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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 05:20

  "Que voulez-vous! Cette fille-là, c'est un mur." (page 72)

 

                                         ♦♦

 

 "(...) au moment où j'achevais un drame assez noir par lequel je m'expliquais cette espèce de DOULEUR MONUMENTALISÉE."(je souligne-page 60)

 

 

                                                                       ◆◆◆

 

 

  Que de mots, que de paroles, que de discours qui, dans ce petit texte (écrit dans les début des années trente), nous mènent vers un silence de mort!

 

 

 

  Cette (autre) étude de femme a souvent changé de place et de nature dans LA COMÉDIE HUMAINE (1). Elle réserve bien des secrets au lecteur.
 Avec les quatre-vingts pages d'une étonnante rhapsodie (
parfois inconséquente dira le lecteur le plus indulgent), vous avez l'impression, en même temps que de retrouver toute une rhétorique, toute une esthétique (2), de toucher à quelque chose de fondamental pour Balzac et d'essentiel pour sa connaissance.

 


Quand et où sommes-nous?


Dans cette “horrible époque”, sous le règne de Louis-Philippe.  Chez  Mlle des Touches, “le dernier asile où se soit réfugié l’esprit français d’autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille détours et sa politesse exquise.”(3) Une soirée, une réception parisienne, le lieu du monde le plus spirituel. Un sentiment commun domine (presque) tous les invités:quelque chose est perdu depuis la Révolution et tout est devenu petit.


  Fait étrange:tous les personnages de Balzac écouteront (voire pour certains, animeront) cet tour de paroles peu commun. Émile Blondet, les deux Nuncingen, le ministre de Marsay, la princesse de Cadignan,  madame d’Espard, madame de Vandenesse, Lord Dudley, Daniel d'Arthez, Rastignac. Tous les doubles possibles de Balzac sont présents.
 

  Il est deux heures du matin, seuls les plus distingués sont restés pour le souper. On a fermé les portes. Certains vont rapporter une aventure amoureuse. De Marsay, le général de Montriveau, Bianchon qui répétera les mots d'un notaire (Monsieur Regnault), de son hôtesse à Vendôme (la mère Lepas), et, pour finir, d'une servante de l’auberge (Rosalie). Seul Blondet méditera à haute voix sur un sujet plus général : la femme comme il faut.

SECRET


 Tout ce qui se raconte ce soir-là a rapport au secret.

 

  

 Le premier ministre de Marsay évoque son premier amour, trahi par une femme (encore vivante ou morte, selon les moments de la soirée…) et qui sera la source de cette maîtrise de soi qui fait l’admiration de tous.
 Ensuite Emile Blondet explique ce qu’il faut entendre par l’expression la femme comme il faut. Baudelaire se souviendra de ses pages virtuoses qui révèlent un secret, celui de la perfection inscrite en tout chez certaines femmes, ni aristocrates, ni  bourgeoises (l'
horreur!).
  Remontant à l’époque de la Bérézina (1812), le général Montriveau narre la vengeance tardive d’un capitaine qui ne supporte pas un rire moquant une situation qu’il tolère pourtant depuis trois ans ("
laisser-aller des mœurs italiennes ou secret de ménage").

  Dans le récit étonnant de la mort de la première maîtresse du ministre de Marsay (donnée en vie quelques pages auparavant), on frôle quelque chose de l’ordre du secret avec les derniers mots de l’épouse de l’homme d'état : "-mon pauvre ami, qui donc pourra te comprendre?Puis elle mourut en le regardant.”
  Enfin, c’est l'histoire qui oriente toutes les autres et qui nous rend désireux de pénétrer le secret de la demeure fascinante nommée la Grande Bretèche:sur un mur de cette ruine mangée par la nature "une invisible main" a pourtant écrit le mot Mystère et tous ceux qui en parlent à Bianchon aiguisent sa curiosité et, de fait, la nôtre. Pourquoi cette bâtisse est-elle à ce point abandonnée? Plus tard, deux autres questions s'imposent:pourquoi est-elle condamnée et pourquoi a-t-on brûlé ce qui était à l’intérieur? Chaque témoin sollicité par Bianchon (
Regnault, Lepas, Rosalie) joue sa partition, éclaire l'énigme en augmentant notre impatience et en renforçant la part d’ombre.

 

 À une extrémité, l'histoire qui célèbre l'entrée de Marsay dans la maîtrise du monde. Le temps s'ouvre pour lui. À la fin, trois morts plus ou moins lentes. Temps fermé en quelques secondes. Une maîtrise mortelle.

Au centre de la nouvelle, deux cris issus de la ferme incendiée: un faible cri de femme mêlé à un horrible et sinistre râle. Pour finir, le silence de l'Espagnol.

 

 

CRYPTE

 

On a mis en doute l’unité de ce texte. Non sans raison:quitter bien vivante la future duchesse qui avait trahi de Marsay et, une dizaine de pages plus loin, vivre sa dernière minute, écouter ses derniers mots dans le récit de Bianchon est un peu déconcertant.
  Tout de même:si on passe sur cette anomalie (
contre toute logique narrative, il fallait qu'elle meurt), quelque chose d'obsédant s'imposa à Balzac.
 
 On retiendra que, dans sa vengeance, de Marsay voua Charlotte à une forme d’enterrement symbolique: pour des raisons de classe, elle voulait épouser un duc mais dévot….Mais, dira-t-on, que viennent faire les réflexions de Blondet sur la femme comme il faut ? Dans sa conclusion, il est contraint de concéder le drame de ce type de femme: "Aussi est-elle la femme des jésuitiques mezzo termine, des plus louches tempéraments, des convenances gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à brisants. Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a toujours en perspective le procès en criminelle conversation. Cette femme si libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis; elle n'a d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées."(je souligne)


 Plus conforme à la logique psycho-thématique de cette étude balzacienne, l'histoire du général Montriveau nous montre un capitaine laissant dans les flammes d'une ferme son épouse infidèle depuis longtemps. Le narrateur précisant bien que la ferme a été auparavant "barricadée".

Enfin c'est l'aventure de la GRANDE BRETÈCHE, extraordinaire point de perspective du livre avec la confidence de Rosalie présentée "comme la case qui se trouve au milieu d'un damier(...). Elle me semblait nouée dans le nœud."  On sait le scénario:un grand d’Espagne prisonnier sur l'honneur à Vendôme a fait la connaissance de madame de Merret. Son mari qui la soupçonne décide de murer le cabinet où une nuit s'est réfugié l'amant. Aucun des deux amants ne dira mot. Monsieur de Merret achètera le silence du maçon et de Rosalie. Il ne quittera pas sa femme pendant vingt jours jusqu'au moment où il sera sûr de la mort du bel Espagnol....
 

 

 On comprend l'abandon du domaine de la Grande Bretèche qui inspire de belles pages à Balzac:le mari est mort à Paris  "misérablement en se livrant à des excès de tous les genres."(4)  La maison est délaissée et personne ne peut y pénétrer avant cinquante ans. Enfermée volontaire, Madame de Merret vivra recluse dans son château silencieux et finira par ressembler à un fantôme. Un soir, avec de la joie dans son dernier regard, elle confiera son testament à Regnault.  

  La progression de notre lecture n'est pas seulement horizontale. Elle est de l'ordre de la fouille. L'effet est sidérant.


 

LECTURE
 
 On n'a pas manqué d'interroger cet épisode. Baptiste-Marey renvoie à Pierre Citron (son DANS BALZAC (page 137)) et à l'éditrice de la Pléiade, Nicole Mozet. Il y aurait du psycho-biographique lourd: Balzac règlerait un compte avec sa mère qui eut comme amant un Espagnol dont le nom était Ferdinand de Heredia (alors que l’emmuré est baptisé Bagos de Feredia. (5)
 
 Pourquoi pas. On peut aussi penser que cette anecdote travaille Balzac de façon obsédante sur d’autres plans (6). Le mort condamné fait parler et écrire. Tous les traits d’esprits, tous les récits convergent vers ce silence absolu. Tout d’abord, ce double silence (amoureux chez elle - qui cède parfois mais le cruel mari lui oppose son serment sur la croix; silence d’honneur chez lui), ce don de soi (cornélien) des deux amants qui, en une minute, condamnent leur vie, proclame une noblesse qui ne pouvait que le retenir.

 

Il y a plus sans doute. Comme une méditation aveu sur sa création, sur sa quête créatrice. On le sait assez: Balzac veut tout dire, tout raconter, tout expliquer-parce qu'il voit tout. Son plaisir est dans la narration et incontestablement ce rapiéçage de textes intitulé AUTRE ÉTUDE DE FEMME dit beaucoup sur lui. Il n’aime rien tant que raconter, construire, mettre en scène, préparer, engager, mener lentement, retarder, détourner, égarer, intriguer, guider, dévoiler, fouiller, excaver. Révéler passionnément.Taire à force de révéler.


     Dans ce récit de récits, LA GRANDE BRETÈCHE, étude plaisante et angoissante (écrite en premier rappelle justement Baptiste-Marrey), il est difficile de ne pas deviner ce qui se joue secrètement dans l’enfermement de l’écriture balzacienne, cette folie.

 

 

 

 

Rossini, le 28 février 2014

 

 

 

 

 

NOTES

 


 

(1)Page huit, en tenant compte d'autres critères, Baptiste-Marey explique les raisons de son choix d'édition.

 

(2) Fractal par anticipation, tout Balzac est là en quelques pages: sa physiognomonie, ses portraits étourdissants, ses théories, son humour (y compris dans l'emphase), sa rhétorique (ses énoncés gnomiques, ses formules ("À chaque phrase, mon hôtesse tendait le cou, en me regardant avec une perspicacité d'aubergiste, espèce de juste milieu entre l'instinct du gendarme, l'astuce de l'espion et la ruse du commerçant."), ses antithèses (ici, l’Angleterre, le bourgeois), sa mythologie (politique et personnelle), les conditions de l'écriture (Bianchon et la ruine). Avec en plus, la crypte de la cathédrale inachevable.

 

(3)Phrase qu'on peut tenir comme la définition de ce qui attend le lecteur.  

 

(4)Quel roman contient cette dissipation, autre enfermement mortel...!

 

(5)P.Citron: "Or Balzac, sur son manuscrit, avait en écrivant le nom de l'amant, commencé par tracer les quatre premières lettres du nom de Heredia, avant de se rendre compte qu'il allait trop loin." Autre crypte transparente: le professeur Citron veut lire aussi MÈRE  dans le nom de cette madame Merret....

 

(6)Faut-il, par exemple,  rappeler le début du COLONEL CHABERT?


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Published by calmeblog - dans récit
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