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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 07:53

        Les CORRECTIONS racontent en presque 700 pages quelques mois de la famille Lambert, famille du Midwest, de la Prairie,  résidant à Saint Jude (patron des causes désespérées), le dernier chapitre accélérant le tempo narratif et évoquant deux ans de la survie du père (dément, alzheimerien, parkinsonien) dans une maison de repos. Si le récit épouse globalement la durée qui va d’un voyage de la mère (Enid) et du père (Al(fred), l'autorité qui a perdu son autorité) à New York (avant une croisière mouvementée vers le nord du Canada) au «dernier» Noël en famille, il pratique de nombreuses et longues analepses pour chercher à cerner les parents aussi bien que les enfants, Gary (employé dans une grande banque, marié à Caroline et père de trois enfants)), Chip (professeur renvoyé de son université et un temps exploiteur de la misère de la Lithuanie) et Denise (cuisinière artiste qui se «libère» peu à peu non sans répéter sans cesse son mot blason, «désolée»).


      Dans le sillage du nouveau roman, du structuralisme et la déconstruction derridienne, certains romanciers ont pris l’habitude, par facilité, par conviction ou par ironie, d’offrir à leurs lecteurs un (ou plusieurs) mode d’emploi de leurs œuvres qui peut aussi être un leurre. Comment? Par des mises en abyme amplement surlignées par exemple ou bien par des métaphores convergentes. Par des titres éloquents.
       C’est le cas en 2001 de Jonathan Frantzen qui après deux succès d’estime (TWENTY-SEVEN CITY 1988 et STRONG MOTION 1992) connut un triomphe avec LES CORRECTIONS. Qui aurait pu s’intituler moins sobrement SIGNAUX, AVERTISSEMENTS ET CORRECTIONS.

        C’est un roman ample et ambitieux même si tout ce qui est évoqué ne touche en apparence que cette famille Lambert et si l’enjeu narratif semble simplement de savoir si tout le monde viendra ou non au Noël de Saint Jude et si l’on pourra d’ici là faire gagner de l’argent au père pour une invention dont il ne veut pas tirer profit. Une histoire de famille aux histoires rudes, cruelles, tordues. Jamais l’expression cellule familiale n’a eu autant de significations. L'ouverture magistrale du roman, sorte de big bang consacré à la maison des parents ne laisse guère d'illusions. Une guerre acharnée s'y livre quotidiennement. Une cellule de crise permanente.

   
      Et en effet le mot, la notion, le schème de correction toujours proches de l’idée de circuit (organique, neuronal, électrique, ferroviaire, psychique, social etc.) connaissent une belle déclinaison qui sert de boussole (et parfois de mirage) au lecteur. Tous les cas sont  présents à des moments très calculés.   

 

 

 

     Ainsi, évidemment, Chip, le professeur foucaldien corrigeait sans enthousiasme des copies, tâche rebutante. Il commit l’erreur de faire les devoirs à la place d’une élève avec laquelle il coucha. C’est pourquoi ce lecteur d’Adorno et de Baudrillard partit faire des «affaires» peu recommandables en Lituanie (laquelle ressemble peu ou prou à la Grèce de 2011 : l'ironie chez Franzen ne fait jamais de cadeau).

    De façon discontinue mais entêtante il s’agit
souvent aussi dans ce roman de la correction des enfants : par exemple, comment élever Chip sans le corriger sévèrement quand il ne veut boire que du lait et manger des biscuits (p.323)? Que doit faire Gary avec son jeune fils qui veut installer des caméras de surveillance dans la cuisine alors que lui jouait à peu près au même âge à la chaise électrique?

    La question sociale, plus que la politique apparaît également (encore que la correction libérale et son antithèse marxiste apparaissent à certains moments avec la famille de Robin, la maîtresse de Denise) avec les codes des antagonismes sociaux. Mais une question est lancinante : la prison (nœud fantasmatique essentiel du roman qui s’expose parfaitement dès le chapitre liminaire) corrige-t-elle les êtres? Nous croisons Foucault et Schopenhauer en bien des pages.

    Economiquement ou plutôt financièrement on comprend que tel cours en bourse doit être surveillé et corrigé. On parle de "puts de couverture", de "centaines de calls secs". Le voisin Chuck Meisner, Brian et Caroline Lambert boursicotent dans un marché qui se corrige sur le dos des pauvres ou les intègre de force  comme Al, l’employé modèle des chemins de fer du Midwest. Même Enid s’en sort finalement bien après la mort de son mari.

    Ou encore: dans la société américaine soucieuse de rendement, d’efficacité, de bonheur, l’individu peut-il, doit-il de lui-même se corriger? N’est-ce pas une priorité? C’est, avec l’obsession de la norme transmise consciemment et inconsciemment, l’enjeu (critique) du livre.

 

            Tel personnage, le père Al par exemple, semble rigidement et tyranniquement incorrigible (même s’il s’est promis de mieux élever sa fille que ses deux garçons et même si ses travaux scientifiques le font rêver à une évasion hors de la "prison du donné") et sa mort paraît représenter une libération finale, une chance de correction offerte à presque tous.
       Mais d’autres songent à se corriger en s'observant
en permanence : le plus obsédé, le plus torturé, le plus normatif dans ce domaine est Gary, le businessman qui se surveille sans cesse en contrôlant sa «chimie mentale» (l’attaque du chapitre Plus il y songeait, plus il était en rogne est mémorable comme méritent de le devenir ces lignes:«Diverses substances que des portes moléculaires avaient retenues tout l'après-midi firent irruption et inondèrent les circuits neuraux de Gary. Une chaîne de réactions provoquées par le Facteur 6 relâchèrent ses valves lacrymales expédièrent une vague de nausée le long de son nerf pneumogastrique (...)». De son côté, son épouse Caroline lit tous les livres qui parlent de gestion mentale pour éviter les erreurs de sa propre éducation. Parmi ses livres de chevet, Gary tombe sur SE SENTIR BIEN d’où émerge le concept d’ANHEDONIE qui va un temps le préoccuper. Entre les deux époux c’est la course à la santé mentale : Gary a pris trop de retard...

 

 

      Enfin il y a une industrie de la correction qui n’est pas pour rien dans les jeux boursiers : la médecine et l’industrie pharmaceutique. Avec l’exploitation éhontée d’une petite découverte du père Lambert, Axon promeut un médicament le CORECTOR qui doit traiter avantageusement bien des maladies et en particulier celle dite d’Alsheimer....
     Médicalisation, surmédicalisation qui touchent aussi la mère Enid quand elle se voit conseiller une pilule miracle (mais interdite aux EU), l’Aslan  sur le bateau de croisière : avec cet apport suggéré par le docteur Hibbard son regard sur la vie est corrigé...

 

 

    On l’aura compris : le modèle normatif qui hante les acteurs de ces pages rappelle l’analyse systémique qui avait même envahi les gazettes au début des années 1970 avec quelqu’un comme Joël de Rosnay. On voit affleurer à toutes les pages les niches, les écosystèmes mentaux, les feedback, les corrections dans  les circuits en tout genre.


    C’est là, au cœur de la prison que chacun a reçue et s’est crée, qu’intervient FRANZEN. Il nous livre des faits, des rêves, des fantasmes, des calculs qui naissent dans la cellule familiale, tournent autour d’elle, s'affrontent: mouvements centripètes et centrifuges, minimaux ou tempétueux. Mouvements qui se corrigent, qui corrigent leurs corrections. Avec une virtuosité rare (Frantzen est un Liszt des acquis littéraires du XXème siècle - on sait qu'il a de la réticence pour l'expérimentation formelle et la recherche novatrice à tout prix), le romancier montre le choc des affects en faisant semblant de fournir des causes qui s’entrechoquent et défient l’approche globale comme elles rendent impossible l’équilibre. Le jeu des identifications, des transferts des uns sur les autres, des substitutions, des querelles qui sont aussi des moyens de corrections homéostatiques, des legs cachés, invisibles, trop visibles, inconscients atteint chez lui une réelle profondeur. Tout ce qui se propage autour du fauteuil bleu d'Al (non loin d'un tapis au dessin bleu emprunté ironiquement au LIVRE DES MUTATIONS...) donne le vertige. 

 

 

     Parmi les mots les plus utilisés par Franzen, la part (ou la partie) favorise un des multiples parcours des CORRECTIONS: parties d’un être, d’un groupe, d’un lieu qui se battent, se contrarient, se soudent, se rejettent, se désaccordent dans un même élan. Ce qui étonne et séduit le lecteur c’est l’importance accordée à chaque partie de l’œuvre, à chaque détail qu’on voudrait croire de l’ordre de la synecdoque et de la fractale mais qui se divise à chaque relecture. Malgré ou à cause de la passion du décortiquage, du dépiautage analytique, la synthèse est interdite: le tout avance, se modifie, introduit du désordre que des corrections tentent d’étouffer. La cause avancée (la tyrannie du père par exemple) semble faire signe, devenir signal, appeler la prison d’une explication. Mais comme la météo de Saint Jude, il y a de l’imprévisible  infinitésimal malgré toutes les prisons de la correction et de la prévision mécanique. Dès l’ouverture, non loin de la table de ping-pong où tout paraît se passer, il y a «une colonie de grillons muets (...)qui s’égaillaient dans la pièce comme si on avait lâché une poignée de billes, certains ricochant selon des angles aberrants».

 

 

 


                   Franzen a réussi son coup: dans ce roman fondé sur la génération, l'engendrement, la dégénérescence,  comme beaucoup de ses illustres prédécesseurs du XXème siècle, il a su montrer l’immense étendue de l’ambivalence (qui peut aller jusqu’au morbide) et surtout il a imposé son univers romanesque qui, contrairement à l’affirmation d’un de ses personnages n’est décidément pas mécaniste comme l’est une boite à musique viennoise qui traîne dans la maison de Saint Jude.

 

J-M.R.

 

  On peut lire avec grand profit l'analyse suivante:


  http://www.google.fr/search?q=Franzen%2C+les+corrections&ie=utf-8&oe=utf-8&aq=t&rls=org.mozilla:fr:official&client=firefox-a#q=Franzen,+les+corrections&hl=fr&client=firefox-a&hs=B7N&rls=org.mozilla:fr:official&prmd=ivns&ei=_nVgTsn2NJKP4gTc7uFe&start=50&sa=N&bav=on.2,or.r_gc.r_pw.&fp=2243b9ce86ffa367&biw=1423&bih=920

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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