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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 09:30

  "Comme ça, peut-être, un jour viendra où elle ne partagera plus sa vie entre la cuisine et la boutique. Elle n'est pas bête."


    LA VOIX LA PLUS FORTE. Grace PALEY

 

 

 

 

   Lisons LES PETITS RIENS DE LA VIE (The little disturbance of Man, 1959), le premier recueil de nouvelles de Grace Paley (1922/2007) dont l'ensemble de l'œuvre est admiré par les plus grands.

 

TITRES


  De façon classique, chaque titre appartient à une phrase de la nouvelle. Pourtant, il n’en trahit jamais d’avance le contenu. L’un d’eux revient trois fois dans un seul texte (la dernière fois à la chute). Le titre du recueil provient lui aussi d’une des nouvelles les plus tristes. Un amant déconseille à sa maîtresse Virginia de participer à un concours: ses malheurs dont elle a fait la liste sont à ses yeux des petits riens de la vie et ils ne sont en rien comparables aux vraies souffrances des autres...


MILIEU
   

   Le plus souvent des milieux juifs plutôt modestes, pas forcément croyants ni pratiquants et pas toujours favorables à l’existence de l’état d’Israël. Dans la première nouvelle, on parle de ceux qui vont construire une nation en Palestine. C’est le milieu d'émigrés qui ont fui l'Europe lors "de la grande migration transatlantique" ("Ils ont discuté un moment en yiddish puis se sont perdus dans une mare de russe et de polonais."), son rapport aux États-Unis, qui lui importe. Des gens humbles voire pauvres, parfois des marginaux. Des êtres qui ont besoin de concours dans les journaux pour pouvoir rêver et s'évader de quartiers et d'immeubles où la vie privée est impossible et où le bruit de la promiscuité est invivable ("chaque fenêtre est la bouche d'une mère qui demande à la rue de la fermer, d'aller faire du potin ailleurs, de rentrer à la maison.") On rencontre même deux enfants qui pointent à la cloche, à l'âge de "quatre ans tout au plus."

 

   La misère sociale se mesure quand tel mari se sauve et que les allocs suspectent l'épouse, surtout si elle est honnête. Le désœuvrement des enfants dans la rue ou dans les caves, la fouille des sacs de l'Armée du Salut pour trouver de quoi se vêtir, l'installation d'un climatiseur qui apporte le confort "aux cuisines miasmatiques et aux chambres délétères", tout dit cette rélégation sociale.

 


ATTAQUES

   On ne peut qu’être frappé par la variété des ouvertures de toutes les nouvelles, un des éléments génériques majeurs. Comment oublier un incipit comme “C’étaient deux maris déçus par les œufs” ou bien comme “Une année, à Noël, mon mari m’a donné un balai. C’était pas juste. Personne peut me dire que c’était par gentillesse.” Nous sommes jetés fréquemment in medias res  et,  par exemple, l’ouverture de la nouvelle LE RÔTI ROSE PÂLE est une merveille digne de Nabokov.
  Paley aime faire attendre son lecteur:il n’est pas toujours facile d’identifier rapidement qui est qui (quel est le lien entre Blème et Blafard au départ DES ÉLEVEURS DE GARÇONNETS D’OCCASION) et c’est parfois par des indices ténus que l’on on découvre les  situations: le ténu qui révèle une vie, voilà l’un des objets de son art. Chez elle, la plume soutient Atlas, la larme contient le monde.


    Le retard nous conduit lentement vers la tragédie dans À L’ÉPOQUE QUI FIT DES SINGES DE NOUS TOUS, même si le titre est un indice  indiscutable. Peu à peu, de “problème racial” en “fils barbelés”, “d’expériences sur les animaux” en ”gaz Adoucisseurs de guerre parmi les nations”, on apprend que les parents Teitelbaum ont une boutique d’animaux domestiques où le héros Eddie, leur fils, l’inventeur d’un “ségrégateur de cafards “, travaille et dort avec un singe Itzik qui “ressemblait à l’oncle de M.Teitelbaum qui était mort de juiverie aux cours de l’épidémie de 1940-41”. Un des textes les plus douloureux qu’il soit donné de lire.

 

"AMOUR"

  Les nouvelles mettent souvent en scène des couples  (ou ce qu’il en reste) et, dans l’ensemble, les rapports entre femmes et hommes ne sont pas des plus harmonieux. Il y a bien la belle histoire de Rose qui épouse sur le tard l’ex-Valentino de la Seconde Avenue, Volodya Vlashkine, un célèbre acteur yiddisch mais c’est en se défendant ardemment contre l’influence de sa famille qui complote pour lui faire connaître l’homme qui serait tous les autres, en un mot, l’homme de sa vie.
  Les autres couples sont plus malheureux: LE RÔTI ROSE PÂLE évoque un divorce et un remariage qui ne semble pas idéal;telle mère de JEUNE FEMME, VIEILLE FEMME lit LE MONDE parce que le père de ses enfants était français et avait tout du latin lover. Il est parti, la laissant avec deux filles (Joanna et Joséphine) et elle prétend qu’il est mort dans la résistance...Elle n’est heureuse qu’en travaillant comme serveuse au CAFÉ DE PARIS où les garçons lui apprennent le français depuis la disparition du “héros”. Sa fille Joséphine (bien que très jeune) chipe le caporal Browny à sa tante Lizzy qui se rabat immédiatement sur un lieutenant (aspirant) Sid que la mère chipe à son tour en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Dans UN INTÉRÊT DANS LA VIE, Virginia est abandonnée vers Noël par son mari parti pour rejoindre l’armée et surtout fuir la marmaille. Un voisin d’enfance n’est pas heureux dans son couple et vient chaque jeudi lui rendre visite: elle mesure l’hypocrisie de ce croyant fervent et finit par rêver à son abruti et profiteur de mari enfui on ne sait dans quelle armée.
 Que dire de Faith, la narratrice des ÉLEVEURS DE GARÇONNETS D’OCCASION, épouse de deux maris successifs, copains comme pas deux (Blème le père des enfants (qui bien que vivant à des milliers de kilomètres, ne veut pas entendre parler d’une école confessionnelle catholique et envoie des jouets qui ne correpondent pas à l’âge de ses fils) et Blafard qui ne fait pas grand-chose pour eux tout en donnant des conseils qu'il croit avisés)? Faith émet des jugements de grande qualité (sur la diaspora, sur l'état d'Israël) mais on ne lui demande rien sinon d’être “jusqu’à [s]a date d’expiration, la rieuse servante de l’homme.” Cette même Faith fréquente également Clifford, adulte infantile qui roule les mécaniques, feint de se battre avec Richard et Tonto et ne comprend pas que les enfants de Faith avec lesquels il joue brutalement le détestent au point de le mordre durement...

 Si la jeune Dotty s’en sort assez bien avec ce lézard matamore de Freddy qui rejette “le bonheur Papa-Maman”(LE CONCOURS), dans l’ensemble, Paley, sans militantisme et par une attention prêtée aux plus petits faits et détails, montre les préventions de chaque sexe, les dominations évidentes ou sournoises, la hâte qu’ont les adolescentes (qui selon l'un des pères ne font pas "la différence entre le haut et le bas") de rejoindre un modèle familial qui est pourtant loin d’être exemplaire (le désir de fuir n'est qu'un pas accéléré vers un autre enfermement qui apparaîtra à la première déception, mais il sera trop tard pour infléchir la trajectoire), le poids d’une idéologie millénaire léguée encore parfois par les mères (“Une femme, ça compte ses gosses et ça prend des airs, comme si c’était elle qui avait inventé la vie, mais les hommes, il faut qu’ils réussissent dans la vie. Je sais que les hommes, ils ne se font pas avoir par le bonheur”), l’irresponsabilité d’un grand nombre d’hommes (leur paresse très souvent, leur inconscience (ce Peter uniquement soucieux de son apparence athlétique qui ne comprend rien au don que son ex-femme lui a fait)), ces époux qui fuient leurs enfants en fuyant leurs épouses (et inversement), le sort de quelques femmes reléguées et vouées à une culpabilité double, vis-à-vis à la fois du mari et des enfants. L’une commet un passage à l’acte en jetant un cendrier de verre sur son amant “sans qu’une décision personnelle eût la moindre part dans ce geste”. Il avait osé traiter de “dégueulasse” l’éducation de ses enfants. L'aliénation est montrée de façon brève mais retentissante.

 

  C'est l'étouffoir de la famille et l'amour laminé qui apparaissent fréquemment:Charles qui épousera Cindy pour éviter l' accusation de viol ne laisse pas d'illusion: "À mon avis dans six ou sept ans, ce sera une merveilleuse jeune femme, je lui souhaite bonne chance. Quand on en arrivera là, on sera de parfaits étrangers l'un pour l'autre".Toutefois il faut admettre que dans l'univers que Paley cerne au plus près, univers étroit de destins conformés très tôt, percent des registres et des situations qui ne provoquent jamais la moindre monotonie et ne sombrent en aucun cas dans le misérabilisme:le désespoir côtoie le cocasse, le sarcasme n'interdit pas la tendresse.

 


  Paley restitue parfaitement le courage et le fatalisme de ces femmes en laissant deviner que ce fatalisme a des explications et qu'il suffirait de peu pour retourner ce fatalisme en arme

 

VOIX


    Même si elles finissent par faire système, Paley désire avant tout donner à entendre des singularités et c’est pourquoi elle s’attache à des récits à la première personne: elle a le souci de laisser parler des voix qui ont chacune leur syntaxe et leur vocabulaire. Les personnages sont ce qu’ils font (les hommes, pas grand-chose) mais s’éclairent avant tout par ce qu’ils disent ou cherchent à dire. Elle a l’intelligence de ne pas confondre vulgarité, lourdeur, insignifiance apparente et sottise: elle sait que le passif d’un discours tient à un passé fait de misère, de lésine, de malheurs, à un milieu bousculé, négligé, exploité;
au cœur d’un magma verbal, résonnent soudain des traits d'une grande finesse et même un minable hâbleur nous émeut. Ce n’est pas parce que les négations ont disparu et que le vocabulaire est approximatif que l’essentiel n’est pas dit ou au moins suggéré. Le petit installateur en climatiseur qui, bien que bon lecteur, n’a jamais eu les moyens d’une grande culture a malgré tout des vues de qualité :”La plupart des gens ne sauraient pas quoi faire même avec un million d’années pour réfléchir. Tout le monde ne fait que devenir, pour ainsi dire.”(j'ai souligné) Il faut dire qu'il pense qu'il aurait dû être psychologue:"J'ai de l'oreille." Et quand il évoque juges et avocats de son procès inique il les traite de "bande de naufragés rejetés sur les rives marécageuses de la vie"....


  Cependant sous ces voix originales perce un style vite reconnaissable: nombre de paragraphes présentent une ou deux phrases troublantes, attachantes, cassantes, surprenantes, dérangeantes qui suspendent la lecture pour mieux la solliciter. Derrière un mot ou une modeste proposition, une lointaine perspective prend soudain sa profondeur: quand Charles (trente deux ans) quitte Cindy (quatorze ans) avant de la rejoindre pour un rendez-vous et la voit "en train de fumer une autre cigarette et fixant d'un air rêveur une poutre d'où pendait une vieille maison de poupée avec quatre chambres à l'étage."; quand Faith se retrouvant seule après le départ des deux maris successifs (Blème et Blafard) et l’expulsion de Clifford et qu'elle voit son dernier suçant son pouce “à tout jamais interné”. Ce fils Tonto lui a dit qu’il l’aimait : elle lui a répondu:
“-l’amour, ai-je dit. Oh oui, Anthony, l’amour je connais.” Un destin dans un geste ou un mot. Peter qui ne saisit pas ce que lui offre son ex  entendra sa déclaration d’amour désespéré depuis “un lieu fait pour les enfants bruyants et les parapluies oubliés” .... La jeune fille qui veut quitter la maison à quatorze ans est montrée par rapport à sa mère comme "l'amie qu'elle avait élevée pendant toutes ces années, la confidente qui lui rendait sa jeunesse".

 Et comment oublier ce que dit Virginia:"J'ai poussé un soupir rentré qui s'est terminé en grognement, pour faire fondre un peu de chagrin autour de mon cœur. À mon âge, ça fait comme un anneau d'arthrose." Rappelons qu'elle a vingt-quatre ans et quatre enfants....

 

 

 

   Des petits riens. La jeunesse des filles qui seront broyées, l'amour et la culpabilité des mères pour leurs enfants que fuient les hommes dressés à l'inconséquence et l'immaturité prolongée (l'un d'eux ose dire que l'enfant est un don de Dieu alors qu'il s'accommode d'une tartufferie sans égale); des départs, des stagnations, des replis ("Je me suis servi un café bien chaud dans la salle de séjour et je me suis fait un petit trou douillet dans mon fauteuil, me suis versé un café noirdans une chope blanche avec l'inscription MAMAN, et j'ai fait tomber ma cendre de cigarette dans un cendrier en céramique tourné à la main par Richard"). Surnagent quelques instants gagnés sur la fatigue, l'ennui, la mort. Des professeurs préparent-ils Noël? "C'étaient comme les sonnailles de l'enfance".

 

    Ces petits riens de bonheur durent une demi-heure par an : ils sont autant de pièges.

 

 

Rossini, le 25 mai 2013

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Published by calmeblog - dans nouvelles
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