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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 05:20


 
     "Perdre sa place à jamais" (page 44).

 

 

      Avons-nous une place, une place une?

 

  

   C'est vers cette question (et quelques autres) que nous mènent WAKEFIELD (et sa "morale") de Hawthorne.

 

  Voilà une nouvelle d’à peine quelques pages qui vous suit longtemps comme l’anecdote trouvée dans “un vieux magazine ou journal” intrigua durablement Nathaniel Hawthorne sans qu’il mette en doute son authenticité.


  L’"aventure" présentée comme vraie dans le magazine est simple: un Londonien (que Hawthorne décide de baptiser Wakefield) ”prétextant un voyage, prit un logement dans la rue voisine de sa propre maison, et là, ignoré de sa femme et de ses amis, et sans l’ombre d’une raison pour expliquer un tel autobanissement, y demeura plus de vingt ans. Durant cette période, il vit sa maison chaque jour, et bien souvent la délaissée madame Wakefield. Et après une brèche aussi grande dans son bonheur conjugal-lorsque sa mort fut considérée comme certaine, que sa succession fut réglée, son nom effacé des mémoires, et sa femme résignée depuis très, très longtemps à son veuvage automnal-il franchit la porte un soir, en silence, comme s’il s’était absenté un seul jour, et devint un époux aimant jusqu’à la mort.” 

  Le cas est à lui seul étourdissant.  Mauvaise plaisanterie qui dure? Excentricité? Acte gratuit? Révolte? Sacrifice? Folie?


 En quelques pages merveilleusement écrites (1), Hawthorne nous propose donc sa version de l’histoire telle qu’il l’imagine. Rien de pesant:quelques moments détachés de vingt ans d'éloignement proche et beaucoup de fines hypothèses psychologiques. On goûte son humour, son sens de la satire, ses interpellations au pauvre reclus volontaire, on se délecte du portrait assez accablant de Wakefield dont l’originalité est de n’en point avoir en dehors de ce “coup”.

   Le bonheur que procure ce petit livre est multiple et il n’a pas manqué d’attirer les interprétations les plus diverses:on peut avancer qu’on n’en aura jamais fini avec ce Wakefield. Il s'échappe (admettons) et nous échappe. Et nous aurons toujours plus de lectures psychanalytiques, sociologiques, deleuziennes, “féministes” et bien d’autres encore. Mais ce fait divers et la fiction d’Hawthorne, plus que d’autres, ont le mérite d’entraîner le lecteur dans des directions moins attendues.
 Ainsi, après avoir lu la fiction proposée par l'auteur américain, il est possible de lui succéder, modestement. N’écrit-il pas ”je laisse le lecteur libre d’y penser lui-même”? Il faut ajouter que dans les immenses ellipses temporelles et narratives de l’auteur américain, il est facile de glisser nos hypothèses et nos esquisses de scénario. Il nous abandonne même les retrouvailles avec l’épouse : 

 

      "Il gravit les marches-d'un pas lourd-car vingt années ont raidi ses jambes, depuis qu'il les a descendues pour la dernière fois-mais il l'ignore. Attends, Wakefield! Veux-tu regagner la seule demeure qui te reste? Alors descends dans ta tombe ! La porte s'ouvre. Au momentoù il entre, nous jetons un dernier regard sur son visage, et nous reconnaissons le sourire rusé, qui fut le signe avant-coureur de la petite plaisanterie qu'il n'a cessé depuis lors de jouer aux dépens de sa femme.Comme il s'est moqué sans pitié de la pauvre femme! Eh bien, souhaitons une bonne nuit à Wakefield!

       Cet heureux événement-si du moins on le suppose tel-ne pouvait se produire que sans avoir été prémédité. Nous ne suivrons pas notre ami tandis qu'il franchit le seuil."

 

  En réalité le lecteur est libre de tout inventer à son tour. D’ailleurs un écrivain argentin, Eduardo Berti n’a pas hésité à jouer de la réécriture post-moderne avec son prévisible MADAME WAKEFIELD.


  Le lecteur peut aussi être tenté de se projeter dans l'aventure de cet Ulysse pantouflard avec le regard de tel ou tel auteur aimé-ou pas. Wakefield raconté par Perec, par Proust, par Kafka, Duras, Queneau, Beckett... par qui on veut (2). Au seul énoncé de ces noms, sans viser le pastiche et sans prétendre se substituer à ces créateurs, on devine quels univers s'installeraient. Le secret de Wakefield n'en sortirait-il pas encore plus secret? 

 

  Mais Wakefield exige plus que ce jeu pourtant fécond.

  C’est que cet opuscule nous place au cœur de la question littéraire. Et du silence de sidération qui vient avant tout, avant les mots qui vont donner un récit et, pour le lecteur, dans le silence qui sillonne parmi les mots d'Hawthorne. Un fait divers, comme on dit, qui occupe quelques lignes d’un journal:un homme (dont on ne sait s’il se délivre ni à quoi il veut échapper-s'il veut s'échapper), semble choisir le destin de prisonnier volontaire (et encore, la question de la volonté n’est pas simple pas plus que celle d'emprisonnement), captif (si on veut donc) d'on ne sait quoi et qui nous captive au point de nous capturer et de nous pousser à divaguer sur son auto-ostracisme. Mais là encore ce n'est qu'une supputation.
  Cette décision qui intrigue Hawthorne (et le révèle aussi) et qu’il réduit forcément (mais avec quel art!) en la cantonnant dans un  milieu reconnaissable (il rabaisse son Wakefield, le ridiculise), nous jette en deçà du commun, de l’attendu, du compréhensible. Du connu. L’anonyme du journal (bien plus que Wakefield), dans son retrait et son silence, résiste à tout et à tous, à toute psychologie, à toute sociologie, à tout discours explicatif et même, disons-le, à l’auteur américain qui a délivré pourtant une vérité avec laquelle il se débat en pratiquant la satire.

  Avec ce détour fictif qui veut servir une morale (3), ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur de LA LETTRE ÉCARLATE que de nous faire éprouver ce silence, ce secret sur lesquels on devine que chacun de nous en rabat. En raillant ce secret qui sourd pourtant de l'invention qu'il nous propose, Hawthorne nous dit quelque chose de la littérature.


 

 

Rossini, le 20 mars 2014

 

 

 

NOTES

 

(1) Dans l'exquis volume des éditions ALLIA la police de caractère s’amenuise peu à peu comme une idée qui se traîne....

 

 

(2) On sait que Borges écrivit à propos d'Hawthorne: "Sa mort fut tranquille et mystérieuse, car elle survint pendant son sommeil. Rien ni personne ne peut nous empêcher d'imaginer qu'il est mort en rêvant, et nous pouvons même inventer l'histoire dont il rêva-la dernière d'une série infinie (2 bis)-et la façon dont la mort est venue l'interrompre ou l'effacer. Peut-être l'écrirai-je un jour (...)". Citation traduite par Alexandra Lefebvre pour son édition de L'ARTISTE DU BEAU (chez Allia).

 

    (2 bis) Nous sommes bien chez Borges...

 

 

(3) La conclusion d'Hawthorne dit explicitement son effroi (largement religieux):"Parmi la confusion apparente de notre monde mystérieux, les individus sont si bien ajustés à un système, et les systèmes les uns aux autres, et le tout ensemble, que, en s'effaçant un court instant, un homme s'expose au risque terrible de perdre sa place à jamais. Comme Wakefield il pourrait devenir, pour ainsi dire, le Banni de l'Univers."

 

 

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Published by calmeblog - dans nouvelle
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