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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 05:22

 Ne vous souciez pas des très anciennes définitions de Todorov et de ceux qui les contestent. Ne cherchez pas les influences d'Hoffmann, de Poe, de Pouchkine, de Gogol, d'Andreïev. Ne pensez pas à Kafka. À la limite, pensez plutôt à Munch, aux cinéastes expressionnistes, à Stroheim. Et puis non. Contentez-vous de lire Grine pour lui-même avec son ATTRAPEUR DE RATS publié en 1924.


  On connaît peu cet auteur (1880/1932) dont la biographie est faite  de l’instabilité de cent métiers et de mille misères, de certaines actions révolutionnaires (avant 1905 puis plus tard), d’exil, de déportations, de maladies et de textes aux registres très variés dont certains ne plurent pas toujours aux pouvoirs.

 

  

     L'ATTRAPEUR DE RATS:tout commence par les chiffres d'une date;un numéro de téléphone ne sera pas sans nous surprendre;une adresse s'imposera. 


Tout commence également par deux vendeurs de livres d'occasion. Vers la fin, un long extrait de livre très ancien est censé nous éclairer. Peut-être faut-il supposer que dans cette vente toute la bibliothèque consacrée au seul JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN doit y passer....

 

 
Petrograd : à la nuit tombante du 22 mars 1920, dans le froid, au moment d’une charge de la police montée. Une rencontre: celle de deux étonnants revendeurs de livres. Une jeune femme et un homme, le narrateur, qui a fait une croix sur le passé et l’avenir et ne possède que ses livres à vendre en échange de pain. Il vit dans un sous-sol, vole tout ce qui peut brûler pour lutter contre le froid et l’humidité suintante. Quelques pommes de terre font son ordinaire dans les grands jours. Cet homme au visage maussade, aux cheveux courts et aux difficultés d'élocution a été touché par la jeune femme qui le défendit contre le froid en attachant son col avec une épingle de nourrice.
Peu après, il est atteint par le typhus, se remet un peu au cours d'une convalescence et fait des séjours chez des connaissances:bref, il dort n’importe où et continue à vivoter.

 Grâce à un ancien épicier devenu chargé de logements, il trouve refuge dans les locaux déserts et désaffectés de la BANQUE CENTRALE....Dans une débâcle de vieux papiers abandonnés (des chiffres, des calculs),
il découvre de quoi manger et constate que l’un des téléphones condamnés depuis longtemps fonctionne miraculeusement et le met brièvement en relation avec la jeune fille. Seul dans l’immensité déserte, il est attiré par une voix qui le mène dans le labyrinthe et il évite de peu la chute dans une trappe géante. Il frôle un inconnu et surprend, en contrebas (trois étages au dessous), une soirée presque mondaine. Il perçoit des bribes de conversations où se mêlent lascivité, crimes, volonté de domination. On complote. Il s'évade et, une fois dans la rue, il rencontre un enfant peu angélique puis un double de l’innocente jeune femme marchande de livres. Hors d'haleine, il retrouve l'aimée et son père l'attrapeur de rats....qui lui fait lire le livre vieux de quatre siècles.

 

 

     Tentons de cerner l'art grinien.
  Le héros narrateur est quelqu’un de solide, de résistant qui a l’habitude de prendre des coups. Ses croyances et ses certitudes sont fortes comme le prouvent ses formules relevant d’un code gnomique qui ne supporte pas la discussion. Et pourtant son récit nous le montre passant par tous les spectres des émotions avec une forte propension pour les plus extrêmes. Ainsi son endurance sert-elle de caution à l'inquiétant réel.
   Pour n'occuper que quelques dizaines pages, le texte est riche en rebondissements et, dans leur hasard, on se surprend à penser que quelque chose tente d’imposer une logique. Celle d’une (fausse) protection qui ménerait au pire. Que de bizarre dans le fortuit! Le héros trouve à manger, son téléphone de fortune se met en marche de lui-même; par chance, l'errant évite de tomber dans le piège d’une trappe, il retrouve la jeune femme...L’enchaînement est à lui seul troublant. Le réel semble doublé d’un envers sournois. Même un orchestre peut comploter en sourdine.

  Stylistiquement, Grine est un maître de l'angoisse. Il sait à merveille traduire le froid, la faim, l’attente, l’effroi.  Avec un nombre élévé de comparaisons (sa figure rhétorique préférée) toujours concrètes (1), il parvient à dire le rare, l’inédit, l’inouï. Son traitement de l’espace travaille sourdement ou symphoniquement:on ne peut oublier le labyrinthe de la banque abandonnée et son évocation de cette sorte de banquise de papiers avec les attaques sauvages du vide, du silence, du monumental. Les variations
sur le son, les voix, leurs pouvoirs sont saisissantes. On ne sait plus départager les arcanes d'un cerveau dérangé et celles d'un chaos où tout semble possible. Maître du crescendo, du tutti orchestral, écrivain des masses visuelles et sonores, il peut nous faire passer rapidement de l'explosion au quasi-silence dérangé par le seul battement d’un pouls. Dans le détail, des formules comme "l'immensité vide et glacée avec l'écho qui se fige dans la poussière" se font insistantes et impressionnent durablement. 

 

  Il reste que son récit mène à une sorte de fable sur un vaste complot dont la connaissance remonterait au Moyen-âge. Le schéma est reconnaissable: un animal emblématique (le rat) développant un mal épidémique, des corps lubriques et voraces animés de l’intérieur, une domination universelle à base de métamorphoses. Contre ces forces, un vieillard et sa fille seraient le seul recours? Une fois que le narrateur, en fin de récit, s’impose le silence (“et maintenant, plus un mot là-dessus.”) les questions vous sollicitent: un cas de typhus résurgent? Un homme aux rats de plus? Une saisie paranoïde du réel? Une angoisse historique qui n’a que la fable pour exprimer une menace indicible autrement?

En effet le chiffre de ce texte est bien loin d'avoir révélé tous ses secrets.

 

Rossini, le 16 décembre 2013

 

NOTE:

 

(1)"C'était comme si l'eau d'un baquet reçue de pleine volée m'avait coupé le souffle."; "Il me fascinait comme une table de jeu"; "(...) alors j'étais semblable au fer devant l'aimant"; "(...) la vibration même des lignes téléphoniques si semblable à la stridulation d'un insecte";"(...)comme le ver qui taraude jusqu'aux statues de marbre."  (et passim).

 

 

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Published by calmeblog - dans fantastique
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