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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 16:05

    

 

"Je crois aux mots."

                       Éric Fottorino

 
  Pour comprendre les souffrances d'un pays, les postes d'observation sont hélas ! très nombreux. Pourquoi pas le RER, sans le secours de la sociologie?


    À l’automne 2012, en quelques semaines,  trois personnes se sont jetées sur les rails, près de chez É. FOTTORINO, sur la ligne qu’il connaît bien pour l’emprunter régulièrement. À chaque fois, il observe les réactions de la SNCF qui se contente d’une phrase neutre, imprécise, mensongère (“Suite à un accident grave de voyageur…”-le titre du livre) et celles des voyageurs dérangés par les retards.
    Il constate que les corps dispersés ne provoquent aucune empathie parmi la foule mais seulement de la colère voire de la rage: fusent les insultes à l’endroit du suicidé qui ne se soucia même pas des vivants désireux de vite rentrer chez eux. Du premier suicide de septembre, Fottorino apprendra peu:un vieil homme dépressif, mort sans laisser d’explication. À peine huit jours plus tard, un dimanche, sa fille assiste elle aussi au saut d’un désespéré. 
    Alors, dès le lendemain, dans une rame sordide, repoussante de saleté, quelque chose se passe en lui, quelque chose naît dans sa conscience: le sentiment qu’il y a beaucoup plus de suicides de cette sorte qu’auparavant s'impose. Un souvenir de ses études revient à la surface et, dès lors, il lui devient impossible d'oublier aussi facilement qu’avant les morts anonymes du RER. Il veut savoir. Il cherche à s’informer sur la victime. Rien de solide ni de précis. Survient alors le troisième suicide.
    E. Fottorino consulte la presse locale qui en parlait à peine et qui préférait dans un des cas parler des soucis d’un train radioactif. Il sait seulement que le premier mort était un homme de 81 ans;que la deuxième victime avait 37 ans;que la troisième était un homme encore inconnu. Les journaux précisaient que le nombre de morts sur les voies dans la région se situait entre sept et dix.
    Injuste, il s’en prend aux réactions qui lui paraissent dominantes chez les voyageurs, l’indifférence agressive, la volonté d’oubli, la préoccupation misérablement égoïste. Il enrage contre ceux qui s'emportent et ne pensent qu'à eux. Dans un des journaux locaux il note tout de même qu'"il fut question de cris poussés par des témoins de la scène. Une réaction humaine mentionnée pour la première fois. Des cris.(...) J'ignore ce que les spectateurs involontaires du drame ont fait de leurs cris. Les ont-ils ravalés ou jetés à la poubelle comme des tickets usagés, avant de les oublier?" Il oublie que lui, depuis trente ans, n’a jamais réagi différemment.
  Troublée, sa conscience est maintenant alertée (il serait indispensable de comprendre les raisons soudaines de cette alerte autant que les mécanismes de ses (nos) oublis). Il poursuit son questionnement lancinant : pourquoi ce silence auquel il ne s’habitue  plus accompagne-t-il systématiquement ces drames?

    À la manière d’un journaliste (qu’il fut et demeure sans doute(1)), il cherche à rencontrer des proches des victimes (Sophie, qui connaissait le vieux monsieur et la mère de famille: pour des raisons familiales, cette femme parle gravement et lucidement du choix suicidaire), des habitués de ces disparitions volontaires (un capitaine de pompier lui apprend beaucoup); il a une révélation devant deux tableaux de Hopper, il entame le procès déjà ancien mais toujours nécessaire des trains de banlieue déshumanisants (comme leur provenance et leur destination) et de la laideur violente de ce monde qu’il décrit parfois avec des images zoliennes.

 

 

  Sa conviction est que les victimes “volontaires” ont voulu nous parler. Il croit percevoir un sens. Là aussi, il pense qu’il s’agit de cris:“Ils meurent devant témoins. Leur mise à mort est une mise en scène. Je sens qu'ils nous confrontent à notre indifférence, à notre incapacité à les entendre et même à les regarder. S'ils se jettent ainsi au vu de tous, c'est qu'ils se croient invisibles." D'après lui, ils ont voulu secouer la société aveugle et sourde, "notre société du chiffre triomphant et des records insignifiants [qui] ne sait pas relier chômage et suicide, précarité et suicide, harcèlement et suicide, perte de l'estime de soi et acte désespéré. Laideur et envie d'en finir."

 

 

Que faire face à ces drames qui sont d'abord un drame du silence et du langage? Fottorino propose de parler, de parler "contre le non-dit organisé", contre ce traitement des "laissés pour compte, fourgués dans l'anonymat d'une statistique." "Inconnus jusqu'au bout, ils sont des etc."Il veut qu’on parle, qu’on parle vraiment de suicide, de boucherie, d'horreur. Il souhaite même qu’on affiche le portrait des morts volontaires pour leur dire au revoir.

  Parler, nommer. Il admet qu'il désirerait
parler aux autres voyageurs mais il a peur de leur faire peur en les faisant parler. En outre, il constate que lorsque la parole se libère, ce n’est pas toujours supportable. Il va lire un site ancien de la Toile (2008/2009) où eurent lieu de vifs échanges à propos de ces morts choisies: sous pseudos éclatent insulte, colère, haine envers ces suicidés qui pourrissent la vie des usagers - les doléants sont eux aussi défigurés par la vie mutilée. Heureusement, il peut également lire des témoignages émus, des manifestations de respect profond pour les morts, des réactions humanistes voisines de la sienne.

 

  É. Fottorino ne s'habitue pas au silence et devine bien le malaise, la culpabilité de beaucoup. Profondément, il voudrait remonter aux sources de ce qu'il devine être une crise latente, une crise en sommeil cauchemardesque. "N'ayez pas peur de penser" proclame une inscription sur son trajet. Héritage situ ou anar qui lui semble oraculaire.


  Et pourtant, comme tout le monde, il reprend le métro ou le RER: il comprend mieux les comportements de tous et revient sur ses propos emportés. En lisant "quelques paroles électroniques égarées sur la vaste toile, j'ai ressenti ce qu'ils éprouvent, les blasés des suicides à grand spectacle, les affectés par cette détresse insondable. Un mélange d'exaspération, de compassion, et de crainte aussi. Celle du reflet dans un miroir. L'accident de personne frappe chacun d'entre nous. Plutôt se détourner que de découvrir sa propre image." Il fait son auto-critique (lui aussi, pendant ses trajets, se ferme au monde de la laideur et de la misère) et reconnaît que "nul n'est vraiment indifférent. La colère est le contraire du dédain."

 

 

 

Parler, nommer, partager l'impartageable. Écrire. Sur un mur. Sur la Toile. Dans un essai - témoignage.

 

 

 

  Ce texte parfois trop bien écrit (les formule brèves cinglent, claquent, sans doute pour éveiller) est le récit d'un honnête homme qui eut, un temps, une certaine autorité dans un puissant quotidien (2) et qui prend conscience que nous sommes dans un moment de désarroi psychique et social profond et d'impuissance extrême; qui sait que le sens de chacune de ces morts est insondable (et inviolable) à jamais mais qui veut croire que le sens global de toutes ces disparitions et de tous nos silences définit quelque chose de notre présent explosif ou implosif.


Que faire? La solution est politique mais Fottorino aime trop les mots pour ignorer que dans le système qui tient les RERiens (et les autres), ils sont devenus vides, oppressifs, intrusifs, à commencer par ceux devenus insupportables de sens et d'être-ensemble.


Que faire? Mettre en vente gratuite le petit volume de Fottorino et surtout attendre des écrivains qu'ils disent ce foutu présent sans refaire du Zola mais en inventant les formes radicales qui exprimeront les souffrances d'une foule et des désespéré(e)s sans en chercher le sens.

 

 

Rossini, le 27 mars 2013

 

 

NOTES

 

(1) Je ne sais pas.

 

(2)Quotidien qui a eu sa (large) part dans l'évolution éducative et culturelle de la France.

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Published by calmeblog
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