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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 10:10

 

                             "Vous êtes toqués?" (p.23 et passim......)

 

 

  Comment les noms de T.S. Eliot, John Milton ou surtout de Washington Irving (parfois Irving Washington) peuvent-ils semer la zizanie dans un régiment et susciter une enquête du FBI ?


  Pour réclamer une grille de bombardier plus serrée, comment fait-on une bénédiction religieuse en empruntant à la Bible sans aucune  allusion religieuse ...?

 

 La grippe du Wisconsin est-elle redoutable?


  Les hommes de troupe ont-ils le même dieu que les gradés?


 Quel est le goût du coton (égyptien) enrobé de chocolat?


  Combien de missions faut-il avoir accompli pour rentrer aux pays dans l’escadrille commandée par le colonel Cathcart? Soixante-dix? Quatre-vingts?

  Que veut dire "disparaître quelqu’un"?


  Le soldat au combat ne doit-il pas être en grande tenue pour, en cas de mort, faire bonne impression sur l’ennemi ?

 

     Ces questions et des centaines d'autres sont agitées dans un livre qui fut un des grands succès de librairie aux Etats-Unis dans les années soixante et qui demeure l'œuvre la plus connue de Joseph Heller, CATCH-22.  

 

 

         Où?

  Nous sommes en Italie en 1944: avec des pertes considérables, l’armée américaine remonte vers le nord et repousse peu à peu les Allemands. Des villes sont tombées : Naples, Rome (le 4 juin). Il sera beaucoup question de Ferrare, de Bologne dans le roman. L’escadrille (la «glorieuse 256ème escadrille») que nous allons suivre pendant quelque temps est basée à Pianosa, une île (quand Heller combattait, il était en réalité en Corse) supposée être au sud de l’île d’Elbe et qui n’a rien à voir avec celle qui porte ce nom. Un avertissement nous précise : « L’île de Pianosa se trouve en Méditerranée (1), à huit milles au sud de l’île d’Elbe. Elle est très petite, manifestement de dimensions trop restreintes pour que puissent s’y dérouler tous les événements décrits dans ce livre. Comme le cadre de ce roman, les personnages sont eux aussi imaginaires.»
    En effet la piste d’aérodrome, la ligne de chemin de fer, la quantité des hommes prêts au combat (deux cents), tout concourt à faire de l’île du roman (
baptisée ici Pianosa) un lieu peu repérable sur les cartes officielles. En revanche il faudra être prudent sur la dimension imaginaire des personnages. Nous pouvons en compter une trentaine, des Américains, quelques Italiens et principalement des Italiennes.      

 

    Pianosa

    Heller tenait visiblement à réunir ses personnages sur une île. Il nous décrit une cartographie plausible avec quatre zones affectées aux escadrilles (les soldats vivent sous des tentes), une forêt où vit en ermite Flume, une clairière occupée par l’aumônier et son assistant, l’insupportable caporal Whitcomb, une ferme dans les collines revenant au colonel Cathcart (couverture d’un trafic de tomates qui jouent un rôle significatif dans l’aventure de l’aumônier et tremplin (fallacieux) de tous les bavardages courant sur les orgies qu’elle abriterait..), un bâtiment délabré réservé à l’état-major, le mess des officiers et des soldats, une plage délicieuse où se passent de doux moments de détente et d’oubli.
    Grâce à Milo Minderbinder et son "génie" de l’entreprise la nourriture est excellente depuis onze mois. Comme le dit l’un des personnages, Pianosa, c’est bien mieux que le Pacifique... Le lieu le plus fréquenté est l’hôpital: le roman s’ouvre et se ferme sur cet endroit refuge où le héros Yossorian (surnommé Yo-Yo) passe le plus clair de son temps.


    Pianosa - lieu d’enfermement, d'ambitions, de luttes féroces, d’attente, d’ennui, de peur, de fantasmes. On en sort pour combattre et bombarder, pour voler en permission vers Rome et retrouver des femmes faciles qui monnaient à peine le gouzi-gouzi. 

 

       Roman de guerre

    C’est malheureusement un genre bien abondé (on risque toujours, surtout si on y ajoute les films de guerre, le déjà-vu, précisément un des sujets étranges du livre de Heller) et les romanciers ont toujours des choix esthétiques à faire. Comment rendre le phénomène de masse des aviateurs réunis, comment montrer des dizaines de personnages ? Quel type de «héros» mettre en avant? Comment «raconter» un régiment? Comment passer des hauts gradés aux combattants? Quelle durée des combats restituer? Quels registres domineront? Quels seront les points de vue?

    Le choix de Heller est plutôt de facture classique parce que très ambitieux et soucieux de clarté.
    Au fil de chapitres d’inégales longueurs, il présente les actions (et les inactions) de deux ou trois dizaines d’acteurs militaires en ayant soin de centrer chaque chapitre sur un personnage qu’il décrit, caractérise selon ses travers (souvent) et ses qualités (rarement), avec son langage, son origine sociale. Dans d’autres développements, il peut ensuite revenir sur tel ou tel avec des leitmotiv qui facilitent la lecture: ainsi Gus et Wes officient à l’infirmerie, prennent la température qui, à leurs yeux, décide de tout et, quoi qu’il vous arrive, vous badigeonnent de violet gencives et orteils. Hungry Joe sera l’obsédé de la photographie qui se prétend grand reporter à LIFE.... Avec une alternance de sorties pour bombardements et d’échappées pour permissions ou trafics, avec des luttes intestines entre les militaires, avec des avancées sur le terrain mais aussi beaucoup de retours sur des vols qui ont marqué les pilotes, avec des hauts faits qui côtoient des monstruosités (et des monstruosités transformées en gestes héroïques), Heller, afin d’éviter d’égarer le lecteur par une poussière de faits, a choisi de garder en fil rouge un personnage, Yossarian qui traverse comme il peut cet univers générateur de folie.


 

      Yossarian 

                     «Il ne reste peut-être qu’un seul type sensé, et c’est ce cinglé d’enfant de putain de Yossorian»(le docteur Stubbs, futur muté dans le Pacifique...)

    Ce personnage passe au début du livre pour un parfait tire-au-flanc : il fait tout pour être exempté et sa présence fréquente à l’hôpital ne doit rien à cette maladie de foie qu'il met souvent en avant. On le croit détaché de tout, égoïste, cynique. Ses déclarations sont éloquentes: «Un mort se fout complètement de qui a gagné la guerre» ou encore : " L’ennemi (...) c’est quiconque t’envoie à la mort , de n’importe quel côté qu’il soit(...)». Et il est vrai qu’il interprète, enroulé d’immenses bandages, devant des parents, le rôle de leur fils à l’agonie...
     En réalité il est un excellent aviateur, le roi de l’esquive, il a été longtemps courageux mais les sorties s’accumulant de façon insensée, il en a assez de ces bombardements : certains, qui ont mal tourné, l’ont profondément marqué (des scènes obsédantes lui reviennent pendant le roman, le désastre d’Avignon, la mort du jeune mitrailleur Snowden à l’arrière du bombardier, les tripes dégoulinantes lui révélant le secret de l’homme qui n’est que matière) et il ne veut pas mourir. Certes on l’a décoré pour une action sur un pont du Pô mais elle a impliqué la mort en vol d’un camarade, Kraft. Bien que promu capitaine, il voudrait rester à l’hôpital jusqu’au Jugement dernier parce qu’il croit être le seul à être conscient de ce qu’est la guerre et parce que le taux de mortalité y est plus bas qu’à l’extérieur. Il est persuadé qu’un complot est ourdi contre lui et tous ses proches dans l’escadrille sont morts (pas forcément au combat, il est vrai). Dès que sa résolution fut prise, il entreprit tout pour fuir le combat: il fit mettre du savon dans la nourriture de la troupe, il prétendit voir double comme un de ses camarades et obtint ainsi une mise en quarantaine; il joua habilement avec le ruban qui indiquait sur une carte la ligne de front vers Bologne, faisant croire à l’état-major que la ville était tombée grâce à la seule infanterie.
    Mais il devra malgré tout voler sur Bologne: une première fois, il fit demi-tour pour rien, «lâchement»: il n’y avait pas eu de DCA. Il lui fallut repartir mais en tête. Son bombardier essuya des flots de bombe que Heller rend de façon parfaite jusque dans la folie mystique de l’un des compagnons de Yossarian. Dans une autre mission, Parme, Aarfy, son navigateur qui a l’art de se perdre obligea le bombardier de Yossarian à affronter une DCA et notre «héros» fut blessé.
    On voit combien l’hôpital est un lieu essentiel dans la stratégie de Yossarian, l'exact opposé de la partie étranglée du bombardier qui angoisse tellement l'aviateur: certes il présente des inconvénients car on y rencontre malgré tout des blessés . Mais tout de même c’est l’endroit qu’il préfère surtout qu’un temps il file le parfait amour avec l’infirmière Duckett.

    Yossarian, héros anonyme et anti-héros pour les victimes de l’aveuglement patriotique ne veut pas d’une mort très provisoirement héroïque célébrée par un télégramme écrit d’avance par le colonel Cathcart qu’il prévoit d’ailleurs un certain temps de liquider. Il préfère une vie bien commune à l’abri de la folie guerrière. Folie résumée par le titre.


 

    CATCH-22, la clause 22, le hic 22

    C’est l’élément le plus connu du livre, la partie qui sert à comprendre tout le système militaire et ce titre est devenu une expression quotidienne en américain...
      Que dit cet article 22, l’entourloupe des entourloupes que le Doc Daneeka expliqua un jour à Yossarian? Un aviateur est forcément fou pour accepter certaines missions (ou, par exemple, l'augmentation aberrante du nombre cathcartien de missions). Si l’un d’entre eux fait la demande pour rester au sol on ne peut le dispenser de voler et le placer parmi les rampants parce que cette demande prouve qu’il n’est pas cinglé....
    Cette clause inique résonne dans tout le livre et l’armée s’en sert même sur les Romains pour les maltraiter comme Yossarian le constate dans une de ses errances dans la Ville Eternelle: «L’Article 22 était une pure fiction, il en était certain, mais ça ne faisait pas la moindre différence»....
    Ainsi quand le colonel Cathcart, poussé par une volonté de reconnaissance planétaire (être pris en photo dans le SATURDAY EVENING POST), augmente sans cesse le nombre de sorties exigibles pour pouvoir rentrer au pays, le Catch 22 interdit tout mouvement de révolte, toute rébellion : le tribunal militaire vous attend. On comprend que Yossarian choisisse fréquemment l’hôpital comme repli tactique face à la folie de son supérieur. Mais ce n’est que du provisoire: certains jours, ils ferment même l’hôpital pour éviter les faux malades...
 

 

    FOLIE


    Sans en changer la nature mais en en révélant plus crûment la vérité, la guerre accélère la folie de la machine-armée qui fonctionne non seulement à la répétition, à l’addition (de missions, d’hommes au sein d’un état-major, de morts au front) à la censure mais surtout à la paranoïa, et au délire maniaque.
    L’expression «t’es cinglé» et ses variantes reviennent à toutes les pages et dans toutes les conversations. Il est indéniable que le mot folie est dans bien des cas un abus de langage et d’ailleurs les fous supposés "réels" sont dans une partie spéciale de l’hôpital dont on ne sait rien. Simplement cette notion utilisée de façon systématique correspond aux nombreux aspects que J. Heller veut mettre en scène en insistant sur l’illogique et l’alogique ou encore sur la torsion de la logique commune qui fait immanquablement penser à DUCK SOUP. Il suffit de songer à ce très jeune soldat mort avant même d'avoir été enregistré par la buraucratie militaire  et au Doc Daneeka bien vivant qui lui a été tenu pour mort ce qui donne à son épouse une belle carrière de veuve...Tous les deux, à leur manière, sont de trop...


 

   Dans cette île qui illustre un enfermement plus important que seulement géographique, pour ces aviateurs le dehors n’est pas le pays natal, il n'est même pas la situation de la guerre sur les autres fronts dont ils ne savent rien (tout de même, Yossorian, tardivement, se convainc que seule l'Angleterre échappe à la folie), il est simplement la DCA allemande (certains soldats en deviennent réellement fous (Dobbs dans la sortie d'Avignon) ou inconscients et insensibles à la réalité des conséquences de leurs vols (comme Mac Watt qui adore le rase-mottes: Yossarian une certaine fois, pris d'une folie criminelle née de la peur, faillit l'étrangler en vol  ; ce  Mac Watt qui, avant de se suicider en avion, aura tué le pauvre Kid Sampson ..en le coupant en deux sur un ponton de la plage...) et les petites femmes romaines. Entre eux et le monde dont ils n'ont que de faibles échos, il y a les hauts gradés. Et une question s’impose au lecteur comme aux plus lucides de ces soldats : comment la machine marche-t-elle avec autant d’incapables, d’abrutis, d’inconscients, d’irresponsables? Le succès ahurissant de CATCH-22 pendant la guerre du Vietnam trouve ici son explication. Comment tiennent aussi longtemps une telle gabegie, une telle impéritie, un tel cynisme? Avec l'aide de quelles fictions?
    Comment  demeure en l'état cette armée avec des médecins qui changent chaque jour et ne soignent que leur spécialité? Avec le Major (son grade) Major (son prénom) Major (son nom) qui ne reçoit jamais personne dans son bureau et le quitte par la fenêtre ? Avec le colonel Cathcart, le multiplicateur de missions, qui est incapable de prendre une décision sans demander son avis au colonel Kern et dont les raisonnements ont tous cette forme : «Gardez ça pour vous, mais il me semble que le général Dreedle soit en disgrâce, et que le général Peckem soit appeler à le remplacer. A parler franc, ce n’est pas moiqui m’en plaindrai. Le général Peckem est un homme remarquable, et je crois que nous serons tous bien mieux lotis sous ses ordres. D’un autre côté, ce changement n’interviendra peut-être jamais, nous resterions alors sous le commandement du général Dreedle. A parler franc, cette solution ne me déplairait pas davantage, car le général Dreedle est également un homme remarquable et je crois que nous serions bien mieux lotis sous ses ordres.»...Ce Cathcart qui veut une seconde expédition sur Avignon pour faire monter le nombre de morts et faire remarquer son régiment au bon moment, au moment de Noël. Avec ce même Dreedle l’imprévisible qui, un soir, salue la bonne idée qu'a eue l’aumônier de venir au club des officiers et qui le lendemain condamne sa présence  «dans un taudis pareil avec une bande de poivrots et de joueurs.» Avec le général Peckem, un temps ravi de la nomination du colonel Scheisskopf («un colonel en plus chez Peckhem c’est deux majors, quatre capitaines, seize lieutenants supplémentaires et une quantité indéfinie de soldats supplémentaires, de machines à écrire, bureaux, classeurs, voitures et autres équipements et fournitures non négligeables, qui rehausseraient d’autant son prestige et augmenteraient la puissance de sa force de frappe dans la guerre qu’il avait déclarée... au général Dreedle») et qui s’emploie à organiser l’apparence d’un travail qui ne sert à rien sinon à le faire valoir, lui, dans sa quête d'un grade supérieur....
    Le comble de l’absurde est atteint avec la nomination de Scheisskopf au titre de général de division à la place de Peckem, Scheisskopf le plus rigidement insignifiant de tous les militaires (et le plus fréquemment cocu) dont la seule idée martiale tient dans l’obsession des défilés (et du concours de défilé) qu’il veut imposer partout et tout le temps, surtout le dimanche et, de préférence  sous un soleil ardent.

    Sous le terme approximatif de folie, Heller cherche à mettre en lumière au sein d’un régiment qui sert de loupe ce que cache l’organisation militaire : le champ libre donné à l’expression des manies, des obsessions et surtout de l’intérêt aveugle de chacun. L’opposition sans doute un peu schématique entre soldats au feu et colonels et généraux planqués loin derrière fonctionne ici à plein.

  Ainsi le très paresseux et passablement hypocondriaque Doc Daneeka, avant de devenir un homme en trop donné pour mort sur le papier alors qu'il est en parfaite santé, regrette-t-il l’effondrement des nazis qui risque de faire envoyer tous les régiments dans le Pacifique qu'il redoute pour son inconfort....

    De son côté le Major de Coverley n’a qu’un seul souci (son confort luxueux et celui des combattants du régiment dans les villes délivrées) et une seule action (la location de beaux appartements avec vue parfaite pour les officiers et les hommes avec réquisition du personnel italien (cuisinières, femmes de chambres compétentes et avenantes)). Ce major en fait si peu mais est si prompt dans les villes qui vont tomber qu’il est une énigme pour les services secrets allemands et... américains.

   Les généraux n’ont visiblement rien à faire : le futur héros Scheisskopf n’a qu’une crainte quand il est promu : aller au feu. On le rassure vite. Les hauts gradés n’ont comme seule occupation que la perspective de leur promotion, de leur réputation et le dénigrement des rivaux. Ainsi est-ce la guerre farouche entre Peckem et Dreedle : le premier voulant enrôler les bombardiers du second dans le giron des services spéciaux. Le même Peckem trouve une occupation à Scheisskopf en lui confiant l’annonce de l’annulation chronique car systématique des défilés (annulation affichée alors qu'auncune information de défilé n'aura été donnée...Les soldats apprennnent donc en même temps et l'existence du défilé et son annulation). Peckem lui donne comme autre mission celle d’espionner Cargill auquel il donne le même ordre.

    Il y a enfin l’intouchable Milo Minderbinder, l'officier de mess, le superintendant qui sillonne la Méditerranée tous les jours pour certes ravitailler l’île de Pianosa mais surtout pour donner toujours plus d’ampleur à une entreprise de négoce presque planétaire où il semble vendre à perte mais fait des bénéfices démesurés au nom de la libre entreprise : au passage il devient maire de Palerme et contracte même avec les Allemands pour qu’ils bombardent les troupes américaines à Orvietto (où mourut le jeune homme, compagnon de Yossarian)...Mais la nourriture au mess vaut bien ça...Si un chef d’escadrille s’oppose à Milo, il se voit vite muté aux îles Salomon par Dreedle qui tient avant tout à ses pastèques ou à ses côtelettes de mouton...Et tant pis si les gilets de sauvetage n’ont plus de gaz: vive la croisade libre-échangiste de Milo ...! Aucun Catch 22 ne le retient, lui.

 

   Ignorante de tout hormis son bon plaisir et le douillet de son narcissisme sans rivage, cette hiérarchie de ganaches ne cherche qu’à satisfaire ses petits intérêts qu’elle prend pour de grandes et nobles ambitions. Tacticiens, ces gradés ne le sont que dans leur carrière ou lorsqu’on les retrouve nus avec des filles de joies tarifées et qu’il leur faut entreprendre une retraite rapide.

    MARX  & Cie


    Malgré son triomphe, CATCH-22 a reçu de nombreuses critiques. On lui a reproché un manque d’analyse politique et idéologique et  on l’a accusé de forcer sur l’absurde façon Marx, tendance Groucho.

 

    Il est certain que les dialogues (Yossorian et sa maladie de foie; le conseil de discipline à propos de Cleveringer; l’interrogatoire de l’aumônier autour d’une tomate

 

       («Aumônier, poursuivit-il, en levant les yeux, nous vous accusons également d’un certain nombre de fautes et infractions dont nous ne savons rien pour l’instant. Coupable ou innocent?
-Je ne sais pas, sir. Comment puis-je répondre si vous ne me dites pas de quoi il s’agit?
-Coupable trancha le colonel.»))

 

                   comme les situations (comment consulter le Major Major Major ? ; pourquoi les services de renseignements étaient-ils toujours faux sauf pour la catastrophique sortie vers La Spezia qui fera douze morts et remplira d’aise le sergent Whitcomb et son colonel Cathcart?; en venir à tirer sur son propre camp; l’obsédé des sorties, Cathcart a pour sa part volé quatre fois dont l’une en territoire ennemi à cause d’une erreur de pilotage d’Aarfy le navigateur qui n’a pas le sens de l’orientation alors qu’ils devaient aller à Naples acheter un conditionneur d’air au marché noir...; l’arrestation de Yossarian pour permission indue par les MP’s devant Aarfy qui vient seulement d’assassiner une fille et qu’on laisse tranquille)), tout semble relever le plus souvent du groucho-marxisme dont la grotesque énormité peut paraître manquer d’efficacité critique durable.


    Cependant tout n’est pas simplement farcesque dans ce festival des folies militaires. Heller, sans prétendre à être Brecht, nous éclaire parfaitement sur le racisme dans l’armée et sur le traitement réservé depuis plus d’un siècle et demi aux Indiens avec le personnage de Grand Chef Pâle-Avoine qui raconte les malheurs de son peuple malheureux possesseur des terrains riches en pétrole  et son ahurissante émigration au Canada: on rit, fort, mais la satire est justement d’une force rare. Même s’il commet un anachronisme, Heller en la personne du délirant Capitaine Black qui fait prêter serment à tout le monde tout le temps fait bien saisir les ressorts et les relents du  maccarthysme; le portrait du richissime père du brave Nately («les Nately n’ont jamais levé le petit doigt pour acquérir leur fortune») en dit long sur un républicain et la division inhérente aux différents types de grandes fortunes; la révélation soudaine que connaît l’aumônier en mentant pour la première fois donne lieu à une révision salutaire de toutes les valeurs dominantes et donc écrasantes ; il suggère bien à un moment donné la force culpabilisatrice (faire reculer Yossarian) et la fonction répressive de l’armée quand il montre un gradé voulant aller chercher un mineur en grève en Virginie ou Pennsylvanie pour l’envoyer au casse-pipe à la place de Milo; il donne un relief impressionnant aux entreprises de Milo en ne laissant aucun doute sur la nature mafieuse de sa prétendue liberté d’entreprise et en suggérant combien la gloire ou l’envoi au front sont pour les gradés le résultat d’une négociation crapuleuse; et il n’est pas nécessaire de se référer au Vietnam pour comprendre ce que représente la volonté de bombarder un village italien (sans prévenir ses habitants, "des métèques" dit le général) sous prétexte que son éboulement retarderait l’avancée de blindés allemands. Enfin n’oublions pas que la clause Catch 22 sert aussi à imposer aux Italiens et aux Romains la pax americana comme l’errance nocturne de Yoosarian nous le prouve assez....


    Yossarian, un héros américain?

    Heller a reconnu sa dette à l’égard de Céline et de son VOYAGE. Pourtant entre Bardamu et Yossarian les liens sont plus que ténus.
Dans cette initiation lente, Yossarian porte des valeurs sans doute composites mais qui ont une cohérence tout de même et le situe loin de celles de Bardamu. Son désir de nudité (il défile nu, il reçoit nu sa médaille de héros), né du sang de Snowden qui l’éclaboussa  correspond à un désir de pureté et sa façon de défiler à reculons, surgeon de paranoïa est aussi une manière de tourner le dos aux ordres fous et de regarder vers l’arrière.

    On ne trouve pas chez lui trace d’anarchisme misanthropique, pas plus, il est vrai qu’un sens politique du combat. Mais il n’est pas revenu de tout avant d’être parti : il est certes solitaire dans sa résistance mais possède pourtant le sens d’une fraternité des victimes que sont ses camarades de  troupe (il pleure en apprenant la mort de son dernier pote) et il incarne la réémergence d’une clause de conscience face à la clause 22 : des éléments religieux apparaissent ici et là. Il cite la Bible, évoque les pauvres, les simples d’esprit; il pense au Christ, à Lui, dans sa déambulation hallucinée à la vérité de la nuit romaine. Non sans un certain sentimentalisme, il cède à la pitié, pour toutes les victimes, pour Dunbar l'idéaliste qui meurt d'envie de l'imiter et même pour les chiens battus. Dans sa façon de se défiler, dans sa lâcheté revendiquée perce un appel à une vérité vitale née dans la douleur, dans la nuit, dans le boyau étroit du bombardier. Sans le nommer, sans le définir, sans proprement le connaître, il se bat pour une sorte d'amendement non écrit et il fait l’admiration du colonel Kern qui lui en connaît long sur la veulerie, le cynisme et pense que Yossarian a tout calculé, alors que son improvisation est soulignée par la narration.
    Les deux colonels lui proposent un marché (ignoble reconnaît Korn) à la fin : on le rapatrie, on le nomme major, on lui colle une autre médaille pour Ferrare ("Nous allons vous couvrir de gloire, et vous arriverez aux Etats-Unis en héros; le Pentagone se fera une joiede vous exhiber comme un exemple vivant d'abnégation morale.(...)") : il ne fera plus de mal et Cathcart continuera à augmenter le nombre des sorties; en échange Yossarian  rendra un hommage public répété à ses deux supérieurs. Marché accepté (en apparence) dans un premier temps. Blessé par la fiancée de feu Nately, Yossarian constate que les deux colonels réécrivent encore le scénario et prennent cet incident comme une raison supplémentaire pour l’expédier aux USA en prétendant qu’il s’agissait non d'une fille mais d’un agent nazi venus les liquider: Yossarian retournerait chez lui pour les avoir sauvés...

 

 

    DEJA-VU

    On sait que c’est, avec la folie, le principal leitmotiv du roman. Cette sensation que les neurologues comme Oliver Sacks connaissent et expliquent est le coup de génie formel de Heller. Ici et là des personnages comme celui de l’aumônier ou comme Yossarian ont la sensation de vivre quelque chose de déjà vécu.
    Le déjà-vu complète l’omniprésence de la répétition qui sous toutes les formes est au cœur du roman. Répétitions de mots, de phrases (chacun la sienne), de situations, de scènes, de sorties mais surtout retour d’éléments connus (l’agonie de Snowden, à chaque fois plus détaillée) qui viennent hanter Yossarian.
    C’est le chemin descendant et cruel vers une vérité qui cherche à se dire et que l’apparent opportunisme de Yossarian masque longtemps. Chemin qu’emprunte le lecteur qui est lui aussi perdu dans la chronologie et les motivations.


     CATCH-22 le roman des répétitions qui tuent la conscience,  mais aussi le roman des répétitions qui l’éveillent.


     CATCH-22 fait durablement retour dans la mémoire de qui l’a lu. Tout se superpose dans le livre qui viendra se superposer ou se filigraner à d’autres lectures, à d’autres images de guerre. Qui ne pense à Heller en voyant le lieutenant-colonel Bill Kilgore (
Robert Duvall) aller faire du surf dans APOCALYPSE NOW?


  

       Quelle que soit la guerre, quelles que soient les constructions qui arrangeront l'Histoire au présent, désormais Yossarian l'étranger-au-groupe, l'ennemi-de-la-nation, désormais oui, «Yossarian lives». Maintenant. Toujours. La fiction est plus forte que toutes les affolantes fictions bureaucratiques et leurs relais médiatiques (2).



 

  Rossini.

 

 

 

 

(1) Une île Pianosa est dans l'Adriatique...

 (2) Une réflexion de Jonathan Frantzen:" La description que Joseph Heller fait des femmes dans Catch-22, par exemple est tellement embarrassante que j'ai hésité à recommander ce livre à mes étudiants"...

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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