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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 10:13


        


            Des logiciels de lecture automatique permettent depuis quelque temps aux annonceurs de repérer certains mots de nos mails et de leur associer immédiatement des publicités en rapport avec leur contenu. Il n’est pas certain que Franzen l’obsolète (comme il se nomme souvent, écrivant même «l’obsolescence inéluctable est notre héritage») apprécie ce mode lecture à visée technoconsumériste. Il est possible aussi que pour ce recueil d’essais publié en 2002 sous le titre américain plus éloquent HOW TO BE ALONE? la lecture quasi-automatique d’une partie de la critique ait desservi certaines de ses affirmations mal comprises ou trop vite recyclées (il en parle dans son avant-propos et sait se mettre lui-même en cause). Surtout, rétrospectivement, on a chargé LES CORRECTIONS (2001) d’être la réponse calculée à ses analyses et à ses angoisses: une fiction n’est jamais une réponse, encore moins une réponse une.

   
    C’est pourtant un livre qui, traitant aussi bien de la maladie d’Alzheimer ou du postmodernisme de W. Gaddis que du procès fait aux grands cigarettiers, d’une manifestation anti-Bush en 2001 que de l’illusion paranoïaque des Américains devant le supposé viol de leur intimité,  est  absolument nécessaire à la compréhension du reste de son œuvre qui ne se veut pas Salut mais sauvetage..




     POURQUOI S’EN FAIRE? doit d’abord être lu comme un livre autonome très riche qui contient en soi un art de l’essai informé, sérieux et drôle, digressif et elliptique. Ainsi le texte initial LE CERVEAU DE MON PÈRE est tout à la fois récit douloureux et provocateur, traité sur la mémoire (sa chimie, son entretien, sa perte chez son père), témoignage des aléas de la propre mémoire de l'auteur et déclaration fondamentale sur l’art.

 

          Ce recueil est aussi précieux pour l’analyse (presque sartrienne) de la situation déprimante de l’écrivain depuis les années 80 aux Etats-Unis :POURQUOI SEN FAIRE?(plutôt COMMENT ËTRE SEUL?), RECUPERATION et M. DIFFICILE sont des essais majeurs qui prouvent une conscience aiguë et douloureuse de ce qu’il appelle la déliquescence culturelle américaine: les vieilles et justement inusables questions (pourquoi, pour qui, comment écrire?) ne sont pas ici des questions abstraites, théoriques mais des questions de survie ou de mort par abrutissement technologique ou solitude non conquise mais subie. On appréciera ses réflexions sur le postmodernisme et, selon lui, ses impasses (son rapport à l’œuvre de W. Gaddis pour discutable qu’il soit est examiné avec clarté, ironie, finesse et humilité) et la disparition du roman social qu’il défend malgré tout sans trop y croire. On pourra méditer sur son «réalisme tragique». Pour distinguer les attitudes des écrivains, on pourra tirer profit de sa catégorisation du Contrat (l’écrivain doit chercher à maintenir la confiance du lecteur sans perdre de vue son plaisir) et du Statut (l’écrivain est un héros et c’est au lecteur de s’adapter à ses exigences extrêmes). On verra son choix (-un peu provocateur- pour la littérature du Contrat) et la difficulté qui fut la sienne quand il se trouva aux prises avec le Système du Spectacle à l’occasion du tournage d’un petit reportage pour l’émission d’Oprah Winfrey raconté de façon drôle et étonnamment pathétique parfois dans MEET ME IN ST LOUIS. Les malentendus sur LES CORRECTIONS avaient commencé.

 

 

     Ces textes apparemment hétérogènes sont importants aussi par la confirmation de sa volonté de mise en cause de la notion de norme (sexuelle (dans UN LIVRE AU LIT, satire judicieuse des manuels de conseils sexuels qui sont autant de conditionnements relevant de la «narcose de la culture populaire»), ou autres comme la santé obtenue par surmédicalisation), critique entreprise de façon radicale parce que mise en fiction avec tellement de complexité dans LES CORRECTIONS.

 

     Mais dans ces essais où il est question de lui et seulement de lui mais sans narcissisme, la dimension autobiographique parfois plus touchante (et plus sévère pour le huis clos familial) que sa ZONE D’INCONFORT (pensons à la maison de ST. Louis qu'il ne veut pas revoir) ne saurait masquer la proposition profondément artistique que tous les textes contiennent mais surtout qui émerge du très beau texte intitulé  LE CERVEAU DE MON PERE (2001).

 

     Son père avait accepté de voir son cerveau analysé post mortem: Franzen reçut les résultats qui concernaient un être qui avait donc subi la maladie d’Alzheimer. Avec l’aide des lettres de sa mère, de l’une de son père et de ses propres souvenirs, il nous raconte alors l’évolution et le déclin de Earl Franzen tout en réfléchissant aux propositions des spécialistes de cette maladie (comme David  Schenk).

 

     Ce récit est plus qu’un récit: il révèle presque un "credo" .

    Lisons ce qui fait sa conviction :


«Les maladies ont des symptômes; les symptômes renvoient à la base organique de tout ce que nous sommes. Ils renvoient au cerveau comme viande. Et, tandis que je devrais reconnaître que, oui, le cerveau est de la viande, je semble au contraire maintenir une zone aveugle dans laquelle je peux interpoler des histoires qui mettent l'accent sur les aspects plus spirituels du moi. Voir mon père comme un ensemble de symptômes organiques m'inviterait à comprendre l'Earl Franzen en bonne santé (et moi-même) en termes symptomatiques aussi - à réduire nos personnalités adorées à des ensembles finis de coordonnées neurochimiques. Qui veut d’une pareille histoire de la vie?»(je souligne).

 

 

  On trouve là (et LES CORRECTIONS, comme fiction, comme exploration des profondeurs ne sont pas loin) la fascination pour les connexions, pour leur matérialité, pour la viande des corps et sa matérialité (la sarabande des étrons l’atteste) mais aussi le souci d’y chercher un sens (ni simple, ni forcément unique), même au sein de la démence. En se retournant sur les derniers mois d’Earl Franzen, il croit avoir deviné, malgré tout, une volonté en deçà à la fois de la conscience et de la mémoire. Il est presque sûr que dans la pire des extrémités son père a eu le Choix, qu’il a pris (dressé par son éducation rigide, quand on le croyait mort spirituellement), plus longtemps qu’on ne croit, le parti de la résistance et, plus tard, pris le parti de l’abandon («laisser filer») à la mort.

    Interpoler des histoires en considérant le point aveugle qui attend le romancier car nous «sommes plus vastes que notre biologie»:c’est là, au plus près du chimique et du social,  dans la métaphore, la métonymie, dans les jeux d’identifications, de projections, dans la micro-observation des mues insensibles, des retournements, dans les constructions savantes que se tient en grande partie l’art de Franzen. Ce que les réticents prennent pour du clinique. Un romancier américain connu reprocha récemment à Franzen de manipuler ses personnages  comme des marionnettes..

    Comment être seul? Vraiment seul? Sans se croire envahi dans son intimité, sans s’étaler, s’exhiber pour tenter d’exister, sans se dessécher dans une œuvre aride désertée de tous? Ce livre tente d’y répondre en ayant le souci de la forme autant que du contenu et en manifestant l’ambition d’articuler le singulier et le global, y compris dans l’erreur, la confusion, la contradiction..



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Published by calmeblog - dans essai
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