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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 09:21


 

    Porté par la lecture des CORRECTIONS (2001, traduit en 2002), œuvre retentissante génératrice de bien des malentendus, le lecteur peut avoir la tentation un peu mécanique de connaître les liens de ce roman consacré à la dimension carcérale de la famille avec la vie du romancier. LA ZONE D’INCONFORT pourrait encourager ce réflexe mais, heureusement, il a d’autres intérêts.



LE GENRE


     Des pans d’autobiographie (l’éducateur Mutton le nommant Franzone, d’autres l’appelant plus exactement par son nom) qui ne  cherchent pas à restituer une vision rétrospective globale mais respecte malgré tout une certaine chronologie même si elle semble, à tort, discontinue voire confuse à première lecture. Assez classiquement,  il marque souvent ce qui eut lieu "la première fois"(mensonge, amour, texte etc.).
    Le texte, dédié à ses deux frères Bob et Tom, commence par  la vente de la maison familiale après la mort du père et celle plus récente de la mère. Puis on suit de façon libre la scolarité de Jon, sa vie à Webster Groves (à partir de l’âge de cinq ans car il est né à Chicago), ses problèmes d’émancipation, l’évolution de ses goûts musicaux, ses amours (soumises très longtemps à ce qu'il nomme principe de stagnation), son initiation littéraire (l’importance ambivalente de Rilke, Kafka et de Mann pour la littérature allemande), ses voyages, ses problèmes de couple(s). Vers la fin de la narration se dessine peu à peu le déclin des parents. La mort de la mère intervient au moment d’une phase du fils consacrée exclusivement à sa passion ornithologique.
    Franzen qui conserve beaucoup (les lettres en particulier) tient depuis longtemps des journaux personnels qu’il a largement consultés. Il ne parle pas ou très peu de ce qu’il ne connaît que de seconde main (l’enfance de ses frères par exemple). Il s’emploie à traiter en forme de tresses faussement digressives des éléments privés et des réflexions plus générales.   
    Des aspects d’une vie donc où transparaît souvent une volonté argumentative (ainsi la défense de la classe moyenne et son attaque contre la sociologie aveugle; ainsi encore son examen de la question de la charité manipulée par les Libéraux au moment de l'ouragan Katrina). Une mosaïque désajointée aux arrêtes encore tranchantes à laquelle manquent bien des tesselles. Dans POURQUOI S’EN FAIRE? (HOW TO BE ALONE ? (2002)) l’on pourra trouver d’autres morceaux isolés, parmi lesquels des observations plus critiques sur le huis clos que s'imposèrent ses parents qui furent ensemble tout sauf heureux.



LE TITRE

     s’explique facilement grâce à des reprises du mot inconfort et de son antonyme. La maison familiale fut une zone de confort, en particulier pour sa mère. Sa vente fut pour le fils la raison d’«un double  inconfort»: «avoir passé l'âge du roman dans lequel j’ai vécu heureux et me soucier comme d'une guigne du prix de vente final».  Le mot inconfort apparaît encore dans ses relations à sa préceptrice autrichienne. De façon apparemment plus dérisoire, l’expression zone de confort correspond à un arc du thermostat qui est la bonne chaleur hivernale de la maison pour le père mais guère pour la mère: les querelles à ce sujet sont fréquentes...Comme le sont d'autres pour des motifs bien différents que Franzen taît moins dans d'autres œuvres. C’est sans aucun doute l’enjeu de cette évocation biographique : le mélange de confort et d’inconfort, dans les mêmes zones, dans les mêmes joies et les mêmes disputes. Inconfort de la bataille de l'homme de quarante ans contre l'adolescent qui survit en lui. Inconfort qui saisit aussi parfois le lecteur.

 

 

LA MAISON

    Au cœur du livre qui s’achève sur un retour à New York (au coin de Lexington et de la 81ème rue) auprès de «la Californienne», une maison : celle de l’enfance qui n’a rien du carcéral des CORRECTIONS (encore que...). Elle est présentée comme le roman de la mère, véritable lieu construit comme un roman: «J’al commencé à me dire que cette maison était le roman de ma mère, l’histoire concrète qu’elle avait racontée sur elle-même.». De cette maison vendue à la demande de la mère,  les fils gardent peu : Jon souffrant en imaginant de la liquidation de certains objets...Un point est à noter : dans son recueil d’essais POURQUOI S’EN FAIRE ?(2002), sous le titre MEET ME À ST LOUIS, l’évocation de cette maison est beaucoup plus pathétique, ce qui surprend chez Franzen. Les bonheurs connus dans cette maison familiale (sur lesquels il ne s’épanche guère) ne l’empêchent pas de rêver d’une autre maison où il aurait aimé grandir, «oasis d’accomplissement personnel» celle d’Avery, son professeur d’allemand à la fac.

    En comparaison et même si New York semble lui convenir parfaitement, il faut reconnaître qu’un certaine mobilité se dégage de ces pages en particulier avec sa femme et sa maîtresse, la Californienne: «Un changement de ville nous rendrait peut-être le bonheur? Nous allâmes voir San Francisco, Oakland, Portland, Santa Fe, Seattle, Boulder, Chicago, Utica, Albany, Syracuse et Kingston, dans l'État de New York; chacune de ces villes avait ses défauts. Ma femme revint vivre avec moi à Philadelphie, j'empruntai (contre intérêts) de l'argent à ma mère et louai une maison à trois niveaux et cinq chambres dans laquelle, dès la mi-1993, ni elle ni moi ne supportions de vivre. ]' ai sous-loué une chambre pour moi à Manhattan puis, par sentiment de culpabilité, je l'ai cédée à ma femme. Je suis retourné à Philadelphie où j'ai loué un troisième logement, convenant aussi bien au travail qu'au coucher, de sorte que ma femme pouvait avoir les cinq chambres de la maison pour elle toute seule si elle décidait de revenir en ville.  Notre hémorragie financière, fin 1993, ressemblait beaucoup à la politique énergétique du pays en 2005

  Rien n’est dit des lieux de l’écriture et de ses conditions. Mais beaucoup est suggéré sur sa passion de la construction (souvent manquée dans sa jeunesse alors que son père y excelle), sur l’obsession des calculs et des chiffres et sa patience dans l’observation (des oiseaux par exemple).

LE LIVRE DE LA MÈRE

    Le père n’est pas absent, il s’en faut. Protestant descendant de Scandinaves qui l’ont «abreuvé d'interdits, d'exigences et de critiques pendant cinquante ans», homme qui riait fort peu, était gauche, susceptible, il passa sa vie à travailler selon le désir de son propre père - à contrecœur ! «Mon père fut mal dans sa peau pour le restant de ses jours». Il aura été l’homme résigné en tout et dépressif profondément. C’est encore dans POURQUOI S’EN FAIRE ? que Franzen a livré nombre d'informations sur la dureté de l'enfance de son père, sur son incapacité à dire son amour à sa femme et offert le plus de détails et de réflexions sur la maladie d’Alzheimer qui l'attaqua dans sa vieillesse. Dans le dernier chapitre de ZONE D'INCONFORT surgit soudain chez Franzen un désir de paternité...
    Mais c’est la mère qui domine les récits comme le résume cette phrase :
«Il [son père] était mon allié rationnel et éclairé, le puissant ingénieur qui m'aidait à maîtriser les digues dressées contre l'envahissant océan maternel». Il ne la ménage pas (mais il est tout de même plus indulgent que dans certains passages de HOW TO BE ALONE?), raconte avec humour les tracas qu’elle lui causa avec les goûts vestimentaires qu’elle lui imposa pendant l’enfance et l’adolescence (Jon à Orlando, Jon et les épingles de nourrice sont des scènes vraiment drôles) et c’est à la fin de sa vie, au moment des plus grandes souffrances qu’il salue son courage, sa résistance à la douleur et reconnaît qu’il a tardé à l’aimer. 

 

 

EFFET MEURSAULT

    C’est que Franzen a choisi de ne pas donner une image embellie de lui-même (ce qui n’est pas sans calcul, évidemment).  Il insiste sur son physique peu flatteur, «sa voix de fausset, ses lunettes, ses biceps en fromage blanc». Il était un enfant venu tardivement et qui, dans l’enfance et l’adolescence, était toujours en retard dans ses apprentissages (amoureux en particulier) et maladroit. Il montre que tout ce qu’il entreprenait était voué à l’échec (la manifestation phallique du groupe DIOTI
(anagramme transparent) est désopilante). Il s’accuse aussi d’avoir été tout le temps inauthentique. Surtout il avoue des réactions qui le feraient condamner par des témoins pressés comme ceux du personnage de Camus : il en a fait même un principe d’écriture. Il pratique la juxtaposition de deux mots, de deux phrases, de deux paragraphes qui sont peu compatibles et il joue sur leur tension. C’est ainsi qu’il confie avoir donné la vente de la maison de la mère à la plus attirantes des vendeuses ; ailleurs il raconte en parallèle sa passion éphémère pour les oiseaux, ses aventures amoureuses et la maladie de sa mère (1); il ne néglige pas d’aiguiser ses propres contradictions (son procès de Clinton ne lui interdit pas de se mettre lui-même en cause).

     Ce sont des mémoires d’obsessionnel : il y a chez lui du cru, du cruel mais aussi un constant souci de réparation qu’il défie par d’autres provocations. Comme le pense Gregg qui s’occupe du tournage de l’émission sur l’auteur des CORRECTIONS dans POURQUOI S’EN FAIRE? «l’auteur n’est pas commode».

 

 

JEU

    Jouant avec le genre de l’autobiographie, Franzen livre, ça et là, de façon parcimonieuse (et beaucoup moins encore que dans POURQUOI S’EN FAIRE?), quelques confidences, quelques réflexions sur l’art, le biographique. Schulz, le père de Snoopy et Charlie Brown a droit a de longues pages, histoire d’égarer en disant bien qu’on égare pour murmurer l’essentiel. La contestation DIOTI dit beaucoup en sous-main. C’est pourtant dans le style même, la construction de certaines pages qu’éclate son esthétique réfléchie : ses parallélismes nombreux (par exemple entre les dépenses d’un couple et celles d’un état) ne sont pas que facilité rhétorique : il y a chez lui un souci  obsédant de lier le singulier et le global. Ce qui explique sans doute son succès et les malentendus de ce succès.

 

 

PRIS

    Pas tout à fait central, le chapitre SITUATION CENTRALE condense bien des informations et des indications capitales habilement dosées par Franzen. Le plaisir de groupe  que Franzen le solitaire a pris dans  CAMARADERIE est confirmé par sa participation à la  Fraternité dite de UNCLE rebaptisée DIOTI. L’ensemble des épisodes (sur quinze mois) est savoureux, burlesque mais laisse poindre bien des confidences. La maladresse de Jon, sa lâcheté, sa volonté réparatrice sont confirmées. La vocation scientifique que voulut lui imposer son père en réaction à la «nature romantique» de sa mère est précisée. L’écriture (vers de mirliton, quatrain, première publication, attente d’authenticité d’un journal intime, chansons réconfortant une fille provisoirement impotente etc.) dans la contestation en forme de rallye comique est, même raillée, une étape visiblement décisive (contestation et cadeau : voilà du nanan pour psychanalyste).

    Ce chapitre met en valeur à l’aide d’une majuscule ce Pris qui dit beaucoup sur l'auteur. Très jeune, être surpris par ses parents, même pour des pécadilles lui donnait cette sensation: «c'était semblable à l’ivresse que j'avais un jour ressentie en inhalant le gaz de quelques bombes de chantilly Reddi-wip avec Manley et Davis - la sensation vertigineuse et fluctuante d'être tout en surface, comme si mon être intérieur était tout à coup si fluctuant, si gigantesque qu'il aspirait l'air de mes poumons et le sang de ma tête.». Dans le jeu avec l’autorité (marque franzennienne revendiquée) que représente le groupe gentiment contestataire DIOTI contre le lycée et son proviseur Knight, cette angoisse du  PRIS s’éloigne un peu au profit d’une certitude artistique: «Au long lu parcours, cependant, M. Knight continue d'apparaître : M. Knight en Dieu, M. Knight en Histoire, M. Knight en gouvernement, en destin, en nature. Et le but de l’art, qui au début ne sert qu'à attirer l'attention de M. Knight, finit par être l’art en soi, que vous poursuivez avec un sérieux à la fois rédempteur et rédimé par son inutilité fondamentale

 

 

 

     Une œuvre qui en cache plus qu'elle n'en dit pourtant de façon habile, drôle, riche en auto-dérision mais qui suggère bien le creuset de l'ironie inimitable de Franzen et de son inconfort dans sa lutte romanesque (perdue d'avance) d'écrivain américain "originaire" du Midwest (Franzen ou la question du Milieu et du Moyen) contre le Système.


 

(1)A ce titre, le texte le plus riche en "effets Meursault" se trouve dans HOW TO BE ALONE? quand Franzen évoque son comportement aux  derniers instants de son père(p.48).    

  (1)

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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