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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 06:30



     Pourquoi Brando dans un site «littéraire»?  Parce qu’il  a toujours hanté les écrivains (des exemples américains récents le prouvent assez) et que, tôt ou tard, il trouvera des femmes ou des hommes de talent pour dire comment il voulut la mort de l'acteur. En attendant, lisons UN SI BEAU MONSTRE.
     Son auteur, François Forestier est un critique de cinéma réputé qui a réussi dans le polar et qui aime raconter des destins peu communs comme ceux de Howard Hughes, Aristote Onassis ou Martin Luther King. Il a connu un beau succès avec Marilyn et JFK, un livre dont il reprend la méthode d’investigation à base de lectures et d’entretiens avec ceux qui ont côtoyé le personnage étudié - en particulier J. Greco, Nadine Trintignant pour la France etc...
      Aujourd’hui il s’attaque à un des «détestables» (qu’il dit aimer),  à celui qui fut considéré comme «le plus grand acteur du monde...», phrase qui évidemment n’a aucun sens mais que Forestier reprend plusieurs fois.

   Passé le premier chapitre qui pourrait faire penser à une ouverture de film noir, le lecteur va de surprises en déceptions.
   Globalement, le livre est facilement construit sur l’ascension de Brando puis sa lente et savante dégringolade dans un enfer de plus d'une saison.... Sa courbe en croise une autre : celle de son «rival», Laurence Olivier assez longuement évoqué en compagnie de Vivien Leigh.

    À l’aide d’un nombre considérable d’anecdotes sans doute vraies (et quand il y a doute, il rapporte tout de même, en insistant bien, la rumeur), F. Forestier nageant comme un touriste égaré au milieu d’une rivière riche en crocodiles dresse un portrait de Brando en pervers, en sadique, en diva toxique (l'auteur aime ce mot), en psychopathe (selon Lewis Milestone),  en masochiste qui ne veut pas souffrir, en fuck machine, en lâche exploitant la fragilité des êtres, en couard face aux gentils mafieux envoyés par Sinatra, en animal avide, en séducteur qui récite des morceaux de rôle pour attendrir et émouvoir toute femme passant à sa portée, en homme parfois courageux qui s’engage dans de nobles causes mais pour les abandonner vite, bref comme aurait dit E. Ambler «une petite merde». Un salaud, en type sale, un sale type qui a provoqué morts et suicides.

    On est un peu étonné d’apprendre très tardivement dans le livre que son fils n’a pas l’ "intelligence acide de son père" - mais Brando avait sans doute seulement l’intelligence du pervers. On est encore plus surpris de constater qu’aux yeux de Forestier Brando a eu parfois du talent, qu’il a mérité l’Oscar pour le Parrain  et qu’il a eu de brillantes improvisations dans le DERNIER TANGO : fait incroyable, avec Huston (qui a "une autorité que lui confère son passé de boxeur,de bagarreur, de buveur, d'aventurier, de dur de dur"), dans REFLETS DANS UN ŒIL D’OR il a été bon, «superbe» même.

    En réalité c’est le monstre Brando qui intéresse Forestier et s’il est question du monde du cinéma, des privilèges dont profitent certains acteurs, il est assez peu question de cinéma: les plus longs chapitres sont consacrés aux pires films de Brando et il est indiscutable qu’il y en eut beaucoup. Négligeant le cinéaste qui n'est pas nommé, méprisant Tenessee Williams, Forestier traite par l'ancedote L'HOMME À LA PEAU DE SERPENT: pour qui a vu, ne serait-ce que la tirade initiale de Brando, il va de soi qu'il a ouvert à bien d'autres des possibilités inconnues jusqu'à lui.

    Devant ce catalogue (vraiment mal écrit (1)) des bassesses et des turpitudes d’un homme, devant cet inventaire des fantaisies, des excentricités, des conquêtes d’un "malade" triomphant puis tombant parmi des personnages que Forestier nous présente avec des diapos qui se succèdent à toute vitesse (un être pour Forestier se résume à son orientation et à sa conduite sexuelles) et sur lesquels il projette une psychologie plus que sommaire (pourquoi Brando fut-il le scorpion de lui-même ? Forestier ne le sait finalement pas), on se pose une ou deux questions.
 
   Comme Forestier sait tout sur Brando (au point d’être parfois dans sa tête) on se demande parfois, à le lire, si, en dehors des baisades innombrables (Simenon a-t-il été battu?), des affaires de divorces, des glaces et des hamburgers et de Russell son raton laveur,  Brando était un être absolument vide: lui qui pourtant rencontra, entre autres, Williams, Cocteau, Cabrera Infante n’ouvrit-il jamais un livre (en dehors de LA GUERRE DES GAULES ou de métaphysiciens charlatans), regarde-t-il des tableaux, voire des films (en dehors de ceux d’Abbott & Castello?). Mystère. Son talent (parfois consenti par l'auteur, comme on a vu) dépendait-il de ce vide?
  Surtout : pourquoi Luc Moullet ne l’a-t-il pas placé dans son grand livre LA POLITIQUE DES ACTEURS alors que Brando avait lui, bel et bien, une (radicale) politique de l’acteur? Pourquoi, à l’inverse, a-t-il été et est-il encore considéré par les plus grands comme un légataire majeur et généreux dans l’évolution du travail d’acteur?

  Pour ceux qui ont connu Brando vivant, le livre de Forestier sera pour eux un CINEMONDE dans une version trash assez inédite et très documentée (2); pour les plus jeunes, il restera le gros parrain et le chauve Kurz qui dit "Horror, horror", un acteur parmi bien d'autres. Un nom de monstre. Sans doute ne sauront-ils jamais ce qu'il montra dans cet art qu'il détestait.

 


  Forestier ne veut surtout pas qu’on dise qu’il a écrit une biographie. Le livre refermé, on a du mal à savoir encore ce qu’on a lu.

 

 Brando mérite -au moins- son Michel Schneider.

 

 

 

NOTES

 

(1) Forestier ne connaît que les énumérations, les accumulations et les présentatifs, ne lésine pas sur les formules rebattues ("au beau milieu de nulle part"; "aussi raide qu’un parpaing"; "un œil d’aigle"; "un froid de gueux"), abuse des phrases nominales et se répète, se répète....

(2)Il y a chez Forestier une passion du détail qui mériterait une étude parce qu'elle ne relève d'aucune esthétique.

 

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Published by calmeblog - dans essai
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