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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 08:49


  "Giacometti mérite un texte bref."

 

 "Tous les personnages de Giacometti viennent vers vous."

                

                                                        Francis Ponge

 

         Avec ses redites, ses reprises, ses ajouts, ses surprises confiantes, avec ses essais, F. Ponge ne pouvait pas ne pas rencontrer Giacometti. Et pas seulement dans "le quartier du café de Flore".

 

  Ponge comme tout le monde tourne autour de Giacometti. Et  revient à quelques mots entêtants: grêle, frêle, grave, saisissant.

 

  Qu'en est-il du saisissement de Giacometti?


 Voilà ce que nous propose Ponge dans deux exercices:


  un texte intitulé RÉFLEXIONS SUR LES STATUETTES, FIGURES ET PEINTURES D’ALBERTO GIACOMETTI paru en 1952 dans les CAHIERS D’ART, repris dans LE GRAND RECUEIL (Tome un, LYRES) entre un texte sur Hélion et un autre sur la SCVLPTVRE (Germaine Richier); dans LE NOUVEAU RECUEIL, un autre, d'une autre nature, JOCA SERIA(1), suite de notes prises du 30 juillet au 4 septembre 1951 qui préparèrent les RÉFLEXIONS publiées en 1952.

 

 
 
  Devant nous, comme d'habitude (on pense au PRÉ, à bien d'autres) un texte clos, achevé et, à côté, publiés ailleurs, les essais qui le permirent, rédigés à Paris ou aux Fleurys.. Une méthode fidèle au modèle Giacometti. Giacometti modèle.
 
 Une histoire de spectre, de “fantôme impérieux”, de sceptre. D’apparitions et d’appareils... De “sensibilité extrême". Toute une Histoire.


  Un Ponge fidèle à lui-même: facétieux (disons même farcétieux), brillant, baroque solide, lourd (comme un socle de statue), insistant, crypté. Un Ponge qui en 1952
ne tient pas compte du premier Giacometti et qui ne connaît évidemment pas tout ce qui reste à faire et défaire par Giacometti.
  Ponge va tourner autour de Giacometti et d’une lettre le J, “tenant debout sur son long pied”.


 

ANALOGIE


     Mi-sérieux, mi-joueur (
pour se défendre? par souci d'exactitude? on ne sait) Ponge essaie de cerner la forme d'apparition d’une statue de Giacometti. Paradigme inaccessible qu’il veut approcher tout de même d’un nom, comme Giacometti travaille “d’un seul jet, d’un seul trait, comme un coup de crayon, ou de couteau...." Dans ses carnets, il ose (pour l’écarter d'une plaisanterie dans la version finale) les rognons-brochette, avance les chenets verticaux, le jeu de jonchets, les épingles, les stalactiques, les stalagmites, des squelettes, des insectes, une lyre aux cordes tendues, un thyrse, un sceptre tombant en quenouille (massette, typha).


         Finalement, c’est le JE qui dira le mieux l’apparition saisissante.
 
  FABLE

  Avec une audace baroque, Ponge tient aussi beaucoup à la fable (passablement cryptée). Préparant d’autres textes, il voit en Alberto, “dans son rapport à ses sculptures, le rapport à un arbre grêle (pin) ou peut-être d’un rocher à une chèvre, c’est-à-dire en quelque sorte d’un cyclope à une nymphe (maigre), et pour en revenir à la mythologie ancienne, de Polyphème à Galatée.
  Annette est bien cela : une nymphe grêle, une chèvre, Galatée.”

  Ponge ne dit pas tout d’Atys et des autres nymphes. Il voit Giacometti en ”sorte de rocher gris et large, hirsute, horripilé, terrifié; terrifié par sa force, sa dureté, terrifié par sa stupeur, terrifié par la nuit, par ses rêves et les apparitions de formes grêles et menaçantes autour de lui.”


 Giacometti, un rocher fils d’un autre rocher, sa mère.

  Plus loin, Ponge pose l’art du sculpteur comme apotropaïque: “Frêles et menaçantes apparitions.
 Spectres. Pas le temps de contempler. On est trop ému, comme agressé, il faut se défendre, attraper son canif et du plâtre, et en avoir raison.”
    Le tout tenant à un fil. Grâce au berger Giacometti qui comme tous les bergers est “sujet aux apparitions”.


  Ponge nous fait toute une scène de Giacometti. Pour finir (avec éclats) par opter contre Ulysse et pour Polyphème....


 

   ÉPOQUE

     La fable n'interdit pas l'Histoire. Le Giacometti de Ponge est le produit d’une géographie (la Suisse, un relief, un rocher, deux pins), d’une famille, d’une histoire de l’art:“Très vieux canton. Ride millénaire. Côté italien de la Suisse, pas du tout tyrolien. Rien d’oriental. Rhétien: Sévère. Étrusque. Pompéien.”
   Contrairement à Genet, Ponge installe Giacometti dans son temps. Il ferait époque, il serait l'époque. Il en serait le produit. Attendu, tardif (comme Ponge) mais nécessaire.


   "Aujourd’hui", "génération", "époque", "maintenant" reviennent souvent sous la plume de Ponge. Époque éloignée de nous (en 2013) où l'on demandait des comptes, des justifications aux artistes tandis que de nos jours on chercherait en vain quelqu'un qui ne serait pas artiste....Il nous dit:"voici  l’homme d’aujourd’hui comme Giacometti l’a trouvé. Il rend compte de l’individu actuel". “Amenuisé et serré sur lui-même”.
    Face à l’homme de Giacometti, serré sur lui-même, aminci. laminé, le mot absurde s’impose aussi à Ponge. Avec la révolte, la crise (et refonte) des valeurs, les grands noms (Sartre, Camus, Nietzsche, Michaux, Char(?), Giacometti, Husserl), avec les grands choix devant le chaos (récent: “1)La Société est chaos-ruche: camp de concentration, four crématoire, chambre à gaz, prison et charnier".) Loin des facilités chrétiennes ou pathétistes, loin de la Terreur qui a pris une forme nouvelle (21 aout 1951), l’option pongienne, élémentaire (“la moindre chose”), “matérialiste”, pour dire trop vite. Avec Ponge le chaos-nourricier promet une renaissance. Se contenter, ne pas céder à l’intimidation, à la culpabilisation. Se savoir bourreau et victime, gibier et chasseur. Que montre Giacometti: “L’homme-et l’homme seul-réduit à un fil-dans le délabrement et la misère du monde-qui se cherche- à partir de rien.
   Exténué, mince, étique, nu. Allant sans raison dans la foule.
  L’homme en souci de l’homme, en terreur de l’homme. S'affirmant une dernière fois en attitude hiératique d'une suprême élégance. Le pathétique de l'exténuation à l'extrême de l'individu réduit à un fil.

   L'homme sur son bûcher de contradictions. Non plus même crucifié. Grillé.(...)
   L'homme de Giacometti non seulement n'a plus rien; mais il n'est plus rien; que ce JE

    Ça n'a plus de nom...Qu'un pronom!"

    Il était évidemment réducteur ("notons qu'il est extrêmement difficile, méritoire de savoir réduire (et non seulement rapetisser)..." de ne regarder Giacometti que sous ce seul angle et de le confiner, de fait, dans la question qui s'ébauchait alors:la fin de l'humanisme (la fin de RÉFLEXIONS SUR LES STATUETTES nous y ramènera bientôt). C'était aussi nécessaire:d'autres remarques viennent heureusement enrichir les pages de Ponge.


 

   ASPECTS de GIACOMETTI 


      Dans ce contexte pesant, étouffant, Ponge, ne souhaitant pas en rajouter (
comme Alberto, il faut beaucoup enlever), peut être drôle en jouant sur les stéréotypes: dans ces conditions, Giacometti le presque italien joue du couteau ou plutôt du canif. Il le voit aussi en clown blanc, “tout maquillé de plâtre” dans un théâtre dont il sait jouer. Dans ses notes, Ponge ose, se rétracte sans rien éliminer. Rieur, il se voit à l'Académie française:seul Giacometti saura sculpter son sceptre....
    Plus sérieusement:il partage l’avis de son modèle sur les dessins d’Artaud. Il a des remarques judicieuses sur les pieds chez Giacometti

 

              (“ôtez leurs grands pieds, leurs godillots de plomb aux figurines de A. G, ce n’est plus rien-(…). Il a d’abord dit : vus d’en bas. Et moi: attraction universelle, luttant avec l’élan du J. C’est plutôt ça. Gravité. Tout le poids du corps de l’homme descend vers ses pieds. On n’y peut rien. Il est attaché au sol. Il a à lutter avec ça. Ça le caractérise. Non il ne vole pas! Bottes de plomb. Les égoutiers de Proust.”),

 sur ses socles

 

       (Font partie de l’œuvre.
        Caisses de résonance.
        Tables propitiatoires.),  

 
sur le crâne. Bien avant d’autres, il sait dire que le trait giacomettien est sans volonté de contour et que chez lui le dessin est primordial comme importe avant tout le geste vif et élégant.
  Ses grands apports (il sera beaucoup suivi) ? Le saisissement (Durée, persistance du saisissement. Aussi sa qualité.” ou ailleurs “Tout est réduit au saisissement (unique). Ce qui a produit une impression unique doit être rendu d’un geste unique") et la double nature de la statue giacomettienne: le frêle, le grêle, le menaçant et l’indestructible.


  Une intuition demeurée un peu lettre morte:le corps des statues à regarder comme un paysage.


  J/ JE, revenant

     C’est cette lettre, ce pronom qui semble le mieux convenir à Ponge quand il veut faire bref sur Giacometti. Le sculpteur a de l’aplomb, évidemment et c’est ce qui plaît à l’écrivain. Il ose nous proposer “l’HOMME QUELCONQUE QUE JE SUIS”. Qu’il est et qu’il suit à la trace avec plâtre et bronze.


    “Il est le sculpteur du pronom personnel (de la première personne du singulier).

     Le JE si définitif, si indifférent, qui ne peut mourir, qui servira toujours de pronom personnel à quiconque, de je qui ne peut se contempler, cette apparition floue et mince en tête de la plupart de nos phrases, voilà ce que veut sculpter A. Giacometti, ce qu’il a la prétention de faire tenir debout sur son long pied (J).
    De ce spectre, il fait un sceptre. C’est bien cela d’ailleurs: ce J est à l’origine de toutes les affirmations et prétentions:”je le veux.””


  Je phatique, oui, omniprésent, ô combien, trop souvent en avant; pas forcément haïssable, proche du bavardage mais qui ces derniers temps (un peu avant 1950) ne tint qu’à un fil et qui revenu du spectral se hisse en sceptre mais d’aucune royauté : l’homme quelconque. Ponge, vous et moi. L’homme indéfini, “ce sceptre, ce fil! notre dernier dieu.”

 
Dans ses carnets Ponge ne demandait à "l'homme de ne se considérer que comme un simple élément (animal comme un autre) dans le monde , dans le fonctionnement du monde." Faut-il vraiment préférer et encore graver dans le marbre la chute des RÉFLEXIONS ? Ce n’est pas alors exactement une matière giacomettienne....


        “Même sous le nom de PERSONNE, il ne pourra plus nous crever les yeux.
        Il ne s’agit que de prendre garde, et de surveiller son agonie.”

 

  

  On l’a compris:dans un texte sur le JE dont il fallait se défaire, Ponge parle aussi et surtout de lui:ronchon avec Zervos sur les questions d’argent (un classique), il évoque des souvenirs avec Armande, avance ses goûts, avoue ne pas aimer le bronze mais c’est essentiellement de son esthétique en acte (le presque parfait, l’imparfait baroque vivant, le dandysme moral), de sa jubilation qu’il nous fait cadeau.


  Libre à nous avec Ponge, comme on tourne autour d’un Giacometti, de circuler du texte (RÉFLEXIONS) aux notes (JOCA SERIA) et inversement.

 

 

 

 

Rossini, LE 23 avril 2013


 

 

NOTES

 

 

(1) Ponge, en bas de page: “Joca seria, expression proverbiale que l’on rencontre chez Cicéron: les choses sérieuses et celles qui ne le sont pas, c’est-à-dire toute chose, tout."Tout, rien.

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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