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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 06:55

 

 

 

 

  «Ce qui s'enracine dans l'actualisation physique fond [en lui] du spirituel.»       Wang Wei (415/443)- traduction de F. Jullien.

 

 

 « Mais jamais il[le lettré chinois] n'a fait comme Pétrarque qui, gravissant le mont Ventoux les Confessions d'Augustin à la main (la première ascension consignée comme telle en Europe), déplore de son sommet la vanité du «spectacle» qu'il a sous les yeux-au nom de la seule conversion à Dieu. L'expérience de ce lettré chinois est inverse: c'est dans et par le paysage qu'il accède à de la transcendance.»        F. Jullien (page 125)
 

  «Le propre d'un paysage est de me faire appartenir au monde»                         VIVRE DE PAYSAGE (p.217)

 

 

 

 

 

      De livre en livre, François Jullien poursuit son étude de notre civilisation au regard de la civilisation chinoise (et réciproquement- sans comparatisme mais pour cerner, de biais, un «commun de l'intelligible»). Son nouvel opus nous invite à examiner de près le paysage, le mot, sa représentation, son système et la pensée qui lui correspond en Occident….(1) Il s'agit pour lui de savoir ce qu'il en est du regard, ici et là.

 

 Partons avec lui d'une certitude «La Chine a été la première civilisation à nommer/penser le paysage». Alors qu'en Chine les pensées du paysage et de la peinture étaient accordées, longtemps en Occident, le paysage a été tenu en lisière:il a fallu du temps (un millénaire de plus) pour que le paysage prenne de l'importance et se laïcise en peinture.(2)

 

   Des questions retiennent F.Jullien:qu’est-ce qui fait système dans la notion de paysage et sur quels oublis ou rejets s’est-il édifié en Occident? Qu'est-ce qui fait que «le monde est monde, qu'est-ce qui fait qu'il y a monde

 

  Une réponse est proposée dans ce livre qu'on croit pouvoir dire digne du kiosque dont il parle si bien. N'allons pas trop vite.

 

  Laissons agir, vibrer, résoner le titre VIVRE DE PAYSAGE.

 

 

 

  Partons du mot paysage. La définition commune du mot apparu en 1549 en français est éclairante : “le paysage est la partie d’un pays que la nature présente à un observateur”. Ce qui vaut pour toutes les langues européennes. Cette notion de partie intrigue Jullien tandis qu'un autre point l'alerte:pour être adopté si lentement et si tard (par rapport à le Chine), le paysage, après quelques siècles de domination, semble disparaître au vingtième siècle.

  Sur ce double constat, Jullien se demande si quelque chose aurait été manqué dès le départ, serait demeuré longtemps impensé et s'il ne conviendrait pas de le penser justement. Et autrement. Vaste tâche….


 

  Jullien interroge trois composantes du paysage occidental qui lui semblent réductrices:tout d’abord, on vient de le dire, il est lié à un ensemble partie/tout (pays/paysage, suivant la définition classique)) qui le prive de l’essentiel, le sensible. Ensuite, dans le sillage de la pensée grecque, le paysage est dominé totalement par le visuel qui pousse à une évidente passivité et entraîne une privation d’autres apports . Enfin, notre rapport au paysage s’est élaboré sur le modèle sujet/objet, inventeur de l’objectivité, de la géométrisation de l’espace, “fondateur de la connaissance dont l’Europe moderne a tiré sa puissance.” L’omnipotence du point de vue (unique) et de la perspective n'est plus à démontrer. Les réactions (tardives) à cette opposition n’ont rien changé et le paysage s’effaça de la peinture au XXème siècle.... Reste la nostalgie romantique que Jullien ne tient pas en haute estime.


 

  C’est la poésie et la peinture chinoises qui permettent à Jullien de dégager ce qui se passe (et ne passe pas) dans le voir européen:depuis l’Antiquité et aujourd’hui encore, pour dire paysage, le Chinois dit montagnes(s)-eau(x), ce qui implique des pôles (haut/bas, solide/liquide,permanence/variance,opaque/transparent), une tension, des échanges permanents. Il n’y a pas, en face d’un Sujet dominant, un ob-jet à scruter, à dominer mais un monde mobile où l’on s’immerge. «Je» suis (si on peut dire) dans un processus d’interactions, de passages, d’échanges. Aucun blocage en un point de vue, nulle découpe dans le monde car un paysage «est l’opération du monde en son entier». Où nous avons tendance à tout composer/décomposer (analytiquement) à partir de l’opposition partie/tout, le Chinois choisit selon Jullien l’appariement, l’accouplement sur le modèle de la polarité indissociable attraction/opposition et ce dans tous les domaines (de la médecine à la politique en passant par les arts-qu’on ne peut séparer absolument, tout étant lié).(3)

 

 La poésie chinoise  est «commentée» avec une grande ductilité et donne beaucoup de force à sa thèse: tout y est manifestation,activations,oppositions, potentialisations, énergisations dans un procès du monde “où rien ne manque”. On ne relève jamais de regard unique (4) surplombant toujours des circonstances uniques mais une perpétuelle alternance, une tension permanente, bref une respiration. De la vie.(5)

 

Autant de caractéristiques (le style et la réflexion de Jullien déplacent cette notion classificatrice) que l’Occident ne possède pas depuis ce grand délaissement que Jullien nous permet de mesurer encore plus avec ses réflexions sur d’autres éléments comme le qi, l’attraction, le prolongement du matériel dans l’esprit (un passage majeur), le procès au sens de processus (il ose «processuel»), avec ses fascinantes pages sur la transcendance telle que le Chinois l’entend, ses variations sur l’aura et tellement d’autres encore. Tous ces chapitres sont une exploration et une célébration de la variation qui déjoue l’uniformité et l’atonie, mais aussi de la porosité, de la perméabilité, de l’échange, de lENTRE qui tient toujours plus de place dans ses propositions les plus ambitieuses.(6)

 

 

Fort de ses magnifiques pages sur les polarités, la tension connaissant-connivent et le déploiement; fort de son refus du paysage romantique (communion perçue comme compensation-réparation) et de la mode bio, fort de son hommage à Rousseau qui (comme toujours et en tout) est le premier à deviner ce que le sinologue appelle le paysagement, fort d’une lecture chinoise d’un passage de Stendhal, que propose F. Jullien? Il en appelle à une compréhension active de cette privation, de ce manque d’expérience du monde tel que le Chinois l'accueille, il nous invite à “sortir” de la caractéristique, de l’identité, de l’identification, de la propriété, bref de l’ontologie, il nous encourage à «sonder des choix anciens demeurés impensés», il nous pousse vers «une fécondité qui dort» et il croit accessible «un autre possible de la pensée». Il nous rend désireux de nous ouvrir à ce paysage chinois qui est un art de vivre au sens plein du terme.

   Un art de vivre. De vivre de paysage (comme on vit d'amour et d'eau fraîche suggère Jullien): le titre a sinué dans tout le livre. Nous comprenons mieux maintenant que si, en Occident, le paysage est à regarder et à représenter, le paysage chinois est à vivre et la peinture de paysage nous rappelle à ce vital originaire, «ressource où vivre peut indéfiniment puiser». 

 

 

 

  On apprend (7) mais surtout on ressent beaucoup avec ce regard autre et cette philosophie du vivre. Jullien pointe parfaitement ce qui, en Occident, rend dominante l’abstraction, à tous niveaux. On a déjà dit la qualité de son écriture, de ses commentaires de concepts et de poèmes: on doit lui être reconnaissant de ses efforts lexicaux (8) pour décentrer notre regard, dès la lecture. On ne peut qu’apprécier ses remarques sur certains paysages de la France qui nous orientent vers une «perception» différente parce qu'actualisante. On regrette tout de même que l’Europe soit traitée de façon monolithique (et assez peu est-ouest alors qu'il est si soucieux de «l'hétérogène du dedans») et on se demande si lire Stendhal à la chinoise est suffisant pour dé-cadrer notre vision et, surtout, si un éloge du sourcier, de l’originaire, de l’immémorial est absolument neuf en Occident (9). Enfin est-il si sûr que le paysage occidental soit à ce point réduit et que toutes les langues participent uniformément à cette réduction?
 

 L'œuvre de François Jullien fait incontestablement bouger les repères et mine les catégories:grâce à un style suggestif autant que mobile, elle a incontestablement un pouvoir d'appel et d'élan. Mais pouvons-nous «sortir» (aussi facilement que lui) de la logique implacable d'une langue et d'une civilisation qui fait, d'après lui, à ce point système? En tout cas, nous ne pouvons qu’espérer de sa part d'autres va-et-vient autorisant ce qu'il nomme «auto-réfléchissement de l'humain» et un livre sur la peinture chinoise moderne et contemporaine pour voir ce qu'est devenu là-bas le paysage. Et, en attendant, nous relirons souvent ses merveilleuses pages sur le kiosque chinois.

 

 

Rossini le 31 mai 2014

 

 

 

 

 

 

NOTES:

 


(1)F. Jullien avait déjà consacré un beau livre aux Arts de peindre de la Chine ancienne:LA GRANDE IMAGE N'A PAS DE FORME.


(2)On trouve des éléments d'histoire dans nombre de publications : on peut lire le COURT TRAITÉ DU PAYSAGE d'A. Roger chez Gallimard que Jullien reprend à sa manière sur ce point précis....On ne saurait oublier Augustin Berque et Anne Cauquelin (au style admirable).


(3)On ne sera pas surpris de rencontrer les jeux du yin et du yang. Citons Jullien :« Comme l'a très tôt compris, de son côté, la pensée chinoise, il n'y a de l'«un» que par de l'«autre» (yin et yang) et c'est de l'un que l'autre tire sa possibilité. De là qu'il n'y a pas, en Chine, d'ontologie possible, pensant l'en-soi «quant à soi» (kath'hauto), mais pensée paysagère: l'un ne se tend, n'émerge, ne ressort, n'a de «relief», c'est à dire n'«est», que par son autre.» 

 

(4)Sinon dans les traductions prises dans la logique de notre langue: celles de Jullien aidant à mieux saisir ce qui se joue profondément.

 

(5)Pas plus qu’à une symbolique ou une personnification, la peinture chinoise de paysage n’obéit à la ressemblance:elle recherche avant tout à rendre essor et vitalité. Montagne(s)-eau(x) est l’occasion pour F.Jullien de nous offrir un de ses plus beaux commentaires («La montagne, n’ayant aucune forme imposée, tel le rocher, est la concrétion dynamique de toutes les formes actualisations possibles.» Ou encore :«Ce que j’appelle ainsi  sa compossibilité, maintenant tous les possibles à égalité, en fait une ressource, ou fonds de formes intarissable, qu’il revient au peintre d’exploiter.»). On remarquera l'importance de la barre diagonale (/) et du tiret (-) dans le style de Jullien. 

 

(6)On peut lire chez Galilée, sa leçon inaugurale L’ÉCART ET L’ENTRE (2012), belle étape-bilan qui s'en prend à la notion de différence et promeut l'entre sans jamais l'essentialiser.

 

(7)Beaucoup sur notre espace:il a d’éclairants passages sur l’horizon (chez les Grecs comme chez les Chinois (lointain progressif, s’effaçant lentement, menant à l’à peine visible...)), sur le jardin, sur le lieu lien etc..


 (8)Il aime le mot brancher (qui n’est peut-être pas le meilleur choix) et il est conscient des pièges que lui tend une modernité avide de mots «nouveaux» qui ne correpondent pas à ce qu’ils promettent avec lui: par exemple, à un moment donné, il propose épanchement, faute de mieux).

 

 (9)Sans doute n'est-ce pas la même source, le même originaire. Tout de même, l'absence dans ces pages de la poésie occidentale est troublante.

 

 


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Published by calmeblog - dans philosophie
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