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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 05:48

«So there was not an «I» any more-not a basis on which I could organize my self-respect-(...)»

    Vous souffrez d’insomnie et, peu à peu, nuit après nuit, comme au milieu d’un ouragan muet ou au cœur d’une tornade silencieuse qui vous ravage extérieurement et intérieurement, sous vos pieds, le sol vacille, se fendille, ouvrant des brèches qui avalent des morceaux de votre décor tout en en faisant saillir d’autres venus du dessous. Plus gravement, le je et son socle se craquèlent:la statue vivante sonne faux ou vide. Ça craque. Et pourtant tout a commencé bien avant l'effondrement.
    C’est ce qui arriva à Scott Fitzgerald qui en décrivit les étapes et les états en de petits textes confiés en 1934 puis 1936 au magazine ESQUIRE. Crack-up ici est traduit par l’effondrement; d’autres ont proposé la fêlure ou encore Craquer (1).

 

   Fitzgerald a des dettes, il n'a plus le succès de la décennie précédente, il boit beaucoup; Zelda penche vers la schizophénie. C'est ce que tout préfacier raconte. Fitzgerald ne le dira pas, du moins pas directement. Gingrich, rédacteur en chef d’ESQUIRE, lui rend visite et lui réclame de la copie. Scott Fitzgerald lui répond :"Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire."(2) C'est ce qui va s'appeler THE CRACK-UP.(3) L'écrivain  fera souvent référence à sa montre : c'est pour indiquer à quelle pression il doit obéir pour rendre "sa copie" à ESQUIRE. Jamais ici il ne tirera à la ligne.

 

    Comment écrire quand on n'en a plus ni la force, ni l'envie? L'auteur de GATSBY va écrire sur cette fissure qui s'élargit et qui, paradoxalement, ouvre encore (à) l'écriture comme le montra  Deleuze. Ecrire sans défaillir; dire la faille, la décrire, écrire le long de cette faille qu’élargit encore un peu l’écriture.

 

 

   Ecrire son auto-portrait en assiette fêlée ou en chien devenu méchant.

 

 

 

 

  A première lecture, le premier texte (celui de 1934), SLEEPING AND WAKING est tout bonnement drôle et ne fait presque rien redouter, en tout cas au début : Fitzgerald pense que ses premières nuits d’insomnie sont dues à un combat contre un moustique dont il raconte l’épique poursuite, la stratégique contre-attaque puis la victoire à la Pyrrhus. Il narre aussi avec humour ses débuts de nuit, ses rites pour faire venir le sommeil, enfin son premier endormissement. Puis c’est l’éveil et s'ouvre «la véritable nuit»: « l’heure des ténèbres, est entamée.» Dès lors s'élaborent les tactiques défensives:aller faire un tour, éviter de lire, avaler du luminol, se raconter des histoires du passé, rêvasser pour revenir dans le sommeil...: à Princeton, on lui confie le poste de quaterback ; pendant la guerre, les Japonais ont envahi le... Minnesota et le capitaine Fitzgerald ...Non... ces scénarios (qui ont eu leur efficacité) sont usés. Lentement, cette usure va faire partie du crack up et prendra une importance qui ne sera sensible qu’à la fin de la dernière «chronique», HANDLE WITH CARE...Lentement, la fissure s'élargit. Au départ, dans l'enfance et l'adolescence, un gars de Baltimore s'imagine en statue vivante.
  Comme les rêveries ne fonctionnent plus, c’est alors l’acmé de l’insomnie, «l’éternel tremblement au bord d’un précipice ("abyss")»: comme s’il était déjà en Enfer, incapable de revenir à la vie, il subit l’assaut du «perdu», du «disparu», du «dissipé», de "l’irrécupérable», des remords, des reproches (avec cette phrase qui prépare inconsciemment les textes suivants : «Je n’aurais pas dû me briser moi-même en essayant de briser ce qui ne pouvait l’être.»). Viennent heureusement le sommeil et de beaux rêves souvenirs.

 
    Deux ans après, THE CRACK-UP proprement dit est publié en trois temps : en février, puis mars et enfin avril 1936. Il prolonge le texte précédent, l’approfondit, suit, poursuit la ligne de faille.
    L’attaque est célèbre, les traductions françaises mettent en valeur sa dimension implacable et irréfutable (Of course life is a process of breaking down(...)». On comprend que le mot process va s’appliquer aussi à son introspection.
  L’évocation prend dès lors un ton plus grave. Progrès du «process». Longtemps, dans le grand écart de la vie, il parvint à surmonter les contradictions. Il allait de l’avant, "comme une flèche lancée de néant en néant". Puis ce furent la fissure, la fêlure, enfin la faille qu’il écarte encore à mains et cœur nus. L’insomnie n’était qu’un aspect de la crise. Le moustique ne fait plus rire.
 

 Sans outrance, sans impudeur, fort de la conviction qui frappe l'incipit de THE CRACK-UP, Fitzgerald examine sobrement les coups extérieurs, les attaques de la vie (l’attente vaine de l’aubaine) mais profondément suit la ligne de fracture intime.

  Sous l’apparence d’une improvisation, il évoque logiquement les signes de la crise, la crise proprement dite puis la cassure qui l'attaque encore... Pour finir, une grimace d’adieu en forme d’appel au secours qui se sait sans écho.
 
  Sans insister Fitzgerald décline ses symptômes:un désir soudain de solitude et de silence, une sensation de fatigue, le refus de penser, la pratique de listes, la prise de conscience de la comédie sociale (du comme si). Tout lui pèse, lui coûte. Il devient amer, irritable, ne supporte plus grand-monde, ressent même de la haine;il n’a que faire d’une comparaison avec le grand Canyon sous l’égide de Spinoza:Schopenhauer, mieux venu, ne l’aurait pas plus aidé.
  Autour de lui on a beau faire:la vitalité perdue ne revient pas sur commande.
 

  Il ne laisse pas d’illusions sur les solutions : il est inutile de penser à plus malheureux que soi : «Mais à trois heures du matin un paquet oublié acquiert la même importance tragique qu’une sentence de mort et le remède ne fait aucun effet- or lors d’une vraie nuit noire de l’âme il est toujours trois heures du matin, jour après jour.»(j'ai souligné) Inutile aussi de confondre dépression et découragement.
 

  Soudain, paradoxalement, au cœur d’une accalmie, c'est le moment du retour de souvenirs connus, vieux de quinze ou vingt ans qui en disent de plus en plus long: la petite strie de l’affaire du quaterback a pris une plus grande dimension et se transforme en la craqûre d'une maladie survenue pendant les études qui le prive de... médailles et d'aptitude à la domination personnelle. Un autre souvenir surgit des lézardes de sa mémoire:un histoire très personnelle où amour et argent se mêlent.
  C’est alors, dans le silence, l’effondrement, la crise. The crack-up. Tout ce qui le tenait debout, ce à quoi il croyait est balayé. Tout fuit. Il commence par son art : une certitude le détruit. Hollywood va asservir la littérature. Ensuite il examine tout ce qui a servi à construire la statue intérieure Fitzgerald, tous ces emprunts qui en ont édifié le socle. Au plan de la réflexion, il dépendait d’Edmund Wilson, il lui faisait confiance en tout;dans la vie, un homme lui servait de modèle d’action;il imitait un autre durant les pannes d’écriture;un quatrième le guidait dans ses relations avec les autres; en politique, après un long éloignement, il suivit les opinions d’un jeune homme. Une tête épuisée, vacante, comprend qu'elle n'est rien et qu'elle ne sait penser qu'à son lourd passif et à son passé d'illusions. C'est l'épreuve du vide.
 
  Réfugié dans un motel, il cherche à comprendre ce qui lui est arrivé et ce qu'il peut faire. Il rêve d’une rupture sans retour, un «clean break» sous forme de rejet de sa comédie sociale et morale, de repli cynique, de refus du gaspillage. Comédie pour comédie, il adopta un certain sourire (merveilleux passage où Fitzgerald nous dit qu'il sait toujours écrire:«Et puis le sourire - j'allais me confectionner un  sourire... J'y travaille toujours. Il s'agissait de réunir toutes les qualités d'un gérant d'hôtel, de la vieille fouine experte en relations sociales, d'un directeurd'école le jour des visites. d'un liftier de couleur, d’une tapette faisant des mines, d'un producteur achetant la marchandise à moitié prix, d'une infirmière diplômée prenant un nouveau poste, d'une prostituée sur sa première rotogravure, d’un figurant plein d’espoir passant près de la caméra, d’un danseur classique ayant un orteil infecté, sans oublier bien entendu le sourire épanoui de bonté commun à tous ceux qui, de Washington à Beverly Hills, n'existent que grâce à cette mine de clown difforme.» ), il travailla sa voix pour faire bien entendre son indifférence aux autres. Un masque est tombé: il en fabrique un autre. La statue fracturée et vide s'est écrasée sur l'idéal:le passage est douloureux parce que naïf et infantile - Fitzgerald le sait bien qui fait justement une comparaison avec un enfant. Il n'a jamais été le héros complet dont il rêvait : "le vieux rêve d'être un homme complet dans la tradition de Goethe-Byron- Shaw, doté d'une opulente touche américaine, une sorte de combinaison de J.P. Morgan, Topham Beauclerck et saint François d'Assise, a été relégué dans le tas de vieilleries à jeter-épaulettes portées un jour sur le terrain de football à Princeton et casquettes de régiment jamais portées en Europe."....

 


    La fin est poignante sans emphase: entre ironie et auto-ironie, entre sarcasme et rabaissement de soi, il parle du bonheur enfui qui n’est qu’une exception et qu’il ne pouvait communiquer à personne mais le distillait en fragments au fil de petites lignes dans les livres..

 

 

 

    Pour frôler parfois des abîmes aux échos proches, Fitzgerald n’a rien d’un romantique : le noir chez lui ne se claironne pas en faisant traîner la note interminablement. Pour dire la souffrance, la nuit noire de l’âme, «la fuite» de «son enthousiasme et de sa vitalité», pas de symphonie. Un ton léger et grave, des changements soudains de registre. Des images prosaïques empruntées à l’économie (la fin des petits commerces), à la banque, au krach de 1929. Une façon de se minorer qui vous fait vous pencher pour écouter un texte immense sur l'évitement de la pensée, la fatigue du penser, sur les retards de la conscience, sur l'enfance indestructible, la futilité et le gaspillage et la seule passion, l'écriture qui, dans l'immolation de soi-même, est  presque encore un bonheur....(4)

 

 

 

 

Rossini, le 30 septembre 2012

 

 

 

 

NOTES

(1)Rappelons l'anecdote que cite l'édition folio :" Arnold Gingrich, rédacteur en chef d’Esquire, a raconté à Sheilah Graham, qui le rapporte dans son livre, Beloved Infidel, comment Scott Fitzgerald a écrit La fêlure. “Je suis allé voir Scott à Baltimore, à la fin de 1935, pour lui demander pourquoi il ne nous envoyait plus d’articles.” Scott, malade, en proie à l’alcool, lui répondit : – C’est que je ne peux plus écrire. Arnold lui dit : – Scott, il me faut un manuscrit de vous. J’ai les administrateurs du journal sur le dos. Ils veulent savoir pourquoi nous vous payons. Même si vous remplissez une dizaine de pages, en recopiant “Je ne peux pas écrire, je ne peux pas écrire, je ne peux pas écrire”, cinq cents fois, je pourrai au moins dire qu’à telle date nous avons reçu un manuscrit de F. Scott Fitzgerald.– C’est bon, répondit Scott. Je vais écrire tout ce que je peux écrire sur le fait que je ne peux pas écrire. Ce fût La fêlure. ” (La fêlure, traduction D. Aubry et pour les nouvelles de S. Mayoux)." On a vu que S. Fitzgerald joue avec l'idée de commande pressante.


(2) Pierre Guglielmina dans UN LIVRE A SOI aux BELLES LETTRES (en 2011).

 

(3) Texte commenté jadis de façon étourdissante par G. Deleuze en appendice à LOGIQUE DU SENS.

 

(4) En 1936,  F. S. Fitzgerald fit deux tentatives de suicide.

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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