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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 04:37

  "Je lisais des traités, des contributions, des articles épars dans des revues d'archéologie spécialisées et je prenais des notes, tout en doutant qu'elles me servent à quelque chose." Z. Herbert.

 


    Publié en 1998, LE LABYRINTHE AU BORD DE LA MER est un livre posthume du célèbre poète polonais Z. Herbert. Sous forme d’essais publiés isolément auparavant (et, pour des raisons politiques, de façon incomplète), il rend compte d’un voyage effectué en Grèce lors de l'année 1964. Qui a lu NATURE MORTE AVEC MORS retrouvera avec plaisir ces études savantes, riches d’impressions, de descriptions et de méditations très personnelles. Qui connaît la poésie d'Herbert sait déjà quelle place tient la Grèce dans son œuvre.


ÉRUDITION

    Il est rare (voire unique) de trouver des récits de voyage aussi documentés et aussi portés sur les chiffres (par exemple au sujet du  mur d’Hadrien ou de la solde du soldat romain ou encore du prix du bloc de pierre à la carrière de Delphes), sur les statistiques, les vérifications en tout genre, les références aux travaux les plus pointus accessibles au moment de leur rédaction que ces essais. Herbert a le souci de faire écho aux théories les plus solides sans oublier les plus audacieuses, quelle que soit la question. Il a une curiosité extrême et une passion étonnante pour la vérité (qu’il sait relative) et quand les théories sont par trop incertaines il le dit avec un scepticisme qui n’est pas résignation. Il n'hésite pas non plus à relever les ignorances des chercheurs, en particulier sur la Crète. Grâce à lui vous saurez tout ce qu’on pouvait connaître sur Evans l’inventeur de la Crète et sur ses successeurs critiques, sur l'histoire d'Épidaure, sur les Romains en Grande Bretagne (avec une nette faiblesse pour Julius Agricola) au moment où il évoque ses cours de latin et son professeur d’alors, sur la civilisation étrusque, sur les batailles de Samos et ce qu’elle impliquait. Il corrigera des légendes sur la Pythie, se délectera de l’atlantologie, prouvera sa compétence pointilleuse sur l’histoire incroyablement tourmentée de l’Acropole, approfondira votre connaissance du rôle éminent des druides dans la guerre contre les Romains, vous apprendra les raisons profondes des défaites des Étrusques ou des Bretons.
    Tout de même : LA LEÇON DE LATIN va très loin dans l'obsession du détail et laisse parfois perplexe: vous ne manquerez aucun déplacement des Légions romaines dûment nommées et répertoriées, décrites dans leur logistique (cuisine, armement, médecins grecs etc.), leur préparation physique, la durée de leur service.... Ce mur d’Hadrien évoqué en même temps que son austère professeur de latin nous suggère beaucoup sur Herbert, ses valeurs (que nous examinerons), sa lucidité, son ambivalence face aux vainqueurs (admiration pour l’organisation romaine, reconnaissance de tout ce que cet impérialisme suppose de violences, d’injustices colonisatrices (il ne ménage pas le comportement des Romains vis-à-vis des Grecs (l'Acropole en est symbole) et, conscience que son apprentissage du latin était au service d’une vue idéalisée de la Rome antique) qu’il assume comme héritage à repenser sans ménagement mais avec justesse et justice.


  Il est vrai que contre d’autres barbares la Pologne n’eut pas de mur d’Hadrien....
    Les essais d’Herbert sont tout sauf de simples souvenirs de voyages et, s'il salue LE COLOSSE DE MAROUSSI, il se tient volontairement loin de son lyrisme enthousiasmant.... Le poète se veut fidèle aux faits, au concret, à l'épaisseur des choses, des époques et il sait bien que voir et savoir voir entrent dans une relation complémentaire et (il aurait détesté le mot) dialectique.... L'art d'Herbert suppose une interaction entre le pré-voir livresque, le voir (patient, méticuleux- ses 5000 dessins de voyage l'attestent comme son expérience de l'olivier "tout près du mur qui ceint le palais de Minos à Cnossos" dont il compta du regard toutes les feuilles et dont il portait en lui le contour exact. Il ajoute:"Mais il faut être Dürer pour faire de cette expérience un objet.") et la réflexion active qui donne lieu, après coup, à essai: on note dans chaque étude, qu'après bien des hypothèses d'autres savants qu'il cite fidèlement, il sait avancer, en toute simplicité et humilité, ses propres inductions: ainsi sa sensation de théâtralité devant le palais royal de Cnossos est vite étayée.

 

 
IMPRESSIONS

    On l'a compris:ce savoir qui fascine Herbert n’interdit pas l’expression personnelle, il s’en faut. Herbert n’a pas navigué seulement parmi les textes des écrivains ou des savants. Il parle aussi de lui, de ses réactions sans sombrer jamais dans l'impressionnisme. Il reconnaît avoir été longtemps aveugle devant le génie étrusque. Il ne nous cache rien de ses appréhensions (ne serait-il pas déçu par l’Acropole sur laquelle a tellement rêvé avant de s'y rendre?), de ses déceptions (le côté lugubre du palais de Mycènes), de son absence de surprise à Sparte (accomplissement de la prophétie de Thucidide) ou, au contraire, de ses surprises et étonnements comme au musée d’Héraklion ou devant le fameux stade d’Olympie; il s'attarde sur ses sensations (le Forum de nuit puis de jour, la proximité unique du Grec, “sa fraternité avec la nature, sa facilité à adopter forme humaine”), ses émotions (l’arrivée en Crète, l'éblouissement devant le sarcophage de Haghia Triada qu’il restitue avec le talent descriptif qu’on lui connaît (“Son créateur a saisi et nous a transmis cet instant heureux de savoir ébloui et de lucidité inspirée, quand la civilisation se voit tout entière dans un miroir, avec la conscience de ses limites, de sa force et de sa forme”), le sublime paysage de Delphes (couronne de pierre du paysage grec), la beauté du théâtre d’Épidaure (“nul mieux que les Grecs ne réussit à faire de l’architecture une partie du paysage, son complément et son couronnement.”). Inoubliable enfin sa péroraison de L'ACROPOLE, si personnelle, si émouvante allant jusqu'à parler de "miracle réel": "Sous mes yeux, l'Acropole réduite à un squelette, dépouillée de sa chair, était à la fois l'œuvre de la volonté, de l'ordre et du chaos, des artistes et de l'histoire, de Périclès et de Morosini, d'Ictinos et des pillards. En effleurant du regard ses blessures et ses mutilations, j'éprouvai une admiration mêlée de pitié."

 

      L’originalité d’Herbert est dans un mélange vraiment unique de savoir fervent et inquiet, de sensations, de formulations poétiques ou ironiques. Son art conjugue l’aridité des chiffres et l’irrécusable de ses parfaites formules. Entre autres, vous apprécierez les “potins de Plutarque”, sa perfidie envers saint Just et son amour de Sparte, ”le jeu passionnant de l’archéologie avec le hasard”, l’idée qu’il donne de notre représentation de l’antiquité ("Nous imaginons les batailles antiques comme un opéra, pas tout à fait sérieusement, et les films historiques en portent une part de responsabilité. Des hommes habillés de façon comique tiennent des instruments à tuer anachroniques et courent dans un champ. Ce sang-là a pour nous la couleur d'une fresque effacée par endroits."), ses moqueries envers certains spécialistes (des religions entre autres), son récit humoristique d’une traversée risquée en barque vers Délos (qui lui permet de mieux saisir certains passages d’Homère...), sa comparaison d'Evans avec Tennysson ou du palais de Cnossos avec "un gâteau de miel", sa fascination pour le blanc à Mykonos ("Le matin, il faut aller vers le port et promener son regard d'une maison à l'autre, tout en composant en esprit un sonnet baroque, tout de comparaisons avec la craie, l'écume, le marbre, la neige des Alpes. Une véritable orgie de blanc, si le mot orgie peut convenir à la plus calme des couleurs."), l’exacte beauté de sa définition des Étrusques ("Dans le domaine artistique, tout comme dans la vie, les Étrusques semblent être perpétuellement à la poursuite d'une formule insaississable et d'une cristallisation.") ou de sa perception de Mycène vue comme "capitale du crime"....


  De plus, Herbert agrémente ses essais de souvenirs personnels qu’il traite, là encore avec humour ou auto-dérision. Il nous confie les étapes de son apprentissage du latin, dresse un beau portrait de son sévère professeur, évoque avec drôlerie la place qu’y tint un amour peu partagé, parle avec émotion de ses découvertes des déclinaisons et de la syntaxe latines. Ailleurs, il avoue son attachement d’enfant au Minotaure et en donne les raisons en révélant en passant sa découverte radicale de l’inconnu, quel qu’il soit, de l'accueil et de la vénération qu’il mérite: il lui attribue même la persistance heureuse de ses découvertes des mystiques.
    Il nous fait d’autres confidences : il admet s’intéresser plus à la mort des civilisations qu’à leur apogée (quelle étonnante seconde partie de son essai l'ACROPOLE !), il concède sa passion pour la description (mais nous l’avions compris), il fait son auto-critique quand il constate (à la manière de Montaigne) que son essai sur le paysage grec ne tient pas les promesses de son titre...-ce qui se discute.


 

VALEURS

    On peut s’étonner de ne pratiquement pas rencontrer de Grecs dans ces pages (un boucher, un guide célèbre que connut H. Miller) et de ne deviner aucun dialogue avec l’habitant.
Là encore, nous sommes loin des pages de célébration de l’amitié et des amis qu'on admire dans le COLOSSE DE MAROUSSI. Et pourtant ces essais ont l’homme et la nature humaine au cœur de toutes les pages-mots déjà bien dépréciés du temps d’Herbert....
 Ce voyage, sa préparation, les réflexions qui en naissent permettent de bien cerner Herbert, son éthique, son exigence esthétique:il déteste le tourisme culturel (la pire négation de l'expérience du passé), il tient l’admiration pour un acte de grande humanité et son abandon comme un critère de barbarie.
Après l'expression de sa ferveur raisonnée devant la “petite” Hollande (dans NATURE MORTE AVEC BRIDE), en Crète, à Cnossos, il dit clairement mais sans trop d'illusion sa préférence pour les régimes politiques humbles et respectueux d'un certain pacifisme : "Des vestiges d'empire, de puissants châteaux et de capitales ne nous émeuvent pas autant que les ruines des palais minoens. Il semble que la morgue des grandes civilisations ait été étrangère aux habitants de la Crète antique. Ils ne défiaient pas le sort. Ils tentaient de durer dans leur singularité, avec leur sentiment illusoire de sécurité. Le déchaînement des éléments fut trop grand et bien trop cruel, au regard de ce qu'il détruisit. Leurs ruines sont les ruines d'un berceau, les ruines d'une chambre d'enfant."(j'ai souligné)
     Entre une évocation, une célébration et une description, ses essais réfléchissent toujours aux rapports de force entre les êtres et les nations et il a toujours un sentiment de compassion (mot qui fera fuir nos contemporains) pour les vaincus. Dans un geste de pensée proche de W. Benjamin, il montre
avec les Étrusques combien l’histoire est toujours celle des vainqueurs ("Les historiens des vainqueurs travaillent à effacer le rôle des vaincus. Nous, héritiers des crimes et des silences, tentons de rendre justice au passé, de rendre leur voix aux grands muets de l'histoire, aux peuples qui n'ont pas réussi."). Son essai L’AFFAIRE DE SAMOS est très symbolique:il voit l'intolérante rudesse d’Athènes (440/439 avant J.-C), sa volonté d’humilier un adversaire plus faible (il est encore question de murs) et, en même temps, on devine qu’il souffre beaucoup en développant si longuement les différents détournements de fonctions de l’Acropole tombée successivement aux mains des Romains, de Byzance, des Catalans, des Florentins, des Turcs, des Vénitiens (responsables de la plus grande destruction) etc....Athènes subissant un sort aussi humiliant que celui que connurent en d'autres temps ses vaincus. Son admiration pour Périclès ne le rend jamais aveugle à ses excès condamnables et il signale la belle noblesse d'une Athènienne, Elpinice, qui osa le contester.... Rappelons en outre que cette AFFAIRE DE SAMOS lui permit de glisser quelques réflexions (toujours actuelles) sur la censure qui furent...censurées de son vivant dans la Pologne d’alors. 

    On sait qu'Herbert attachait beaucoup d’importance à la composition de ses essais:ainsi clôt-il son livre sur l’évocation du commencement pour lui, LA LEÇON DE LATIN qui le mènera à devenir un passionné de l’antiquité. Ainsi consacre-t-il un long essai aux Étrusques avant de voir les formes de l’expansionnisme romain (en Bretagne). Il ouvre le volume par la Crète pour la défendre contre la réécriture athénienne de son histoire. Ce n’est pas non plus un hasard si l’essai le plus court (LA PETITE ÂME) donne lieu aux propositions générales les plus convaincues. À l’occasion d’une remarque de Freud et son sentiment éprouvé sur l’Acropole (ainsi que d’une critique de Jung), Herbert, après un examen serré de la thèse  radicalement pessimiste
(comme il se doit) de Freud, avance sa conception de l’admiration, de la culture, et son rapport aux chefs-d’œuvre : "Je considérais comme une chose naturelle de me sentir toujours incertain face aux chefs-d'œuvre. La loi positive des chefs-d'œuvre est de détruire notre présomptueuse assurance et de mettre en question notre importance.(...) L'un des péchés mortels de la culture contemporaine est d'éviter craintivement toute confrontation directe avec les valeurs les plus hautes. Et cette conviction arrogante que nous pouvons nous passer de modèles (autant esthétiques que moraux), sous prétexte que notre situation dans le monde est soi-disant exceptionnelle et incomparable. C'est précisément pourquoi nous rejetons l'aide de la tradition, nous obstinons dans notre solitude, furetons dans les recoins sombres de notre petite âme abandonnée." Il est à craindre que la page qui suit cette phrase et conclut l'essai ne soit devenue incompréhensible pour nous "pauvres utopistes, débutants de l'histoire, incendiaires de musées, liquidateurs du passé".... 

 


 

  Vous trouverez peu de méditations aussi belles sur les murs (leur ambivalence) et sur les pierres (la reconstruction de l'Acropole (l'anastylos dit-on plutôt) lui inspire de grandes pages) comme sur la tradition vitale qui n'a rien à voir avec un quelconque néo-classicisme et, quand vous aurez fini de le lire, vous concéderez qu'Herbert, quand il parle du créateur du sarcophage de Hagia Triada qui "nous a transmis cet instant heureux de savoir ébloui et de lucidité inspirée" parle aussi beaucoup de lui.


 

Rossini, le 20 mars 2013

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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