24 octobre 2012.


 

NOTES

 

(1)TAÏKO :Notre édition précise que “ce mot désigne un ex-premier conseiller de l’empereur et conservait le droit d’examiner avant l’empereur les dossiers soumis à celui-ci. Hideyoshi est un des Taïko les plus connus de l’histoire. Le mot, par la suite, a fini par désigner un homme au pouvoir absolu (seigneur et maître).”

 

(2)Récemment, en 2008, Kenichi Yamamoto a lui aussi écrit sa version du SECRET DU MAÎTRE DE THÉ, aussi dissemblable que possible. Nous la commenterons.

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Published by calmeblog - dans roman
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commentaires

Galerie Japon 06/11/2012 22:33

Merci beaucoup pour ces informations