Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 06:25

   

    "(...)oui, ce fut à cette seconde même que du coin de l'œil, je saisis dans toute sa plénitude la beauté dévastatrice de la grande plaine de Thèbes dont nous approchions; et, incapable de me dominer, je fondis en larmes. Pourquoi personne ne m'avait-il préparé à cela? m'écriai-je, en pleurs. Je suppliai le chauffeur de s'arrêter un moment pour me permettre de dévorer ce paysage, d'un seul et large regard. Nous n'étions pas encore dans le mitan de la plaine. Nous nous trouvions parmi des terres et des mamelons bas, foudroyés et figés par les messages rapides de la lumière. Nous étions au point mort de ce tendre silence qui absorbe jusqu'à la respiration des dieux. L'homme n'avait rien à voir avec cela; ni même la nature. C'est un royaume où rien ne remue, ni ne bouge, ni ne respire, hormis le doigt du mystère. C'est le genre de calme silence qui descend sur le monde en prélude à l'événement miraculeux. L'événement lui-même n'est pas enregistré ici - ne sont notés que son passage, le doux éclat de son sillage." 

 

                                    LE COLOSSE (pages 248/9)

 


 

              Que Miller vous soit connu (le contempteur du matérialisme, du puritanisme, de la technologie, de l’abstraction déshumanisante, de l’esprit de conquête, ou encore l’écrivain qui "voulut s’accomplir par le verbe", l’homme de la dette infinie, le généreux doué pour le don,  pour l’amitié, l’homme de l’élan, de l’intuition, de l’adoration, de la célébration, du vertige) ou que vous entriez dans son univers avec LE COLOSSE DE MAROUSSI, vous retrouverez une sorte de cohobation de son œuvre (1)- en nettement moins ityphallique - ou vous découvrirez un seuil initiatique de grande valeur. Vous attend Miller le medium, l'artiste de la vie inépuisable.


  Ce livre est le récit d'un voyage accompli en Grèce au moment de la déclaration de  la seconde guerre mondiale: Miller a quitté la France (où il vivait depuis le début des années trente) en passant par la Dordogne et a embarqué  à Marseille. Il ne verra pas tout, loin de là car il devra rentrer après avoir passé été, automne, Noël avec ses amis grecs. Le texte est écrit près d’un an après le voyage : Miller est revenu aux USA. En écrivant LE COLOSSE il veut seulement "contribuer à l’expérience humaine", lui qui trouva “le centre de vérité”, la Grèce.

  La Grèce de Miller n'est sûrement pas celle des  spécialistes, des savants héllenistes, des archéologues qu'il considère comme des "fouilleurs aveugles". Il défend le point de vue sauvage d'un gars de Brooklyn (2) qui n'a pas lu (lui, si grand lecteur - il en rajoute sans doute) les grands textes... (pas même Homère...), bref d'un ”individu passionné et bourré de préjugés". Il n'a pas de savoir à transmettre, seulement des intuitions à partager.
 

   C’est tout un.



   On tombe parfois sur cette expression dans LE COLOSSE. Elle dit parfaitement ce qui anime corps et pensée de Miller, jamais dissociables. Il cherche l’unité en tout, de tout, de l’homme avec l’univers, de l’homme avec l’homme, de l’homme qui a oublié sa divinité (nullement en un sens chrétien, évidemment) et constate combien cette unité est détruite par la modernité qui a placé l’âme sous une néfaste latitude….
 Ce qui le rend attentif à tout, réceptif au moindre détail sans pour autant idéaliser une nature dont il montre la violence ici et là. On trouvera chez cet émerveillé-né une sagesse syncrétique  (du bouddhisme, de la pensée indienne, d’autres sagesses avec une étonnante part d’occultisme (qui, au moins, nous donne deux pages hallucinées sur Saturne..)) qui peut toucher ou  fortement agacer. L’expérience grecque pour Miller est l’occasion de mettre en avant  sa passion du petit, du peu, du simple, du limité  donnant accès au Tout. Accès qui passe souvent  par le vertige comme le prouvent de superbes passages. Profondément, elle est  expérience d'une certaine nudité et du dénuement. Elle renforce aussi sa dureté envers les convaincus par le modernisme, son pacifisme (unique moyen de guérison de l'humain, d'après lui), son fatalisme.

   Cette Grèce est sa Voie, à la fois étape, chemin complet et inachevable, découverte de l'absence profonde de destination autre que la sagesse : elle correspond à une seconde naissance, une vraie naissance et nombreux sont les mots qui parlent de commencement, d'origine et de marques à jamais inscrites en lui. Vous lirez avec délectation son évocation d'un joueur de flûte. Il a trouvé le cœur du monde. Rien d'étonnant si Miller nous offre deux belles pages sur le Zéro. 


 

        Miller a trois façons de nous dire sa Grèce, ce pays "immense comme l’Inde ou la Chine" où le génie est la règle, où l’unité de la pensée et de l’action fut, comme jamais ailleurs, possible.


  Tout d’abord, assez vivement, il va l’opposer à d’autres pays et à leurs habitants :il est hargneux et expéditif avec les Anglais, rejette les Américains pour la civilisation qu’ils représentent. Il n’est pas tendre avec les Français, leur conversation, leur sens de la mesure, leurs murs et leurs jardins à figures géométriques. Il fuit les Grecs qui sont revenus des États-Unis et qui en font l’éloge. Il oppose aussi la Grèce et la Crète mais pour dire les attributs et mérites de chacune.
   Cette Grèce qui lui apporta bonheur et conscience de ce bonheur.

 

         "La Grèce représente ce que nous savons tous, même in abstentia, même enfants, même idiots, même encore à naître. Elle est l'image de ce qu'on s'attend à ce que soit la terre, avec un peu de chance. Elle est le seuil subliminaire de l'innocence. Elle demeure ce qu'elle est depuis le jour de sa naissance: nue et pleinement révélée. Elle n'est ni mystérieuse ni impénétrable: elle ne terrifie ni ne défie, ni ne feint. Elle est faite de terre, d'eau, de feu et d'eau. Elle change avec les saisons suivant des rythmes harmonieux et souples. ELLE RESPIRE, INVITE, RÉPOND."(j'ai souligné)


    La Grèce ce sont des lieux évidemment attendus qu’il va célébrer d’une façon absolument singulière: vous lirez le dithyrambe de Poros d'Hydra, d'Épidaure, de Mycènes, de Phaestos, de Thèbes qui lui tire les larmes, de la nuit athénienne et de bien d'autres lieux qui le bouleversent. Tout est pour lui choc, magie, émerveillement, saisissement, vertige, transe. Sans le moindre souci de vérité historique, tout l’univers de Miller (fantasmatique et idéologique) est mis en mots pour rendre une vérité qu’il croit universelle. Ses éloges sont enthousiasmants comme il se doit : il vous donne envie de tout abandonner et de préparer votre sac à dos pour aller deviner le lieu de rencontre exact entre Œdipe et la sphinge, pour vivre ces moments divins de silence, de détachement,  de folie, de déséquilibre, d’idiotie, d’explosion digne d’une étoile, de zéro enchanteur. La parole de Miller se fait chant, mythe, poème et on voudrait qu’elle ne s’arrête jamais. Lui-même en certains endroits se fait comédien, histrion pour se dédoubler, quitter son enveloppe et éprouver le divers, l’hétérogène. Pour épouser “tous les êtres et toutes les choses de ce monde dans une seule et même pensée.”

 

  En même temps, il aime les Grecs, leur belle anarchie, leur curiosité avide, leur passion d’expérience pour le plaisir, leur démarche, leur dignité dans la pauvreté, le manque qu’ils créent quand ils quittent un lieu, leur sens de l’accueil.
   Le Grec millerien est un idéal accompli: il est l'homme du commencement, du recommencement et nous sommes libres de nous retrouver Grecs n'importe où. Miller célèbre aussi (et avant tout) la royauté de la femme grecque sans, pour une fois, se présenter comme le célèbre athlète de sexe colossalement 
mâle.

 

   Enfin il y a les amis grecs (3), anonymes et célèbres, parmi lesquels se détachent le grand poète Séféris ("Contemplant un promontoire, il était capable d'y lire l'histoire des Mèdes, des Perses, des Doriens, des Crétois, des Atlantes. (...) Il était attiré par le caractère d'oracle sibiyllin de tout ce qui lui tombait sous les yeux") et le héros du livre, Katsimbalis, le colosse de Maroussi (Miller s’explique sur ce mot vers la fin du livre), le mélange de taureau, de vautour, de léopard, d'agneau et de colombe,  l’ogre, le diseur de poèmes et de la poésie grecque méprisée des Grecs trop fascinés par l'étranger, le récitant du dernier oracle de Delphes, le conteur intarissable (guerre comme muflées), le chantre de Yannapoulos et de sa folie, l’ami des devins. Katsimbalis, la bouche qui méduse, qui vous kidnappe, la force qui parle, invente, évoque, psalmodie, transgresse, électrice, tellurise, chamboule tout avec “un langage du ventre, langage de bête féroce”, un langage soutenu par un corps immense et agile. Un langage qui passe de cent coudées le langage et vous mène magiquement. Karsimbalis le virtuose, l’improvisateur qui transforme l’infime en grandiose - sans doute aussi  le prisonnier de quelque chose mais, ce colosse,  Miller veut le vénérer et non l'expliquer. Katsembalis, “le phénomène d’humanité”, le Grec superlatif, le Grec auquel il suffit de penser pour revoir tous les paysages, revivre toutes les sensations de ces quelques mois éternels.

   Le colosse de Maroussi, Katsimbalis,  disait que raconter est un cadeau. Prenez le pas de Miller et acceptez son don. Ce chant d'amour à la Grèce vous accompagnera sur le chemin qui deviendra ce que vous en ferez.

  Rossini, le 7 décembre 2012

 

 

 

 

 NOTES

 

(1)Ceux qu’il insupporte sont prévenu....À noter que l'antisémitisme dont il fut capable est heureusement absent mais qu'une anecdote ne laisse pas de doute, hélas....

(2)Qui déteste New York.

(3)L. Durrell, très présent dans le livre, l’était devenu presque complètement.

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog
commenter cet article

commentaires