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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 06:02

       

 

 

      "Le vieux Paris n'est plus (...)"

 

                                        LE CYGNE.

                                 Charles Baudelaire.

 

 

 

 

      Comment devient-on une des grandes figures de l’affaire Dreyfus, l’introducteur de Nietzsche en France, l’ami de Degas, le collaborateur de Péguy aux Cahiers de la Quinzaine entre 1898 et 1914, l’intellectuel proche de G. Sorel, l’éditeur (pour Grasset, entre  1920 et 1933, dans la célèbre collection des Cahiers verts) d’auteurs comme François Mauriac, Jean Giraudoux, André Maurois, Tolstoï, Paul Morand, André Malraux, Henri de Montherlant ou Paul Chamson, l’historien des origines de la IIIème République, comment devient-on aussi le réactionnaire qui  se commit avec Maurras et soutint Pétain, bref comment devient - on Daniel Halévy (1872/1962)? L’autobiographie intitulée PAYS PARISIENS publiée une première fois en 1929 et complétée en 1932 permet d’y répondre partiellement.



    UN TITRE


qui peut étonner mais que les premières pages du livre expliquent bien... Il sembla longtemps à D. Halévy que Paris était déjà dans les années 1870 une ville trop grande pour qu’un enfant né dans la capitale ait le sentiment d’appartenir à un pays, «un véritable pays natal». Sauf exceptions (l’inauguration de l’exposition universelle (premier mai 1878), les funérailles de Gambetta, celles de Hugo) qui lui donnèrent le sentiment d’appartenance. Mais à la réflexion et en s’appuyant sur Michelet (et son Marais), il voudra nous faire connaître des "pays" parisiens qu’il connut et qui, selon lui, valent bien toutes les provinces.
     Pour Halévy, Pays parisiens correspond à la volonté de se raconter en évoquant des habitations, des pérégrinations en des lieux qui sont, à ses yeux, avant tout l’inscription de l’Histoire, la grande comme la petite.

 

    DES LIEUX


hantent la mémoire de Daniel Halévy et il s’attarde avec joie et tristesse sur les décors de ce que furent son enfance, son adolescence et son premier âge adulte. Arrière-petit-fils de l’architecte Lebas qui logeait en permanence à l’Institut dans une des plus belles habitations de Paris..., Daniel a connu ce quartier par ouïe-dire parce que son parent mourut peu avant sa naissance ce qui força toute la famille à déménager vers Montmartre. Mais chaque fois qu’elle le pouvait sa grand-mère lui racontait l’Institut et l’emmenait se promener dans ce quartier à jamais aimé: grâce à la mémoire de sa grand-mère, il vivait par procuration le quotidien des artistes d’alors; il était aussi aux premières loges de la révolution de 1848. Il évoque avec élan et gourmandise ses promenades dans le quartier (la Nationale, le Palais-Royal) où, enflammé, il espérait rencontrer l’Histoire en marche.
      La famille opta donc pour Montmartre qui n’avait rien à voir avec celui des touristes d’aujourd’hui ni même avec la mythologie des années 20. Jeune encore et plus tourné vers les quais de Seine, Daniel reconnaît qu’il a trop mal connu ce Montmartre-là, ce refuge que les Parisiens du Second Empire avait dressé et qu’il retrouve bien dans les souvenirs de Georges Moore. «Son» Montmartre devint moins isolé, sentit mauvais et devint lieu de ...plaisirs et capitale des lorettes. Sans compter avec l’ouverture du CHAT NOIR, du MOULIN-ROUGE ET DE LA TRUIE QUI FILE.... Même s’il n’a pas été attentif au meilleur de Montmartre en lui préférant les alentours de l’Institut, son Ithaque, c’est avec nostalgie qu’il raconte la fin de ce Montmartre et de ce qu’il est devenu à la fin des années 20, en particulier l’atelier de Sauzay.
    Halévy parle ensuite de ce qu’il appelle la Plaine Monceau qu’il compare à une insipide Australie!!! et dit sa joie de s'installer enfin au lieu qui le fit tant rêver à l’écoute de sa grand-mère: il revint  vers le Pont-Neuf pour habiter la maison de ses parents Bréguet. Sans le savoir, il épousait une mode.
    Plus loin nous verrons Halévy décontenancé, ayant perdu son lien innocent avec la bourgeoisie et son lien idéaliste avec le peuple. Un seul lieu le retenait alors, la boutique de Péguy , rue de la Sorbonne: lequel Péguy résidait un peu en dehors de la capitale, presque à la campagne. Ce qui permettra à Halévy de signaler en passant ses visites vers Saclay et, au-delà, chez Guillaumin (auteur d'un livre resté populaire sur la vie d'un simple ("ce livre paysan unique dans nos lettres")) et de faire un  éloge des Parisiens venus du Centre de la France: "Le meilleur de Paris, sa camaraderie, son honnêteté, sa vaillance, c'est un don des campagnes du centre". Il avoue avoir aimé ce silence de la terre que l’on fit parler souvent politiquement.
    C’est GENIUS LOCI, le long avant-dernier chapitre de Pays parisiens qui dégage le mieux l’état d’âme de l’autobiographe: dans une longue promenade-examen, Halévy traverse différents quartiers de Paris et se demande où il pourrait résider enfin et pour toujours. C’est dans ces lignes qu’émergent le plus ses humeurs, ses rejets (Haussmann et ses successeurs), sa nostalgie d’un Paris qui change et risque de changer encore beaucoup. Il se décide pour le quartier qui correspond le mieux à sa mythologie intime. C’est son refuge : attristé, le lecteur comprend qu’il y a aussi dans ce choix un repli qui correspond à des idées plus que traditionnalistes qu’on est peiné de voir chez cet homme qui incarna longtemps un humanisme généreux..


    FAMILLE ET VOISINAGE


représentent comme rarement dans une existence un privilège qui couvrit amplement D.Halévy et qu’on envie à chaque page. Imaginez:son grand-oncle composa des opéras; son grand-père Léon fut le dernier secrétaire de Saint-Simon et écrivit beaucoup; ses autres grands-parents sont des Bréguet, nom bientôt célèbre; son père Ludovic était le librettiste d’Offenbach et de Bizet (pour Carmen); ses cousins sont des Berthelot qui donneront de grands noms à la France. Va-t-il à l’école, il côtoie Robert Dreyfus, Henri Rabaud, Fernand Gregh, Robert de Flers et....Marcel Proust au sujet duquel il rapporte une étonnante et touchante anecdote. Quel est son professeur d’anglais à Condorcet? Tout simplement Mallarmé dont il fait un portrait délicieux.
     Ses voisins ou les visiteurs de ses parents ne sont pas non plus  spécialement anonymes: c’est Gustave Moreau qu’on aperçoit et qui vient voir les Halévy; c’est Haas, le modèle du Swann proustien; ce sont Robert de Montesquiou, Jacques-Emile Blanche; c’est Cavé, oublié à notre époque mais dont il raconte la vitalité employée à  surtout ne rien faire. C’est surtout Degas (sur le quel il écrivit tardivement pour rapporter ses paroles) qui rôde, qui travaille et qui s’éloigne parce qu’il devient anti-dreyfusard...Sans oublier Péguy dont on a vu qu'il fréquenta la boutique ....

 .

    Un CHOC

affecta cet être privilégié qui ne se contenta pas de demeurer fidèle à une voie toute tracée par une famille bienfaisante et heureuse au milieu de proches renommés ou voués à l’être. Dans ses pays parisiens, il connut un exotisme de proximité dont il ne se remit jamais vraiment, pour le meilleur et le pire.


     Quand il parle de son lycée Condorcet, il a une claire conscience micro-sociologique des nuances sociales («Les lycées des quartiers de l'ouest (Janson de Sailly, Carnot) n'existant pas alors, c'était l'enfance de presque toute la rive droite, de la place de la République à Auteuil, qui se rassemblait sur nos bancs dans un pittoresque désordre. Enfants petits bourgeois, sortis des boutiques paternelles ; enfants grands bourgeois (on est grands bourgeois à huit ans), que nous envoyait le boulevard Haussmann; Juifs minables, ardents à conquérir les prix, que  nous envoyaient le neuvième, le dixième arrondissements; Juifs glorieux, déjà séduits par la paresse, venus du huitième, voire de ce lointain seizième dont alors commençait le prestige; élèves bien pensants de l'école Fénelon, pieux troupeau amené, gardé, remmené par les  prêtres, et qui passait parmi nous comme l'eau d'un fleuve sacré, traversant, toujours bleue et pure, un lac aux eaux mêlées et parfois troubles.») mais on comprend que d’ouvriers il n’y a pas. Or, au quotidien, dans sa rue, quelqu’un l’intrigua chaque matin et cette scène résume bien tout son malaise, son élan généreux, et son habitus diraient les sociologues. En effet un artisan attire son regard et le pousse à réfléchir à une condition sociale (artisans et ouvriers) qui n’est pas la sienne et qu’il ne connaît absolument pas. Il croit voir tous les jours un esclave à la tâche. Il parle de «tragique différence», de «loi terrible» qui gouverne la vie de cet homme. Ce qui le poussera à tourner un temps le dos à un Paris trop connu, «décor trop repéré de la vie lettrée, artiste, luxueuse, dont les échos avaient occupé [sa] jeunesse» et à arpenter un Paris inconnu logé vers le nord et l’est «autre ville, apparemment aussi vaste que la première, une ville immense, plèbe et lèpre de toitures tristes, uniformes, sans clochers ni palais, sans histoire (1), ville inconnue et toute à découvrir». Avec une compassion sincère qui dérange parfois le lecteur parce qu’elle ne saurait suffire, il hésite même à lui attribuer le mot de ville parce que lui qui ne voyait sa vie que dans les livres constate l’absence de théâtres, de librairies....
    Ainsi découvrit-il que la musique (culturelle) qui l’avait bercé pendant l’enfance avait son revers. Dans ces espaces qui abritaient des êtres pour lesquels il désirait œuvrer régnaient «un silence, une carence, un néant de vie». 
    Se pose alors à lui la question de la Révolution. Il a en tête bien des leçons d’Histoire mais c’est dans le peuple qu’il cherche à savoir ce qu’elle représente.
    Il écoutera Louise Michel, il fréquentera un cours d’histoire de l’art donné à la jeunesse ouvrière. L’Affaire Dreyfus lui ouvrit bien des portes et des quartiers, ceux du Paris des artisans (Faubourg Antoine) et dans des réunions, il fréquente des anciens de 48, de 70 («La Commune ! dans le peuple où j'entrais, comme dans ma bourgeoisie, son souvenir était resté gravé avec la force, la netteté d'une hallucination. Paris en flammes, Paris en sang, nul n'oubliait ce dénouement terrible, cette catastrophe qui termina le drame des insurrections parisiennes. Après les Communards, il y avait un vide, un espace inoccupé l'espace même d’une génération massacrée. Il fallut vingt ans pour en refaire une autre, de nouveau capable d'espérer.») Il parle plus étonnamment de 1893, en réalité des mouvements anarchistes dont il détache la figure singulière  de Méreaux.

  


   L' UNIVERSITE POPULAIRE

 

attira Halévy, comme beaucoup d’autres:«Le temps des barricades pour nous étant passé, c'est avec nos universités populaires que nous témoignâmes de notre individualisme : chaque quartier, en 1899, voulut avoir la sienne, voire les siennes. L'Ecole normale eut tout près d'elle une succursale,  rue Mouffetard, où fréquentaient Maritain, Jacques Duclaux, Léon Blum et Grünebaum-Ballin, à Grenelle, se mirent dès lors à recruter pour le parti socialiste; Jacques Bardoux, Jean Schlumberger, André Siegfried, incarnant la haute bourgeoisie libérale et bonne société protestante (la B. S. P., pour faire court), un peu froids et vis-à-vis des autres marquant une distance, installèrent leur maison vers le bas de Belleville.»  Avec des amis, il tente de fonder son antenne d’université populaire ; ils vont vers La Chapelle qui n’est qu’un couloir et pas un «pays». Persuadés qu’il y a un secret du peuple, ils rencontrent des hommes et des femmes du peuple, comme eux idéophages mais ils ont affaire à des rivaux qui devinent bien quelle séduction trouble peuvent avoir ses bourgeois qui se «penchent» sur le peuple. Le récit est difficile à apprécier : il y a bien fraternité, volonté de partage, d’échange mais aussi méfiance face à des êtres venus du peuple et souvent présentés - quand il s’agit des meneurs - comme violents et voleurs. Il est frappant de voir comment le portrait des corps est fait pour les disqualifier, en particulier un certain Georges......Ils livreront bataille contre lui qui manque de références et d’arguments, mais ce sera une victoire à la Pyrrhus. Leur université devint un salon et perdit ses recrues.

 

   La rencontre avait eu lieu mais des obstacles de classe se dressaient malgré tout. Un jour Halévy eut beaucoup de joie en écoutant un égoutier lire et commenter finement La Bruyère mais  il en éprouva aussi une sensation de vanité : «Qu’avions-nous obtenu, avec beaucoup de peine? Nous avions suscité, dans ce faubourg de la Chapelle, une nouvelle sorte de parisiens lettrés, d'orléanistes ouvriers auxquels manquait très peu de chose pour être pareils à tels autres, abonnés depuis cent ans au Journal des Débats. Toujours l'orléanisme, toujours le Journal des Débats;  était-ce donc ma destinée ?» On sait que cette question du peuple et des intellectuels n’allaient pas cesser d’animer rudement le XXème siècle.
    Découvrant sa propre idéologie, il comprend alors ce que sera son rôle dans la société: il écrira, publiera, fera publier (Georges Sorel en particulier) et s’éloignera beaucoup de l’idée révolutionnaire qu'il n'avait pensée  que de façon abstraite et idéaliste.



    UN DERNIER LIEU

l’attend. Regrettant de ne pouvoir quitter la vie pour le charnier proche des Innocents, Halévy se console en pensant reposer, l’heure venue, dans le cimetière de Montmartre qui, selon lui, ne saurait être comparé au Père La Chaise mais qui devrait garder la belle part du Montmartre qui fut le sien et ce, malgré un pont hideux qui l’"humilie". Ici sont enterrés Stendhal, Cavaignac, les Dumas, trois décennies du Paris artiste et républicain. Ici se trouve aussi  un  quartier de la communauté juive qu’il rejoint et où il retrouvera tous ceux «émancipés de la veille, fraternellement admis dans leur nouvelle patrie, enthousiastes de l’avoir trouvée». Devant la  pauvre réplique du Moïse de Michel-Ange, il dira adieu aux arts avant de disparaître «sous quelques pelletées de terre, odorante, nourrie par les morts et les plantes, la terre du vieux Montmartre

   

    On doit beaucoup de choses à Daniel halévy mais la postérité semble ne vouloir retenir que sa méditation et sa formule sur l’«accélération de l’histoire».... En lisant Pays parisiens on comprend mieux les raisons de son enfermement tardif et discutable dans le fixe, le stable, le pérenne alors que sa ville est aussi, depuis toujours, l'espace des transformations les plus rapides. Toutefois,  il n’est pas interdit de rêver grâce à lui sur ces moments d’une ville qu’il restitua avec amour. Même s’il ne fut pas un grand écrivain et resta en tout un bon élève, il serait sot de négliger ou d’oublier ce qu'il écrit du Paris de l’Affaire, de son surprenant Paris de la guerre de 14/18, de son Paris de Degas (3). D'autant que la dimension (involontairement) prédictive et non pas seulement récapitulative de son autobiographie ne manque pas non plus d'intérêt...

Rossini

 

 

NOTES

 

(1) On reconnaît bien là un préjugé dont il lui faudra se déprendre.

 

(2)Faut-il voir ici une source possible de son ralliement à Pétain?

 

(3) Degas dont il s’éloigna avec tact au moment de l'Affaire.

 

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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commentaires

CéCédille 09/04/2013 19:23

Je retrouve bien dans votre commentaire mes impressions de lecture de "Pays parisiens". Il y a une grande qualité d'écriture, ramassée, assez moderne. Et la déambulation géograhique et historique
est savoureuse.

calmeblog 11/04/2013 05:21



Merci pour votre appréciation.