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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 08:28



Je me creuse les tombent qui me plaisent (…).”

 

 

"Se souvenir de Horatio Alger."


 

"À Las Vegas, on achève bien les faibles et les marteaux."

 

 


    Hunter S. Thompson (1937/2005) est célèbre pour avoir promu le journalisme Gonzo, en particulier grâce à son reportage Hell’s Angels. En 1972, il publie ce texte qui raconte les épisodes d’un reportage consacré en principe à une course de motards à Las Vegas, “du pur journalisme à la Gonzo”: FEAR AND LOATHING IN LAS VEGAS. Il a tenu de façon désordonnée un carnet dont il tire ce récit;on a droit parfois à la retranscription d'enregistrements au magnétophone. Quelques passages du livre sont courageusement caviardés sur les conseils des avocats de son éditeur.
    Alors qu’il se trouve à Los Angeles, dans le Polo Lounge du Beverly Hills Hotel, le narrateur, Raoul Duke, est invité à rendre compte pour les pages sportives d’un magazine de luxe, du “fantastique Mint 400”, une course hors-circuit de motos et buggies dans le désert (1). À bord d’une Great Red Shark, une décapotable, il part en compagnie de son avocat, un Samoen de 140 kilos, qui ne le quitte (presque) jamais:ils doivent retrouver un photographe portugais du nom de Lacerda. Comme le sous-titre du livre l’indique, il est décidé à plonger “au cœur du rêve américain” au moment où les années soixante sont finies avec les morts des Kennedy, le déclin de Cassius-Ali, le règne de ce fatal Nixon….La San Francisco de 1965, sa belle fulguration, est morte. En 1971, dans la voiture, se trouve un arsenal de drogues dont le livre se plaît à nous détailler les effets selon les étapes et les prises.


    “Horatio Alger(2) rendu fou par les drogues à Las Vegas.


      En même temps que quelques anecdotes surgies de la mémoire (la visite au docteur x dans ...Road, San Francisco en 1965, un voyage au Pérou, la réussite d’un patron de Las Vegas, emblème du rêve américain), le récit nous rapporte de nombreuses péripéties advenues au cours de ce séjour proposé comme une héroïque dinguerie:rouler vite sur autoroute, déstabiliser un jeune auto-stoppeur, poireauter dans une file d’attente, tenter de se défaire d’une jeune fille artiste monomaniaque (vouant un culte à Barbra Steisand) en phase mystico-psychique, violée et droguée par l’avocat, se payer la tête d’un flic venu de Georgie, faire gonfler ses pneus au-delà du raisonnable, proposer de l’héroïne, depuis sa voiture, en plein Vegas, tenter d’adopter un singe, terroriser une femme de chambre etc.. Des rebondissements aussi haletants que ceux d’un club des cinq légèrement speedé.


    
Qu’est-ce qu’on fichait ici? Quelle était la signification de tout ce voyage? Est-ce que vraiment j’avais une grosse décapotable rouge stationnée dans la rue? Étais-je simplement en train d’errer sur les escaliers mécaniques de l’hôtel Mint en plein dans je ne sais quelle frénésie de drogues, ou bien étais-je réellement venu à Las Vegas pour travailler sur une histoire?”

 

    Et la course de moto? Oubliée, délaissée: trop de poussière, on ne voit rien. En plus, elle va dégénérer en une “violence inouïe orgie de violence absurde déclenchée par des voyous ivres refusant de se soumettre aux règlements.”


    Il faut donc plus de cocasserie. ROLLING STONE est là pour ça. Le magazine demande à Raoul de couvrir la Conférence Nationale des Procureurs sur Narcotiques et Drogues dangereuses qui se tient à Las Vegas. Le journaliste hésite:eux, les drogués à temps presque plein, eux, le scandale incarné, eux, la Menace en personne, doivent-ils céder au plaisir de la provocation loufoque au risque d’en prendre pour perpétuité ou doivent-ils plutôt rentrer à Los Angeles? Collant à on ne sait quel karma, ils optent pour le colloque-quelques heures qui donnent lieu à quelques blagues presque drôles. Non sans avoir opté pour une Cadillac blanche…dite "la Baleine".

 

 

 

    Las Vegas dans tout ça? Si on fait une escapade intéressante dans Vegas Nord et si on découvre son rôle dans la Répression, on n’apprend pas grand-chose sur la ville elle-même: rien sur le jeu et les joueurs, à peine sur l'architecture, le conditionnement sensible, le matraquage visuel: nous visitons bien vite le Derby-Inn, le Circus-Circus, nous jouons un dollar sur la Roue mais trop fois rien:les deux compères passent leur temps en voiture ou dans leur chambre d'hôtel et, brièvemenent, au fameux Colloque. La ville qu'il décrit rapidement comme protégée par de faux joueurs-espions et une armée de biceps loués représente un état d’esprit bien trop arriéré (c'est la ville des vieux, des momies, de Sinatra, un haut  lieu de la régression), tandis que lui lit avidement les nouvelles sportives et les échos de la guerre du Vietnam où il est question de... drogues.

 

 

   En revanche on apprend beaucoup sur Thompson/Duke et l'éthique Gonzo en même temps que sur la drogue et la paranoïa.

     Raoul se plaît parmi les VIP, aime les marques et, en dehors de la drogue, de la bouffe, de la bière et du pamplemousse, ne parle que d'argent. Il est obsédé par Manson, se méfie des "mongoliens nerveux".

     L'autre pour lui est rarement intéressant: c'est un larbin, une femme soumise à tous les sévices (la moindre serveuse ressemble à une vieille racoleuse); c'est une menace, un flic dans la tête, un électeur de Nixon et d'Agnew, un inférieur, un vieux con, un salaud de naissance. L'ensemble formant un troupeau de cochons. D'Américains qui rêvent. Rien ne le trompe:il sait reconnaître un baptiste mesquin et hystérique à ses yeux…Tout Allemand est un nazi.



      Lui plane:la drogue ou plutôt les drogues sont le cœur du récit. Dans sa thérie Gonzo de l'Histoire, Thompson fait le partage entre deux types de drogues. Les siennes sont l'herbe, la mescaline, l'acide-buvard, la coke renforcées par la tequila, le rhum, l'éther. Ils donnent ici et là une description assez sobre et précise des effets de chacun de ces dopants. Et des soixante-dix heures sans sommeil. Vibrations positives ou intolérables.

       Comme le titre américain le dit bien, Vegas, dans ces conditions très particulières, donne peut-être la nausée mais surtout la peur (fear and loathing) et accélère la paranoïa, ce que précise mieux le titre français. Thompson raconte les signes avertisseurs, les éclairs persécuteurs, les accès de terreur (la case Carson City), les lourds moments de fatigue, ses obsessions du procès, de la condamnation. Sans oublier ses mises en cause de Dieu, coupable de tout. Le Gonzo a horreur du thétique. Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer à tout bout de phrase....

 

      Tout dans ce texte est à fond: la musique, les cris, les saisissements, les hyperboles shootées, les superlatifs mécaniques, les insultes. Tout est "terrible", "terrifiant", "limite", "infernal", "à un demi-millimètre de l'accès psychotique grave"....Le livre résonne comme une bande-son assourdissante et son absence recherchée de style ne le hisse évidemment pas au côtés de Michaux ou même de Wolfe par exemple. Le cadet de ses soucis.

 

 

 

  "J'avais porté atteinte à chacune des règles selon lesquelles Vegas vivait-j'avais marché sur les plates bandes des autochtones, injurié les touristes, terrifié la main-d'œuvre."


 

  Mais dans son subjectivisme paranocentré, le gonzo n'hésite pas à se contredire. Ainsi il lui semble que Las Vegas est trop psychédélique en elle-même pour attirer le junky et finalement sa paranoïa ne se justifie guère:Vegas a tellement de dingues que la drogue n'y pose pas de problème même avec en prime un colloque de flics....Plus c’est balaize plus ça passe....


 

      "Ça arrive comme ça, de temps à autre, qu'il y ait des jours où tout est vain... une journée qui ne vaut pas tripette du lever au coucher; et si vous savez ce qui est bon pour vous, ces jours-là vous vous planquez dans un coin tranquille, et vous vous contentez de voir venir. Et peut-être de réfléchir un petit coup."

 

 

 

 

   Au sortir de pareil texte qui se présente comme "une équipée sauvage au cœur du rêve américain", on se demande parfois si la défonce ne fait pas aussi partie du rêve américain qu'il s'agissait moins de railler que d'étendre encore plus....Finalement non. Gonzo n'est pas Ken Kesey. Thompson ne tombe jamais dans les certitudes d'un Leary qu'il dénonce (ainsi que les Beatles tombant dans les trucs du Maharashi) vers la fin, dans la partie la plus réfléchie du livre. "Pas de Lumière au bout du tunnel." Le lien n'est pas son fort.

 

 

    "J'avais l'impression d'être une réincarnation monstrueuse de Horation Alger...un Homme en Marche, juste assez malade pour avoir confiance en tout."

 

L'exergue emprunté au Dr Johnson suggérant sans doute le fond du fond de l'aventure d'une vie :

 


      "Celui qui se fait bête se débarrasse de la douleur d'être homme."

 

 

 

 

Rossini, le 9 août 2013

 

 

NOTES

 

(1)"Dans certains milieux, le Mint 400 vaut beaucoup plus que le Super Bowl, le Kentucky Derby et les Lower Oakland Roller Finals réunis."(page 57)

 

(2) Note du traducteur:" H. Alger (1834/1899), romancier et chantre de la réussite sociale exemplaire et rêve américain dans son expression la plus naïvement optimiste."


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