Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 08:18




 

 

     Puissance de la petite forme!

 

 

   Comment ne pas admirer ce minuscule roman épistolaire paru en 1949, écrit par Inoué, écrivain japonais également réputé pour LE MAÎTRE DE THÉ, LA MORT DE MA MÈRE et bien d'autres chefs-d'œuvre? Très vite l'image du jeu japonais rapportée par Proust s'impose :«comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables Voilà une œuvre qui n'en finit pas de grandir en nous.

 

  Dès son préambule Inoué nous avertit dans une remarque à double entente:"Un historien commentant les inscriptions gravées sur le monument de Taishan déclara qu’elles ressemblaient aux clairs rayons du soleil après les averses de l’automne finissant (...). Nous ignorons la beauté véritable et le style des inscriptions de Taischan, parce que les pierres du monument sont tombées en ruine et qu’il n’en subsiste pas même un moulage, mais il est permis de les imaginer.” Vous devinez la tâche du lecteur d'Inoué.


   
    Au commencement dans un jeu narratif digne des LIAISONS DANGEREUSES et des jeux de publication du XVIIIème siècle européen, le narrateur nous raconte l’envoi d’un de ses poèmes, LE FUSIL DE CHASSE, à l’équivalent japonais de la VIE DU CHASSEUR, un poème qui lui paraît, après publication, tout à fait inapproprié mais heureusement lu par personne. Pourtant quelques mois après, il reçoit une lettre magnifiquement calligraphiée dans laquelle le correspondant avoue s’être reconnu dans les mots et images du poème....: fusil sur l’épaule, pipe, attitude contemplative ou encore cet énoncé :"un lit asséché de torrent, blanc et blème". Ce chasseur nommé Josuke Misogi lui annonce qu’il va lui adresser trois lettres de correspondantes différentes dont il était le destinataire. C'est l'objet du livre. De notre lecture.

 
LA SITUATION

    Une femme (Saiko) est morte de maladie mais aussi de poison avalé pour se libérer de la souffrance. Peut-être pour une autre raison encore. Avant de mourir, elle a confié un Journal intime à sa fille Shoko afin qu’elle le brûle au moment de sa mort prochaine. Ce qu’elle fera mais après l’avoir lu et avoir découvert le secret de sa mère. Au moment du décès, l’amie de la mère et de la fille, Midori, est venue pleurer Saiko en compagnie de son mari Josuke.
    Quand nous ouvrons le livre, après le préambule de l’auteur, nous comprenons que Josuke, l'homme au fusil de chasse, était depuis treize ans l’amant de celle qui vient de mourir.   

 

JOSUKE, LE DESTINATAIRE

  Qui est ce personnage qui se reconnaît dans un poème et qui est le point de perspective de toutes les lignes que nous lisons?
  C’est visiblement un homme d’affaires (il voyage beaucoup)visé par l’épuration d’après-guerre et, sinon un intellectuel, du moins un amateur d’art, et, en tout cas, un homme à la calligraphie très belle selon le narrateur.
   Il a aimé Saiko pendant treize ans (elle lui dit a plusieurs reprises qu’elle a été heureuse d’être aimée de lui), a “supporté” silencieusement les provocations libertines de sa femme et s’est occupé avec zèle de toutes les démarches concernant la disparue comme en témoigne le début de la lettre de Shoko.
   Son épouse Midori (qui frôla la folie à cause de la jalousie) est très sévère (elle est
aussi impitoyable avec ses amants et se détache des hommes et de leur odeur) tout en restant attirée par lui comme au début de leur relation : il ne comprend rien aux femmes, il n’a jamais été solitaire (ce qui n’est plus vrai à la fin du livre...précisément), jamais vraiment contrarié; sûr de lui, toujours  certain d’avoir raison, pragmatique, il trouve toujours une solution....Toutes les femme le considèrent comme difficile à vivre et bien peu ont envie de se mettre en frais pour lui sauf à vouloir le faire chanceler....Midori le compare à une citadelle imprenable et, dans la froideur de leur rapport, il transforma leur couple en deux citadelles contiguës. Il avait sur elle un regard de mépris, de déplaisir, d’ennui alors qu’il aurait suffi d’un autre regard pour tout changer. Sa maîtresse Saiko affirme être la seule à lui avoir connu un regard triste et la lecture de sa lettre posthume aura provoqué sans doute pareil regard (le narrateur qui a le dernier mot (plus que troublant) dans le livre parle de l"'insupportable tristesse" qu'exprime l'écriture de Josuke). Le regard le plus difficile à cerner étant celui qu’il eut au bout de cinq ans de mariage : de retour de voyage, il se mit à viser sa femme avec son fusil. Cette scène est d’une densité et d’une complexité qui affolent même la logique.(1) 

 

  Le poème en prose de l'auteur qui ouvre le roman et dans lequel Josuke se reconnut parle "d'un homme indifférent à ôter la vie à des créatures" dont le fusil

 

  "Pesant de tout son poids sur le corps solitaire,

 

   Sur l'âme solitaire d'un homme entre deux âges,

 

   Irradie une étrange et sévère beauté,

 

   Qu'il ne montra jamais,

 

   Quand il était pointé contre une créature."

 

 

QUE LISONS-NOUS?

 
    Trois lettres écrites par trois rédactrices différentes adressées au seul Josuke, ami, époux, amant. Une fille atterrée par le secret de sa mère;une épouse de 33 ans qui savait tout depuis le début ou presque... ; une maîtresse qui dans une lettre posthume se révèle (à elle-même comme à son amant) sous un jour nouveau.


    Trois aveux : la fille dit à l’amant de sa mère décédée qu'elle connaît depuis peu la vérité sur leur couple caché; une épouse avoue à son mari les raisons qui l’ont poussée à agir de façon libertine; peu avant de disparaître, la moribonde avoue qu’elle a fait une découverte sur elle-même qui éclaire durement leur relation.


    Trois ruptures : Shoko, la fille  ne veut plus  entendre parler de Josuke, amant de sa mère; Midori, l’épouse de Josuke demande le divorce - ou plutôt exige de son mari qu’il demande le divorce; Saiko, la mourante part pour toujours avec l’aide d’un poison et ne laisse aucune chance de réponse. Trois prises de distance. Avec une progression dans le tragique pour Josuke.

 

   Trois regards sur les mêmes instants (sur le moment du mourir), sur les mêmes objets, trois façons d’écrire le monde et de se dire. Pensons au HAORI (2) aux chardons brillants qu’évoquent les trois rédactrices mais qu’elles ne décrivent pas exactement de la même façon ni pour les mêmes raisons: haori de soie orné de chardons brillants, mauves, énormes, acheté par Josuke à Moto city, un cadeau donc.
  Ce vêtement est hautement significatif dans la trajectoire des destins : c’est celui que portait Saiko quand elle était avec Josuke au bord de la mer et qu’elle fut surprise au loin par l’épouse qui ne dira mot. Ce haori symbolise le début de l’aventure des amants et plus tard la mère l’avait confié à sa fille et relégué dans un coffre. Au moment de mourir, Saiko le revêtit à nouveau, le jour même de la visite de Midori pendant laquelle celle-ci lui avoua avec cruauté qu’elle savait tout de leur liaison.Téléscopage inouï des temps qu'Inoué suggère sans avoir l'air de rien.
   Le haori est l’occasion pour l’épouse Midori de régler ses comptes le jour de sa dernière visite: elle dit clairement à la maîtresse de son mari qu’elle sait tout depuis le jour où précisément Saiko portait ce vêtement sous les fenêtre de l’hôtel Atami. Révéler ce détail est une vraie jubilation pour Midori. Saiko le note : “Son visage était étonnamment pâle et grave, et sa voix était aussi tranchante qu’une lame dont elle eût voulu me transpercer.” Joie aussi cruelle que le soleil était éblouissant ce jour-là tandis que Saiko devient raide comme un automate.

  Cependant l’effet de cette révélation n’est pas sans surprise et va jouer un rôle dans l’introspection ultime et presque involontaire de Saiko. La comparaison entre les deux versions est éclairante: Saiko qui pendant dix ans craignit de devoir se tuer au cas où Midori apprendrait la liaison de son mari se trouve au contraire soulagée,tranquille,délivrée, au comble du ravissement. L’erreur d’interprétaion est flagrante :Midori la croit écœurée, ce qui n'est pas le cas. Midori croit aussi que Saiko détourne le regard : nullement. Elle est comme ailleurs, absente.


    Trois façons d’être, trois réactions: surtout trois voix très différentes, trois styles, trois tons, trois façons d’écrire:Shoko,la fille, profondément triste, gênée surtout moralement dans sa représentation de l’amour et ferme dans ses souhaits de rupture : il lui faut écrire coûte que coûte ; l’épouse aux goûts européens qui a été  très libre en amour et continue à trouver attirant son mari avance de façon reptilienne vers la morsure venimeuse de la chute de sa lettre (la citadelle du bureau prise d’assaut); Saïko, la maîtresse qui tient à dire la vérité et la révélation qu’elle a eue très récemment et qui sûrement atteint son amant plus durement qu’un coup de fusil.

 

 

  INSTANT(S)


  Dans ce petit livre, Inoué met son talent au service de l’expression d’un sentiment intense  : il est fasciné et nous rend sensibles à notre tour aux instants qui dans une existence décident de tout et
créent un destin. Les ondes de l’instant nous déterminent et nous hantent.

  Pour la fille de Shoko tout bascule à la lecture du Journal de sa mère : son innocence, sa conception de l’amour sont souillées à jamais.
  Pour Midori treize années de vie commune et de silences meublés de provocations ont été possibles à cause d’un regard jeté sur un couple dont la femme portait un haori aux chardons brillants et parce qu'au lieu d'aller vers eux en direction de la plage, elle choisit d'aller vers la gare.
  Pour Saiko tout se joua en une seconde : un jour qu’elle venait pour rompre avec Josuke c’est une phrase de lui qui la fit changer d’avis pour toujours.
  Plus tragique pour Josuke, treize années de bonheur dans le péché affirmé, revendiqué s’achèvent sur une révélation: sa maîtresse qui fut incontestablement heureuse lui confie quelle part d’elle-même a émergé soudain juste un peu avant sa mort - quand on lui apprit que son mari s'était remarié.

 

  Inoué nous laisse imaginer les instants qui accompagnèrent la lecture des trois lettres....

 

 

 
    Un immense roman saturé de détails symboliques choisis avec une grâce presque perverse (les photos des parents dans l’album par exemple), rendant manifeste une cruauté discrètement extrême (l’incendie et le naufrage d’une barque avec des pêcheurs à bord président aux amours des amants qui se projettent sur l’accident et en apprécie la beauté;la nuit du romancier sur laquelle s’achève le texte); un roman admirablement ténu qui montre en profondeur, par résonance, la vérité de chacun et les moyens de chacun d’arriver à une vérité; un  échange épistolaire qui épouse les méandres secrets du serpent vivant en chacun et qui en détecte la morsure; une œuvre de l’infime, du presque rien qui engagea tant de destins qu'une confidence ultime annula soudain. Roman qui vous pousse à lire les traces  parfois gommées comme pour le temple de Taischan.
 

  Dans un livre fondamental sur le passif et l’actif, quel poids a alors ce dessin isolé de la jeune fille disgrâcieuse qui ne voulait qu’aimer et pas seulement être aimée!

 

 

  Rossini, le dimanche 7 octobre 2012

 

 

NOTES

 

(1)Et peut-être les traducteurs....

 

(2)Pris sur la Toile:"Le "Haori" est une veste, en soie ou laine (pas en coton) portée sur le kimono lorsque l'on sort à l'extérieur. Il se porte traditionnellement non croisé et sans ceinture, les bords tombant au droit du cou. Pour les femmes la manche est ouverte comme pour les kimono. Le haori féminin est souvent très coloré sur les deux faces, il termine avec élégance une tenue occidentale mais peut se porter en veste d'intérieur."
(3)Les symboles sont nombreux dans ce livre : il serait bon de savoir ce que le chardon peut signifier dans la civilisation japonaise. Le serpent en est-il loin?

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans épistolaire
commenter cet article

commentaires