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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 11:29

 


  "À quoi jouez-vous, mademoiselle?" (page 169)

 

 

                                          ◆◆◆

 

      Une jeune femme (“notre jeune amie”) qui restera anonyme tout au long du roman est télégraphiste dans un quartier huppé de Londres, Mayfair. Elle travaille dans l’épicerie de M. Cocker parmi les "odeurs nauséabondes" des jambons et fromages dont elle est heureusement séparée par une cage grillagée qu’elle partage avec le caissier. Cage dans la cage, protégé par du verre, se trouve le télégraphe. Elle fréquente M. Mudge qui vient de quitter l’épicerie pour une autre située dans un quartier moins reluisant, celui de Chalk Farm….Il voudrait bien qu’elle le rejoigne:elle a un grand talent pour retarder ce moment.
 Orpheline de père, elle a connu avec sa famille (sa sœur est décédée) de grands malheurs que sa mère supporta avec l’aide du whisky. Ce moment de son existence est présenté comme un "abîme":la dimension spatiale du roman, symbolique ou pas, s'annonce prééminente.
  Curieusement, la raison de vivre de cette jeune femme qui n’a pas quitté Londres depuis dix ans tient dans cette cage:raison économique évidemment mais aussi raison intellectuelle. Derrière sa grille, elle voit défiler tout le quartier, déchiffre les télégrammes et semble participer à la vie et aux secrets de ce grand monde qui la fascine (de façon ambivalente) avec "les résidences très luxueuses de Simpkin, de Ladle et de Thrupp". Elle vit au rythme des passages, des envois, des retraits, de la monnaie comptée, des petits services rendus. Fait significatif:pendant les pauses, cette Bovary industrieuse et lucide sur son Charles, lit beaucoup de livres romanesques mais sans chercher à rejoindre (autrement qu'en imagination) l'univers qui la fait rêver....


  En dehors du dimanche où,
en compagnie de son fiancé, elle profite de Regent's Park, elle ne fréquente que Mrs Jordan, une femme qui a connu elle aussi des déboires et qui est devenue fleuriste d’intérieur pour gens aisés. Mrs Jordan combine des bouquets et rêve de franchir pour toujours la porte de ce grand monde; pour sa part, la jeune télégraphiste combine des destins en restant à sa place. Une rivalité amicale est née entre elles. Chacune veut passer pour celle qui fréquente le plus et connaît le mieux la haute société. La fable qui les confronte pourrait s'instituler la porte et  la cage.(1)
 Un jour l'héroïne a affaire à un client qui devient vite l’objet de son attention:Everard. Depuis sa cage, elle l’observe, l'aide, sait se rendre indispensable. Elle voit en lui un idéal social et masculin. Dès lors nous suivons les aventures plus imprévisibles qu’on pourrait croire entre une télégraphiste (qui a des dons de Pythie et de Parque) et un beau mondain descendant parfois de son Olympe.


 

  Composition


 On sait que c’est une des beautés de l’œuvre de James. Voilà un petit roman qui vous met en cage:vous ne pouvez lui échapper et, une fois que vous l'avez fini, vous lui revenez pour le sonder toujours plus loin comme la jeune fille lit, non les tarots, mais les télégrammes sibyllins.

 

  On ne peut qu’admirer cette construction à la fois évidente et savante fondée sur une activité sociale bien limitée en principe, l’envoi tarifé de quelques mots.
  Après la présentation de la situation (le travail quotidien d’une télégraphiste consciencieuse et efficace, son amitié pour la  fleuriste, son fiancé), émerge peu à peu, parmi ses clients, le bel Everard. Perçu essentiellement par l’employée de chez Cocker, s’installe progressivement le jeu des "manigances", des "subterfuges", des "sous-entendus" entre le capitaine et l’employée-la part interprétative la plus active revenant de loin (et presque entièrement) à l’employée.


 L’étape suivante nous mène à l’extérieur de la cage, en deux temps.

C’est tout d’abord la rencontre dans son quartier à lui puis la conversation sur un banc d’Hyde Park. Le moment suprême de leur histoire. Tout va changer dès lors:elle ne le dira que plus tard, en octobre. Elle a une conviction: il est en danger.
Viennent ensuite les vacances à Bournemouth:jamais son fiancé Mudge n’a paru aussi éloigné d’elle et aussi enfermé dans sa cage du positivisme étroit, jamais elle n’a été aussi loin de lui dire son secret (et pourtant elle le fera, à sa façon)... mais leur future maison sera bientôt prête....Son sort est scellé et quelques larmes n’y feront rien.... Pourtant elle demande un délai à son patient fiancé.... Il lui faut défendre Everard contre le danger qui le menace….


 Le temps passe et l’imagination de la télégraphiste s’enflamme:en octobre, un pas est franchi. Même le désir de bondir hors de sa cage lui vient. On frôle la rencontre dont elle se défend et elle a le sentiment que le capitaine devient presque pressant (jusqu’au ridicule) avant une
absence de dix-huit jours. Vérité, surinterprétation? James parvient à jouer sur plusieurs plans avec une habileté parfaite.

Tout semble encore possible.Tout bascule alors. Everard revient à Londres. Ce n'est plus le même. C’est l’affolement et l’accéléation des visites:il vit un drame né d’une obscure histoire de télégramme (non distribué, intercepté plutôt, avec quelque chose de faux écrit dedans et dont l’erreur serait peut-être salutaire...) et qui l'infantilise au point de le rendre hagard et décomposé.  Grâce à un buvard et beaucoup de mémoire, la jeune femme sauve son “amant” de tête de cet imbroglio qui a pris, un temps, une dimension presque policière. Elle ne sait pas encore quel sera pour elle et lui le prix de ce salut.


 La chute répond parfaitement au début et, fait symbolique, elle a pour décor le modeste appartement de Mrs Jordan. La revoilà, cette amie, rivale en connaissance mondaine. Tout va s’éclairer avec cette entrevue dans un lieu inattendu. Nous assistons à la grande bataille de la guerre permanente qu’elles se livrent avec les meilleures armes de la perfidie. Les piques fusent, aussi brèves (mais plus limpides) qu’un télégramme. Chacune va découvrir les mensonges de l’autre et apprendre de l’autre ses propres mensonges et illusions. La jeune fille reconstitue alors l’ensemble qu’elle croyait dominer comme un spécialiste de diplodocus reconstruit un animal entier à l'aide d'un seul os.
  Quand la vérité éclate pour la future Mrs Mudge, règne paradoxalement un brouillard incroyable qui envahit même les maisons...( les deux "amies" en avalent...!). La dernière phrase du livre prouve enfin que la télégraphiste n’est peut-être pas totalement “guérie”.

 

 

Narration  

 

  D'autres éléments en font une œuvre étonnante. Sans être l’enjeu du roman, la satire du méthodiste et petit-bourgeois Mudge est une grande réussite. Ses goûts, ses occupations de philistin sont rapportés de façon aiguë mais presque sans méchanceté. 

 

  C’est le narrateur qui retient le plus. On est séduit par un mélange d’ironie et d’humour et parfois, fait très rare, on a du mal à les distinguer. Mais surtout, ce qui fascine, c'est la maîtrise légendaire du style indirect libre par H. James, sa puissance d’intrusion dans l’univers de l’héroïne et la restitution subtile de ses hypothèses, de ses projections imaginaires (alimentées par ses lectures), de ses interprétations. Le conteur joue magistralement des variations sur la distance et la proximité entre Everard et sa télégraphiste préférée:ce sont autant de magnifiques moments d’exégèse du moindre silence, des regards échangés ou interrogés, des messages subliminaux. Autant de "peut-être", de "sans doute", de "cependant”.


            "Elle avait réussi à ne plus le regarder, mais elle devinait ses gestes et elle devinait même où ses yeux se posaient.

  De même qu’un télégramme peut contenir des richesses et des arrière-plans difficiles à deviner pour un tiers, sauf pour notre héroïne, de même James est capable de restituer, comme à la loupe, le moindre indice, la plus petite réaction, le support infime d’un enthousiasme ou d’une série d’obsédantes interrogations. Impossible de toutes les citer  mais on sera attentif à l’épisode où notre héroïne corrige, en sa présence, un télégramme de Lady Bradeen. Ce que l’imagination permet à la télégraphiste, l’analyse et le style sophistiqués le permettent au narrateur.
 

 

Lectures


 La plus simple, celle qui vient immédiatement dans le cours du roman:nous lisons l’histoire d’une désillusion survenue après une belle parenthèse.

  Une jeune femme particulièrement talentueuse ne se satisfait pas de son statut social. Fascinée par la haute société, douée d’une grande capacité d’observation, d’imagination, d’anticipation et d’une puissante intelligence (“vous êtes terriblement intelligente, vous savez, plus intelligente, oui plus intelligente que…”), elle parvient, sans jamais penser en termes d’injustice sociale, à se divertir au contact du cercle des riches, à vivre par procuration et à se créer un monde en lisière du grand monde.
 Prisonnière de sa cage comme de sa classe, influencée par des livres romanesques, hantée par l’idéal et l’idéalisation de tout ce qui lui semble obligatoirement haut et sublime, elle s’adapte à l’injustice et à l’inégalité sans les voir pleinement ni,
encore moins, les contester ….Elle a un regard critique sur la gentry (son opulence, sa gabegie) mais il est abstrait et, en même temps, elle cherche à se distinguer absolument des gens de sa classe. Elle se le dit:il n’est pas question pour elle d’agir comme une petite vendeuse ou une petite serveuse.
 Le talent de James et celui qu'il prête à son héroïne masquent la réalité de la situation et donne le sentiment d’une heureuse consolation. Mais
à un moment donné, il faut ouvrir les yeux:la jeune télégraphiste revient sur terre et prend conscience du caractère idéaliste, déformé et lacunaire de la perception que donne la cage. C’est auprès de l’autre femme fascinée par le monde, Mrs Jordan qu’elle complète enfin les messages et les signes qu’elle interprétait partiellement." Ni l'une ni l'autre ne se prononcèrent clairement sur la place que Mr Drake [le futur mari de Mrs Jordan] occupait dans la haute société, mais l'accablement de sa fiancée en disait long et dans ce drame, la jeune fille VOYAIT COMME L'IMAGE EXACTE DE SES PROPRES RÊVES, DE SES ILLUSIONS PERDUES ET DE SON RETOUR À LA RÉALITÉ, CAR LA RÉALITÉ POUR DEUX HUMBLES PERSONNES COMME ELLES, NE POUVAIT ÊTRE QUE CELLE DE LA LAIDEUR ET DE L'OBSCURITÉ ET JAMAIS CELLE DE L'ÉVASION OU DU DÉPART POUR UNE VIE MEILLEURE".(J'ai souligné)

  Il est alors facile de voir dans l’activité de la télégraphiste une allégorie de la création et c’est dans cette direction que nous mène, avec d’autres, Fabrice Hugot, le préfacier (et traducteur) de cette édition. Depuis son bureau, dans l’isolement de l’écriture, avec des télégrammes de la mémoire, de l’observation, de l’analyse, comme elle, l’écrivain construit un univers où les barrières sont des obstacles et des chances. À cette différence près que le romancier fait une œuvre après avoir traversé tous les univers (et pas uniquement en imagination), fort d’un surplomb critique que ne permet pas l’idéalisation de la télégraphiste.

Une lecture plus originale fut celle de G. Deleuze et F. Guattari, dans MILLE PLATEAUX, volume qui suivit le retentissant ANTI-ŒDIPE. Comme souvent chez eux, l’œuvre (admirablement commentée) entre dans un dialogue polémique à plusieurs interlocuteurs et nous éloigne du seul commentaire littéraire….Mais ce que fait Deleuze mérite toujours attention.


 Le quotidien de la télégraphiste et ce qui se dessine de son avenir serait celui d’un peu tout le monde: des segments de vie bien délimités qui se juxtaposent, s’accordent, se conjuguent. Ce qu’ils baptisent ligne de segmentarité dure ou molaire. Sur cette ligne ”il y a beaucoup de paroles et de conversations, questions ou réponses, interminables explications, mises au point.” Un segment pour la cage, un autre pour le commun avec Mudge, un autre encore avec Mrs Jordan.
Avec l’arrivée du couple Lady Bradeen / Everard dans la vie de la jeune fille, ce qui se crée peu à peu c’est “un flux souple, marqué de quanta qui sont autant de petites segmentations en acte, saisies à leur naissance comme un rayon de lune ou sur une échelle intensive.” D’un côté, un jeu d’ensembles rigides bien déterminés (les classes, les sexes); de l’autre des “rapports moins localisables, toujours extérieurs à eux-mêmes, qui concernent plutôt des flux et des particules s’échappant de ces classes, de ces sexes, de ces personnes.Ligne de segmentation souple ou moléculaire qui interfère avec la précédente. Cette ligne est faite “de silences, d’allusions, qui s’offrent à l’interprétation.” Ce “fil” mystérieux de leur histoire dont parle justement l’héroïne.


Enfin, selon Deleuze & Guattari, la télégrahiste en arrive “à un quantum maximum au-delà duquel elle ne peut plus aller (…).” Lui et elle sont rejetés vers la segmentarité dure (il se marie, elle aussi) et “pourtant tout a changé”. On retrouve la célèbre ligne de fuite deleuzienne qui, ici, devient “pure ligne abstraite”.


  Le mérite de cette lecture est de nous débarrasser de la morale du jugement et de bien montrer que les lignes se mélangent. On comprend bien que les deux compères veulent jeter aux orties les tentations critiques unilatérales ou sociologisantes.



 Il reste que la virtuosité de l’analyse ne cache pas longtemps le malaise qui s’impose au lecteur qui en vient à se demander si la puissance prêtée à la jeune fille n’est pas gratuite et ne revient pas à l’enfermer dans une autre cage aux barreaux plus serrés à force d'être subtils....Certes le narrateur nous révèle, grâce à Mrs Jordan, la médiocrité de cette gentry et insiste beaucoup sur la cage (dorée) de la haute société:il souligne même le mot "ficelé" pour confirmer que le capitaine est lui aussi pris dans un piège. Lady Bradeen le "tient" pense-t-on avec Mrs Jordan et son amie télégraphiste. Cependant il faudra à la jeune télégraphiste quitter cette cage pour en retrouver une autre, celle du pharisien Mudge....


 

Rossini, le 7 mars 2014

 

 

NOTE

 

(1) James excelle dans les récits de rivalités. Il suffit de songer au paradigmatique FIGURE IN THE CARPET.

 

 

 

 

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Published by calmeblog - dans roman
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