Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 août 2014 7 10 /08 /août /2014 04:35


   «Chaque jour amène sa cargaison de photographies ou de tableaux, et je dois avouer que plus j'avance en âge, et dans l'accumulation de ces documents, plus vive est la conscience de mon ignorance, des zones immenses qu'il nous reste à découvrir et des peintres qui nous sont inconnus, en particulier des XVIIe et XVIIIe siècles italiens

                                                   F. Zeri (page 152)


  Ce texte du grand expert en art Federico Zeri tient parfois de l’autobiographie pressée, du chapelet d’anecdotes, du carnet de commérages et du règlement de compte (1): pourtant, il faut avouer qu’il a tout de même bien des vertus. Comment passer à côté d’un homme qui affirme que l’absence de LA GRANDE JATTE dans un musée parisien est à ses yeux un drame …?


   Dans ces souvenirs recueillis à Paris par Patrick Mauriès, on apprend mieux qui était F. Zeri (né en 1921, il meurt en 1998), l’expert en art, le “chercheur atypique”, visiting professor à Harvard, le polémiste qui s’en prenait facilement à la télévision italienne et qui, sur le tard, crut jouer le Spectacle contre le Spectacle, ce qui lui apporta une popularité sans intérêt et le priva sans doute de quantité de forces: son auto-portrait est limité mais on devine beaucoup de lui avec ses récits, ses portraits d’amis et d’adversaires et surtout avec le ton qu’il emploie. Indiscutablement intransigeant, il peut avoir la rancune tenace mais sait saluer des êtres qui l’ont marqué. On mesure l’incroyable chance qu’il a eu dans son travail, dans ses rencontres. Il apprit auprès d’un maître, Toesca, connut bien Berenson (il en montre les grandeurs et les limites), œuvra pour le comte Cini, pour de grands musées américains, pour Contini, participa à la constitution du musée Getty et fut même invité à vérifier en URSS que les HAUTEURS BÉANTES était d’un réalisme aigu, ce qui ne l’empêche pas de dire son admiration pour la beauté de Saint-Petersbourg et ses surprises à Tachkent ou Samarkand. On devine un goût prononcé pour la fréquentation des belles femmes:il tait le nom (connu) d’une qui fut sans doute sa grandes passion. Sa vie était volontairement double mais équilibrée:le travail en solitaire, austère, patient, méticuleux; la vie mondaine et nocturne qui lui fit rencontrer des personnages qui comptaient à cette époque: il aima le milieu du cinéma hollywoodien et il évoque avec talent quelques stars.


 Cette suite d'entretiens riches en anecdotes ne tombe pas toujours dans le commérage:on goûte la description de lieux enchanteurs (la maison de Cini à Venise!), on apprécie des portraits assez équilibrés (il semble juste avec Getty (2)), des saluts à des destins moins heureux que le sien (le professeur Lazarus par exemple en URSS) sauf quand il s’agit des fonctionnaires italiens de la culture et des arts, quand il évoque les soutiens du fascisme devenus soudain socio-démocrates à la Libération voire communistes et, surtout, quand il est question de son grand ennemi Roberto Longhi (l'autre grand critique-expert d'alors) sur lequel il s’acharne avec rage et auquel il ne concède qu’un talent littéraire....Rares sont les sujets où Zeri ne prend pas l'occasion de lancer une parenthèse-banderille.

 

 


 Plus intéressant:il dégage bien sa philosophie de l’expertise en art, tout en se défendant d’être seulement “attributionniste”. Une formation solide, un apprentissage permanent, un travail acharné, un doute actif, des lectures considérables, une méthode lentement mise au point
. L’essentiel de sa conviction tient dans un refus absolu de l’idéalisme dans l’histoire de l’art:sans avoir jamais été marxiste (il dit sa dette envers l’oublié F. Antal (combien de traductions en français?)), il croit à la nécessité d’une connaissance aiguë du contexte ou plutôt des contextes d’un artiste et de ses créations. Il n’a pas de mots assez durs pour les théoriciens de «l’art pur» et leur approche anhistorique. Il donne quelques exemples instructifs: le paysage (dans les pays du nord et en Italie), les causes historiques qui présidèrent à la création du Jugement dernier de Michel-Ange. Même avec réticences parfois, il salue Warburg et Panofsky.

 

Il définit bien sa méthode (photos, identification du sujet, origine (atelier, ville, région), données stylistiques (3)), reconnaît des erreurs, montre la complexité de la situation d’expertise quand on sait qu’un tableau est plus le produit d’un atelier que d’un seul pinceau (il évoque le rôle de la famille, des enfants de Tintoret, de Marco en particulier) ou que le style d’un peintre n’est pas défini une fois pour toutes:il a pu parfois beaucoup changer en fonction de puissantes influences dues aux nombreux voyages dans des villes parfois voisines mais aux avancées esthétiques différentes. Il n’est pas peu fier de sa proposition d'identification de Pier Mattéo d'Amelia. Œil exercé par les années de fréquentation des œuvres et des styles, il s’étonne de voir des élucubrations interminables pour des identifications qu’il juge faciles:il s'éloigna de l'entreprise Getty pour un Kouros qu'il tint toujours pour un faux. Il ne fallait pas déplaire à quelque parrain....


 En réalité, sa force résidait dans une immense curiosité et une volonté de tout considérer sans a priori. Il voulait tout voir: le sublime, le délaissé, le kitsch. On constate chez lui une passion de la découverte et une méfiance à l’égard des canons infondés et des hiérarchies sclérosées. Spécialiste de trois siècles, il avait autant d'intérêt pour des pans oubliés de l’histoire (l’influence de Byzance (une des ses fascinations), les trésors de la Dalmatie) que d'admiration pour des artistes plus récents alors (le Picasso de 1927 à 1939, Rothko). Tout méritait son attention et cette liberté ainsi que la science obtenue par sa méthode et sa pratique lui permettaient des certitudes qui ont passé souvent pour des aberrations. Même en URSS (régime qu’il honnissait mais dont il plaignait la population), il trouva des motifs de recherches et, plus tard encore, il se passionnera pour Palmyre, Petra et regrettera de n’avoir pu aller en Algérie «qui a subi l'invasion des Vandales et des Alains, et où les témoignages de culture grecque et romaine furent totalement détruits avant que ne s'installe la culture islamique: les plus grands centres de l'Antiquité tardive ne sont plus depuis des siècles que des déserts de ruines.».


   Si sa vie fut d’une étonnante richesse, il lui en aurait fallu au moins une autre pour compléter ses intuitions sur le portrait, les perceptions de la couleur dans l’histoire, sur une nouvelle mise en situation du Caravage, sur le rôle des Carrache, «les conditions de leur surgissement et de leur développement, chapitre parmi les plus compliqués et les plus fascinants de l'histoire de l'art italien.» et tous ces chantiers qui sont peut-être encore dans la maison qu’il fit construire à Rome qui le raconte assez bien toute seule avec sa bibliothèque immense et ses collections aux principes si personnels (ni trop chères ni possessives).


 

         «Mais l'endroit se distinguait surtout par son extraordinaire constellation de vieilles aristocrates vénitiennes qui, tout en ne laissant pas d'être assez assommantes, flattaient ma passion du bizarre sinon du macabre.»


 

          La fin des entretiens laisse paraître la nostalgie d’un vieil homme et les doutes radicaux nés d'une crise qu’il évoque avec émotion. Pareil livre était gros d’un immense roman proustien ou d’un film viscontien (admiré par Zeri)(4). Libre à nous de lui inventer les formes que cette vie, cette passion, ce regard méritaient.

 

 

 

Rossini, le 11 août 2014

 

 

 

NOTES :

 

 

 

(1)Il y avait du rififi chez les experts en art (les choses ont sûrement peu changé) et il est rarement charitable pour les Italiens (il se flattait d'avoir un nom aux origines lointainement syrienne) et encore moins pour la Pologne.

 

(2)Ils passaient tous les deux des soirées et une partie de la nuit à lire et «à discuter dans son bureau(...) les textes de l'Antiquité classique ou décadente, des Nuits attiques d'Aulu-Gelle aux Deipnosophistes et à l'Histoire d'Auguste."...

 

(3)Zeri propose un stimulant mode de lecture des tableaux en commençant par le tout ou la partie selon que vous êtres chez les Flamands ou les Italiens. 

 

(4)Fellinien aussi pour le grotesque de la télévision berlusconienne et la politique petite-bourgeoise.

 

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans critique d'art
commenter cet article

commentaires