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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 09:00

 

Couverture


    Comme dans ce livre certains personnages sont longtemps prisonniers d’un film (hélas ! apocryphe) de 1948, LA SIRÈNE DE BABYLONE, nous aimerions bien être prisonniers d’un film d’actualités pour savoir exactement comment ce livre de Gore Vidal a été  vraiment reçu à sa publication. Même s’il est devenu aisé de deviner pourquoi il est devenu un roman fondateur. Un livre qui est en réalité double, de façon inévitable comme on verra. En 1968 paraissait MYRA BRECKINRIDGE chez LITTEL, BROWN suivi de MYRON chez  RAMDOM HOUSE en 1973.

 

 

         Le roman d'une lutte de soi contre soi, du masculin féminin contre le féminin masculin, du père peinard contre la rebelle ...d'une Amérique contre elle-même.


    Il y a tout et de tout dans ce roman dont le héros est tantôt Myron premier puis Myra puis Myron et Myra second(e)s, enfin Maria Montez hantée par Myra....Le dernier mot revenant ironiquement au très réactionnaire Myron, auto-promu porte-parole de la majorité silencieuse....Une sorte de Charlton Heston....


    Il y a de tout.


    Un peu de polar avec une chasse à l’homme/femme bien étrange dans la mesure où chasseur et chassé sont les mêmes, le/la même...On a affaire au FBI, à la CIA et on croise même le Watergate, «si astucieusement prédit par Preston Sturgess dans The Great Mcginty(1940)»....


    Un grand procès  philosophique du BANQUET de Platon. Une réécriture du mythe de la caverne. Une réflexion sur l’identité sexuelle. Du même au même, du même à l'autre, de l'autre comme même etc..


    Un grand roman historique et transhistorique, c’est bien le moins: l’époque dominant ce récit étant celle de l’empire du cinéma hollywoodien (surtout celui des années 1940) légèrement supplanté par la télévision. Et où il y va de son salut. Sauver la MÉTRO et le monde c’est un peu la même chose. Les sauver tous deux de l’abominable Peckinpah sans oublier THE MINIVER STORY. Nous découvrons ainsi que Maria Montez (la grande Maria...née ...Vidal!) aurait dû tourner BEN HUR... avant celui qu'écrivit (avec malice) pour Charlton Heston...Gore Vidal....Fait majeur s'il en est.

 
    C’est encore un manuel de révision de tous les classiques du cinéma : pas un regard, un geste, une mèche qui ne renvoie à ... Lana Turner, Deanna Durbin, Margaret Sullavan etc.. C’est aussi, en passant un traité de l’acteur (il s’agit d’être et non de jouer lit-on). On lira encore une variation largement anticipée et bien plus retorse de LA ROSE POURPRE DU CAIRE.


    C’est aussi, un manifeste joyeusement apocalyptique proposant un salut de l’espèce humaine. Rien moins. Malthus et Marcuse sont en bateau. Il faut s’attaquer à la Nature. Avec ciseaux et sécateurs...dans les mains de Myra.Lisons:


«Pour finir je compte réduire la population actuelle du globe en présentant à l'écran la métamorphose sexuelle de Red. Et je compte bien sur les mères américaines pour m'aider à vaincre les dernières résistances... En attendant, des banques de sperme seront instituées dans chaque localité où des garçons pré-transformés seront astreints à effectuer des dépôts mensuels de sperme afin que des amazones non-stérilisées (c'est-à-dire de sexe féminin) puissent être inséminées artificiellement, la population des Etats-Unis devant être réduite de deux tiers(...)»



     C’est surtout un mélange de tous les styles, de tous les registres : le pire chez Vidal n’est jamais tabou. Comment oublier ce passage "immortel": « Viendrait-il ce soir? J’avais peur qu’il ne vînt pas. J’ai beau être la créatrice du monde, je n'en suis pas moins femme. Une femme qui aspire à aimer et à être aimée. Il me semble que tout mon être frémit d'amour et de désir. Moi aussi je sais être tendre, vulnérable, fragile. Mais basta!») servant à une mise en branle de tout ce qui touche au double et au même, au faux et au vrai, au sosie (de Nixon en personne!), à la coupure, à la limite, à la répétition, à la réécriture. Voilà bien, comme il se doit, du transtextuel et du transfilmique .


    Un texte qui à chaque instant va, en épousant la forme d’anneaux de Mœbius lâchés sur le STRIP, de Myron à Myra (imitant aussi cet ahuri de Myron, sa voix comme vers la fin celle de Maria Montez) ou inversement et, stylistiquement, de Barbara Cartland (ou Jean Bruce mais au 36ème degré, évidemment) à d’Helzapoppin en passant par de belles innovations (celle du dictaphone) qui auraient plu aux CAHIERS DU CINÉMA avant leur stalinisme (celui des années 70) regretté dans ces pages absolument foutraques..


    C’est enfin et surtout, mais on l'aura compris, un hymne à Maria Montez et à Bruce Cabot, les irremplaçables...

 

*

 

     De petits chapitres en petits chapitres rédigés sur un cahier, Myra et Myron B notent, ses/leurs aventures et ses/leurs réflexions. Au départ, ces mots sont destinés au professeur Randolph Montag, psychanalyste réputé rencontré au Blue Oïl et qui, à mi-parcours  de cette quête, est séduit par le climat de la Californie au point de quitter son NYC aimé pour ajouter au triomphe de Disney.

    Nous découvrons ce journal en train de s’écrire : Myra est une belle femme née (qui se voudrait auto-créée "je suis ma propre création" dit-elle) d’une volonté d’échapper au destin de Myron, jeune homme qui mène une vie homosexuelle rangée, conformiste et qui n’aspire qu’à la tranquillité poussive et passive. Un peu de silicone, une opération à Copenhague, le sentiment extatique de perte du membre abhorré et Myron devint Myra bien décidée à récupérer un héritage (c’est un des aspects polar) à sauver le monde("la mort, la haine, la destruction, sont le triste apanage de la race humaineque Myra entend bien transcender de la plus divertissante des manières") par une seule action: le viol d’un macho qui dès lors bondira sur les femmes avec sadisme (pour le plus grand bonheur de Letitia) et se retrouvera, sur le tard, homosexuel. Seulement Myron n’est pas mort en Myra et, avec une nouvelle opération (incomplète), il réapparaît pour se glisser dans son corps et dans le texte même que nous lisons. Certains chapitres de la seconde partie (MYRON BRECKINRIDGE) offrent le combat permanent de l’un avec l’autre. Myra veut redevenir Myra contre Myron, «ce minable» et souhaite faire subir la même opération à un Indien qui n’en est pas un, Half-Cherokee qui fuit....Au bout Myra pense pouvoir imposer "son millénaire "!

      Cette guerre de l’un(e) contre l’un(e) et inversement prend donc un tour plus virulent dans le deuxième volume : Myra est alors prisonnière du fameux film LA SIRÈNE DE BABYLONE et cherche à en sortir par tous les moyens tout en voulant intervenir sur le destin des êtres de 1948 qu’elle côtoie et dont elle connaît  d'avance le destin (le fameux bain de Maria Montez qui la tuera!). C’est l’identification à Maria Montez qui servira son échappée : l'actrice mythique devenant alors Myron à 10 ans...

 

         La fin des notes de Myron, particulièrement confuses au plan de la chronologie, ajoute au désarroi jubilatoire du lecteur.

 

 

    Ce livre invraisemblable offre des monuments de confusions mégaloïdes et paranoïdes (volontaires) du plus saisissant effet.  L’humour de Gore fait tout accepter en mettant tout en trans(e)-. Y compris un peplum kitschissime auquel on voudrait donner un Oscar.

 

 

 

           Mais vous-même, avez-vous pris conscience d'appartenir à l'ére post-Myra ou choisi de rester au pré-Myra et savez-vous vraiment de quelle idée, de quelle sensation, de quelle idéologie, de quelle chanson, de quel film, de quel(s) corps vous êtes prisonnier(e)?

J-M. R.

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Published by calmeblog - dans roman américain
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