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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 06:45

        Grâce à Louis Bonalumi et François Wahl, la France des années 60 et 70 qui ne lisait pas l’italien a pu découvrir les grands livres d’un passionné de mathématiques et de philosophie qui fut longtemps ingénieur avant de devenir un écrivain célèbre, Carlo Emilio Gadda (1893-1973).

     Son livre le plus populaire est incontestablement L’AFFREUX PASTIS DE LA RUE DES MERLES (QUER PASTICCIACCIO BRUTTO DE VIA MERULANA) publié en 1957.

 

      Dans le milieu des années 20, à Rome, rue des Merles, au troisième étage escalier A ont eu lieu vol puis crime. On a dérobé les bijoux de madame Zélaméo, comtesse vénitienne, puis on a tué de façon sanglante la belle Liliane Balducci si désireuse d’enfant et tellement frustrée de n’en avoir jamais eu.. Une belle équipe policière (celle du «dottor» Fumi, du nonchalant commissaire don Ciccio Ingravallo, lecteur des "érotologues" Lawrence et Norman Douglas, de Gaudenzi dit Beau-Blond et Pompée alias Lapompe dit Le Grappin, sans oublier Pestalozzi le brigadier-motard qui trouvera bien des éléments de l’énigme en dehors de Rome, à Albe) est sur les dents : nous sommes bien dans un roman policier avec interrogatoires, péripéties, écharpe et topaze comme indices, découvertes résolutives mais à la lecture de phrases comme «l’imprécaution se perdit en sourdine dans l’apocope de l’infinitif» ou «le pas cauteleux et feutré du probable et de l’Improbable» ou avec des considérations profondes sur la place de l’orteil, le gros, dans la peinture italienne, des allusions à Jansenius ou à Leibniz..  vous comprenez vite qu’il s’agit d’un roman policier d’une espèce assez rare qui ne tient ni de Christie ni de Chandler. Un roman policier qui prend son temps (et, en passant, médite sur le Temps (il est même question de "foudroyants tempuscules"), nous mène de quartiers en quartiers (nous sillonnons Rome dans tous les sens), qui file de routes en chemins cambroussailleux (ah!le pont du Divin Amour!), d’appartements luxueux en cambuse de garde-barrière, d’enfilades en croisements : en réalité c’est le roman du fil, des fils (Ingravallo parle des "fils de l'inerte pantin du probable"), des embrouillaminis (même un volatile torve, prophète involontaire, en a un à ses pattes) qui erre de pelotes emmêlées en tissages soudain noueux, de nodosités en renflements, de connexions boursouflées en excroissances emphatiques selon un rythme lent, pesant, piétinant.   

 

 

     Dans ce roman de tous les genres littéraires, de tous les registres, de tous les pastiches et de toutes les parodies, de tous les brassages et concassages, de toutes les ressources de la rhétorique (un livre de rhétorique, un nouveau Morrier, un néo-Gradus ou n’importe quel autre, pourrait s’appuyer sur ce seul livre qui contient et enrichit tous les tropes, toutes les figures et en invente à son tour: les Italiens l’auront-ils conçu?), dans ce baroque de tous les baroques, les (basses) histoires de famille sont complexes et il faut bien s’accrocher aux branches généalogiques au point qu’il a fallu dessiner un arbre à la fin de notre édition. Mais c’est par l’arbre ou plutôt par les arbres de la généalogie littéraire et culturelle en train de s’auto-générer par divisions et embranchements (Ingravallo pense un moment à "un processus de dégémination, de dédoublement amibien"), de se relancer sans cesse sous nos yeux, à chaque mot, à chaque phrase qu’il faut accepter d’être parcouru. Aucun bras mort dans la branche la plus sèche en apparence: une sève rageuse et maniérée vient traverser et assumer tous les siècles. Des poules vivent non loin d’une ligne ferroviaire voulue par la papauté et ont appris à échapper au danger?  Voici ce qui vous attend :

«Comme toujours, les poules survivaient au drame : cela faisait des années à présent que ces anciennes élèves de Melpomène avaient adapté, sous forme de  rituel algolagnique et théâtralisé en un « spectacle for North tourists », les plus prévisibles, les plus escomptés d’entre les déchirements de leur initiale et juvénile erreur: trémoussements et cococaquetages émis pour trois fois rien dans un hébéphrénique crescendo. Elles s’étaient donc vouées, par calcul et nécessité poétique, aux silences et aux pâleurs vagotonales du myste: leur noviciat orphique avait accédé peu à peu à la maîtrise, atteint le climax d’une sagacité picturale, livré à l’oubli les virtuosités acoustiques du temps de la puberté.»


 

    Ce livre est aussi une plongée dans l’univers mêlé de certains quartiers de Rome mais surtout dans celui des petites gens et des filles venues souvent de la campagne (Inès, Tina) et résidant aux limes de l’Urbs (comme il fallait dire depuis cinq ans) qui, jeunes parques tôt défraîchies, tricotent comme elles peuvent leur survie et tapinent taupinent sous couvert de travail de confection en l’abri pandémonique des Deux-Saints de la diabolique Zamilia, vieille sibylle édentée, protégée par l’aimable et peu désintéressée assistance de certains gendarmes. Quelques portraits arrachés au remugle, au débraillé, au croupis, au souillé, au négligé, au dépenaillé dépareillé, «aux ramages et aux festons de crasse», quelques corps émergeant de la laideur repoussante, quelques énergies dynamisées par la faim et la misère sont admirables sous la plume gaddéenne plus souvent sévère et rompent avec l’impression dominante très schopenhauerienne. Filles résistantes sans le savoir, protestations vivantes  contre l’invivable.

 

     Cependant, placée dans un nœud génialement renflé du roman, rivale des enquêteurs dans son traitement prétendument horoscopique des destins, cette Zamilla voyante-maquerelle en sabots est flanquée ici et là d’un autre interprète en chef autrement plus redoutable(vous le voyez venir avec mains sur les hanches et menton-index comminatoire), soucieux de liquider par la force toute interprétation qui ne serait pas la sienne et sur lequel Gadda s’acharne avec une homicide ferveur. En effet ce texte est aussi un regard dans l’angle mort du mussolinisme qui vient de s’installer et une danse prophylactique contre tout Duce : nous assistons à un pilonnage rageur de «l’état éthique», de «la Tête de Mort en queue de morue ou redingote», de « la ganache autarcique», du parrain d’une «seule, trinitaire, impénétrable et inamovible mafia»,"de l'Omnivisible fumier proclamé sauveur d'Italie", du «verbe à vent», de «l’olibrius vérolé», du «Magna Merda» ...(1)  

 

 

    On ne peut nier l'apparente schopenhoirie de ce livre voué à «l’abject secret du monde». On devine des répulsions, des obsessions, des phobies gaddesques. C’est le roman des corps sales, fatigués, déformés, monstrués par la nature et la vie. Ce monde est envahi par le collant, le visqueux, le morveux, le boueux, le malodorant. Le corps, certes mangeant et buvant beaucoup (on aimerait goûter au GABBIONI EMPEDOCLE & FILS ou au sandwich-savate de Pompée et, vers la fin, la description du marché fait saliver) est plus que maltraité (hormis celui des jeunes filles qui vont reproduire la vie-ce dont est privée justement Liliane dont le fantasme est décrit de façon hallucinée ((...) comme une immense tripe fécondante, ah, Fallope, deux trompes dodues, bourrées de granules à craquer: le granuleux, l’onctueux, le béatifique caviar des générations. Et de temps à autre, du grand Ovaire, des follicules mûrs s’ouvraient, telles des grenades(...)»). Les comparaisons passent par un bestiaire immense (même des pantoufles deviennent «des fumerons de pachyderme»). Gadda est implacable quand il s’arrête aux orifices : les yeux sont souvent inquiétants à force d’être perforants, les bouches sont flétries, béantes et font penser à «un soupirail obscène, à un maléficieux cloaque». Tout est écoulement dans ces pages : le nez à gouttière du Commandatore, le pituiteux d’autres personnages, le sanglant de l’assassinée décrit avec une précision complaisamment perverse. Le sanieux s’écoule sans retenue. C’est à une poule que revient le passage le plus édifiant où s’impose un baroque qui ne surprend pas : «Arrivée sur le sol, après un dernier co-co-co de colère irrémédiable ou de paix retrouvée, chi lo sa, la volaille vint se poster, amicale, bien plantée sur ses pattes, devant les godillots du brigadier baba; et lui fit voir un casoar peu militaire.. Puis redressant celui-ci à la racine, elle découvrit son croupion en beauté, diaphragma au minimum-c’est-à-dire à pleine ouverture-la rose garancée du sphincter et plof: fienta. Sans mépris aucun, il faut dire et probablement, vu l’étiquette gallinacée, en l’honneur du brave sous-off; mais de toute façon avec une totale désinvolture. C’était un praliné véronèse, tirebouchonné à la Borromini, sur le modèle des grumeaux de soufre colloïdal des eaux thermales de l’Albula: couronné d’un crachat de chaux, à l’état colloïdal lui aussi, une crème très claire , dans le genre surpasteurisé comme il en existait déjà à l’époque». Faut-il ajouter qu’une des clefs de l’énigme se trouve au fond d’un pot de chambre et cachée sous des noix? Gadda avance avec l’élégance et l’assurance d’un psychambule.

 

 

     Toutefois la vie a beau reproduire en chaîne des malheurs planifiés et l’Histoire fabriquer des renaissances fumeuses et dont la dernière, la fasciste, est la plus abhorrable, la prose de Gadda, dans sa colère même, offre une alacrité sans égale.

    Il suffit d’avoir lu l’aube du 23 mars avec les yeux du motard Pestalozzi, chef-d’œuvre de visions qui produisent du neuf en récapitulant tous les trésors de l’art. Mais la jubilation est partout parce que la langue gaddéenne est unique et ouvre à tous les bonheurs.
  

    Pour votre plaisir, vous êtes en apnée dans un flot de mots, d’accents, de dialectes, de défauts d’énonciation, de locutions bancales, de formules, de loquèle, de vocabulaires techniques brassés sans hiérarchie (la médecine, la chimie, la physique, la logique, la mathématique, la philosophie), de références mythologiques, de mots-valises, de comparaisons sidérantes : le concret débouche sur le plus abstrait, le nom est adjectivé, l’adjectif devient concept, le nom propre se métamorphose en verbe (dékierkegaardiser!), le familier est queneauté, le philosophique chevauche le prosaïque, le bas s’élève à l’Idée, le scabreux est maniéré, le répugnant s’abolit dans l’enluminure, l’icône fasciste est ordurée. La phrase ne tient jamais la promesse d’un ordre prévisible: elle vous recommande la relecture comme une ellipse nécessaire, une volute inévitable. Jamais chaos n’aura été à ce point ordonné, ce que ne voudra pas faire LA CONNAISSANCE DE LA DOULEUR
(2).

    Pour vos délices les nœuds d’une intrigue qui vous laisse en suspens font place aux renflements de la phrase et des paragraphes qui sont autant de morceaux de bravoure et qu’on voudrait plus nombreux et plus longs encore: la maternité fantasmée de Liliane vue par Rémo son mari, les confidences du curé, la virtuosité de l’électricien - frappe - rabatteur, le débarquement des jeunes américaines à Rome, le rêve circéen du brigadier soudain orphisé par de sacrées ménades, la visite chez Zamira, la fouille de la cahute du garde-barrière sourd, le jour de marché, la voiture du commissaire, la beauté de Tina, tout concourt au lire joyeux.

    Intimidé, écrasé par autant de culture, le lecteur peut se croire comme ce poulet (encore!) «dont chaque œil, braqué de son côté ne voit qu’un quart du monde» et craindre de passer à côté de beaucoup d’allusions, de références, de réécritures. Il aurait tort : chaque nodosité du livre est l’entremêlement d’éléments culturels qui transforment la lecture non en test comme W. Benjamin le voyait bien du système capitaliste de conditionnement bureaucratique au culturel mais comme une invitation au gai savoir. Malgré tout (3)(4).

 

 

 

 

 

(1) Avec une virulence jamais assagie, Gadda reprendra ailleurs  cette charge : par exemple dans EROS ET PRIAPE (chez Bourgois).

(2) Il faut aussi lire l'autre grand texte de Gadda, le très sombre et très différent LA CONNAISSANCE DE LA DOULEUR chez le même éditeur, avec la traduction de Louis Bonalumi et F. Wahl dont les notes finales sont précieuses.

(3) Dans POURQUOI LIRE LES CLASSIQUES ?, Italo Calvino consacre quelques belles pages à L'AFFREUX PASTIS en insistant sur d'autres aspects philosophiques et sur leurs conséquences stylistiques et formelles.

(4)Pour L'INÉVITABLE question du baroque gaddéen, il est indispensable d'avoir lu dans son ARTIFICE, le CARNET DE LECTURES de G. Scarpetta. Imparable pour Gadda comme pour tous les autres.

Il invente pour l'auteur milanais la judicieuse notion de Baroque désenchanté.

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Published by calmeblog - dans roman
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