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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 05:41

  "Il s'intéressait non seulement aux objets mis au rebut mais aux événements inattendus et aux coïncidences."

 

  "Il était évident pour lui que le monde se composait et se recomposait sans cesse en un éternel processus d'insatisfaction."

 

     "Ainsi l'artiste orienta-t-il sa vie dans le sens des lignes de force de l'énergie américaine."

 

 

   Comment dire le début du XXème siècle aux États-Unis après Dos Passos, quand on a lu très tôt Ovide et contemplé, béat, les innombrables traces de patins sur une patinoire? Comment raconter l’expansion du capitalisme (prenant conscience du pouvoir de la reproduction) et les obsessions secrètes des capitalistes, les luttes ouvrières ou les combats anarchistes, la percée du jazz?

  Comment? Avec des vignettes animées, des silhouettes finement ironiques, un grouillement de personnages presque tous attachants, avec un roman qui livre son mode d’emploi et avant tout, avec des destins croisés qui s'éclairent les uns les autres. De grands destins, des petits.

Dans un livre-aiguillage. Avec d'étourdissantes coincidences.

 

Une rhapsodie. Une ragsodie.

 

Ainsi, que de personnages passant par la modeste ville de New Rochelle où vit une brave famille dont nous connaîtrons les incessantes métamorphoses!

 

Tout se croise, se décroise, tout file, défile. Tout mue. J.P. Morgan rencontre Ford mais aussi une équipe des Giants en plein cœur de l'Égypte plurimillénaire. Viendront sur le devant de la scène Zapata, Teddy Roosevelt, Woodrow Wilson, Houdini, son ami d'un jour l'archiduc François-Ferdinand ....Et chacun découvre son imprévisible destin:les surprises rythment les intrigues mêlées. À la fin, significativement, c'est la victoire d'un homme de cinéma, d'images....


Tout mue: sauf peut-être l'exigence intérieure chez quelques-uns et surtout la Loi intérieure chez un être qui veut retrouver en l'état sa... Ford T endommagée par des racistes et mourra pour ça.

 

 Esthétiquement, le mélo croise le tragique, le rocambolesque touche au dramatique, l'invraisemblance trouve sa nécessité.


 

DU MOUVEMENT


 Très logiquement, en vrai médiologue, Doctorow observe le rôle des transports dans les événements et les mutations:il est beaucoup question du bateau, de la voiture (la fameuse Ford modèle T), du chemin de fer (aussi bien pour l'évasion du peu fréquentable Harry K. Thaw), du métro, de l’avion biplan (Voisin) au dessus de l’Allemagne, du Lusitania dont l'explosion joua un rôle dans l'entrée en guerre des USA, sans oublier le défilé si touchant de l'enterrement de la pauvre Sarah:on y voit évidemment aussi la circulation de l’argent et les déplacements incessants du grand capitaliste J.P. Morgan (un "révolutionnaire" en un certain sens) qui ne connaît (déjà) aucune frontière et vole tous les trésors européens ou africains.

 

 Vous tenez là, dans sa feinte modestie et grâce à sa virtuosité éblouissante, un grand livre sur la diffusion, l’influence, la transmission y compris des illusions entretenues (l'idéologie) par le capitalisme morganien et fordien. Un grand livre aussi sur l'obsession des communications paranormales dans un monde matérialiste.


 

QUI RACONTE? 


 Nous savons peu de choses du narrateur qui s’amuse à entrelacer des destins que rien ne devrait rapprocher:il est omniscient, en sait donc plus que bien des personnages, révèle (en des formules élégantes ou cinglantes) des pensées qu’on pourrait croire insondables. Désinvolte parfois, il concentre des informations sur les personnages en des sommaires précis et souvent savoureux. Il prétend avoir consulté des journaux intimes (celui de Frère comme celui de Houdini). Il semble beaucoup devoir à l’enfant de la famille de Père et Mère (et son Jeune Frère) que nous découvrons dans l’état de New York et que nous suivons (même jusqu'à Atlantic City) pendant plus d’une décennie: toutes les habitudes, les intérêts (les gares, les trains), les collections (le rebut, le rag) de cet enfant sont traduits esthétiquement dans ce roman. Il lui arrive de juger, de prendre parti. 

 Ce narrateur est avant tout un conteur qui aime pasticher le style du roman feuilleton en multipliant les rencontres et les surprises. Si l’image éculée du kaléidoscope a encore une force c’est pour ce roman qu’il faut l’employer. Il y a du magicien dans ce compositeur de vies réelles et inventées. L'extraordinaire Houdini n'est pas là par hasard.

 

  Quand il dit de l'enfant  "Il courait de tout son esprit. Courait vers quelque chose. Il n'était pas ligoté et ignorait qu'il y eût dans le monde des gens qui s'y intéressaient moins que lui. Il traversait les choses du regard, voyait les autres dans un univers coloré, ne s'étonnait pas des coïncidences.", on croit tenir un auto-portrait de l'artiste en très jeune américain de New Rochelle.


 

UNE OUVERTURE

 

  magnifique. Au départ donc, une famille vivant dans l’État de New York: de solides américains qui ne connaissent ni noirs ni immigrés et qui verront un jour le grand Houdini heurter en Pope-Toledo Runabout noire de quarante cinq chevaux le poteau de téléphone devant chez eux. Passionné d’exploration, le père qui fabrique des drapeaux et flatte le patriotisme va participer à une longue expédition au Pôle nord sous la direction de Peary: on y plantera un de ses drapeaux.
 Le bateau de l’expédition polaire croise un bateau d’émigrants qui attendent un peu de l’Amérique et qui recevront beaucoup de coups, certains parfois heureux grâce à leur courage et leur volonté.
Ainsi l’explorateur patriote, l’Américain bon teint voit passer les émigrants qu’on suit peu à peu dans leur misère, leur vie exploitée, leurs revendications, leur activisme. Par exemple la famille de Mameh (vite écartée), de Tateh et de la petite fille au tablier. Des émigrés qui rejoindront dans leurs combats et leur misère les exilés de l’intérieur, les noirs ou Houdini qui (sans conscience politique pourtant) n’acceptera jamais de fréquenter les riches.

 

  Au commencement, un milieu stable en apparence que le père quitte parfois; de la pauvreté et du racisme. Des luttes. Un homme, Houdini, qui ne songe qu'à s'évader de tout. Un père qui retrouvera installé chez lui, au retour du pôle, un petit enfant noir. Ce Père dont le narrateur dira pour finir:"(...) lui dont toute la vie n'avait été qu'une longue immigation(...)."

 

UNE FAMILLE
 
  Comme pôle qui avait en principe toutes les garanties de la stabilité, nous découvrons cette famille avec Père (petit industriel passionné d’exploration), Mère ((au foyer), belle, désirable, serviable, intelligente), Jeune Frère de Mère (instable, amoureux éperdu d’une femme pour qui on a tué), le petit qui a des liens profonds avec le narrateur. Ce groupe illustre à lui seul les changements qui peuvent survenir dans un monde fait pour être bouleversé sans être révolutionné comme le voudrait Emma Goldman, Emma la Rouge. Le couple des parents aura des hauts et des éloignements et la dimension charitable de Mère provoquera bien des modifications en eux et entre eux. Père conservera quelques aspects fâcheusement réactionnaires mais révélera des qualités inconnues avant de mourir sur le Lusitania.... Veuve, Mère connaîtra l’amour (bien romanesque) avec le baron Ashkenazy qui n'en est pas un mais qui règne sur... le futur Hollywood.... Imprévisible, Jeune Frère de Mère vivra de violents changements d’orientation (bamboche à New York, fabrique de bombes, partage de l’aventure de Coalhouse Walker, guerilla avec Villa et Zapata:on finira par comprendre, trop tard, qu’il était un génie inventif).

  Cette cellule éclatée dit en mineur bien des soubresauts de cette Amérique.


VUES D’AMÉRIQUE 

          "L'Amérique, à l'aube du vingtième siècle, était une nation de pelles à vapeur, de locomotives, de dirigeables, de moteurs à combustion, de téléphones et d'immeubles à vingt-cinq étages."


    En traversant des milieux hétérogènes (et presque étrangers les uns aux autres), en multipliant les causes (volontaires ou pas) de brassages incessants dans ce monde que le pseudo-baron Ashkenazy trouve “si neuf”, Doctorow parvient à nous jeter dans l’histoire imagée du pays sans avoir de prétentions historiques ou sociologiques (cependant on n’oublie pas sa malicieuse sociologie des spectateurs de base ball comme on comprend très vite la passion de Ford pour le vieux naturaliste John Burroughs). Retenons tout de même une phrase consacrée au personnage le plus discret du roman: "Le petit garçon considérait les histoires comme des reflets de la vérité et PAR CONSÉQUENT COMME DES PROPOSITIONS SUSCEPTIBLES D'ÊTRE MISES À L'ÉPREUVE." (j'ai souligné)
    Son roman, mêlant ironie et émerveillement,  montre la violence réelle (la grève dans les manufactures de Lawrence) et latente des rapports sociaux et rappelle la tradition des agressions contre les hommes politiques (une méprise d'un garde du corps du vice-président Sheridan tuera la jeune Sarah); il raconte les immigrations, les différences entre les générations d'arrivants; il décrit le racisme par de petits gestes symboliques autant que par des comportements ou des déclarations scandaleuses;
avec Ford et Morgan (si différents l'un de l'autre), il dévoile les formes  nouvelles (alors) du capitalisme et les contestations qui s’en trouvent renforcées (l’anarchiste Emma si libre et si vivante (sa fin est tragique), le socialiste (provisoire) Tateh, le légaliste absolu (Coalhouse Walker)). Il fait deviner les choix qui s’offrent à chacun, les transformations (lentes (celle de Mère au plan sentimental, social et culturel-si délicatement racontée), radicales (comme celle de Jeune frère qui deviendra zapatiste!)), surprenantes (comme la mue ultime  de Père) des regards de tous. Son Amérique est captée par des portraits, des silhouettes, des trajets, des rencontres étonnantes et elle offre un riche panorama des rapports au monde, à la société, à la vie. La grande valeur dans cet univers est la volonté (qui prend des formes extrêmes ou modestes) que chaque destin invente à sa manière. On est touché par la transformation de Tateh devenu baron et maître d'Hollywood à force d'amour de la vie qui pourtant ne l'épargna pas pendant si longtemps.

  La légèreté apparente du récit parfois rocambolesque fascine tout autant que son évidente profondeur. Doctorow redonne au sourire et à l'empathie toute leur puissance de connaissance.

 

 

RÉÉCRITURE


  Au cœur du livre, une trajectoire rectiligne qui finit dans la violence. Dans la famille que nous accompagnons pendant quatre cents pages, un petit enfant noir trouvé dans le jardin a été “adopté” avec sa très jeune mère Sarah. Un jour, un homme noir d’une grande élégance venant de Harlem arriva en Ford T et demanda à la voir. En vain. Il revint régulièrement. Une fois, on offrit du thé à ce pianiste professionnel, admirateur de Scott Joplin et jouant du rag à New York. Ses visites furent infructueuses pendant des mois ce qui ne l’empêchait pas de faire de beaux cadeaux à l’enfant. Tout de même, un dimanche de mars, Sarah monta dans la Ford et accepta la demande en mariage du visiteur zélé: il se nommait Coalhouse Walker Junior.
  Kleist écrivit entre 1808 et 1810 un roman (1) dont le héros  s’appelait Michel Kohlhaas, maquignon talentueux et bon citoyen qui vivait au temps de Luther. C’est son histoire que nous retrouvons adaptée à la société américaine du début du vingtième siècle (avec une grande impasse (volontaire) du narrateur sur la période de formation intellectuelle de Coalhouse). Lésé injustement par le Junker Wenzel (une histoire de chevaux, évidemment), Michel protesta patiemment devant toutes les autorités pour obtenir gain de cause. Constatant l’échec de ses plaintes et les protections dont profitait son voleur, il se lança dans une folle équipée vindicative qui mit à feu et à sang des villages et même des villes. Il devint le chef d’une horde de pillards....
  Le contexte (historique, social, intellectuel) des deux romans n’est évidemment pas le même;les épisodes diffèrent souvent (l'habileté réductrice de Doctorow est éclatante); la violence dans le roman allemand est plus radicale, plus développée et les ravages en sont effrayants: Coalhouse Walker a beaucoup plus de classe et de distinction que son modèle allemand qui incarne pourtant une bourgeoisie assez lettrée. On reconnaît toutefois bien des épisodes majeurs et jusque dans la mort acceptée c’est la question de la Loi et de son respect absolu qui est traitée de façon aiguë, en particulier en opposition avec une autre forme de combat plus religieuse représentée par Booker T. Whashington.
Après les bouleversements des années cinquante et soixante que connut Doctorow, Coalhouse est sans doute le personnage qui permet (encore) de poser les plus grandes questions politiques et philosophiques.



 La fin du roman consacre un homme de cinéma parti de rien et qui réussit tout.  Certes l’Image est devenue toute-puissante et Emma la rouge finit déportée.

Reste un roman magique qui ressuscite et célèbre Houdini (Érich Weiss) qui toute sa vie a forcé les limites de la hardiesse et de la volonté pour échapper aux pièges les plus insensés. Malgré la mélancolie de certaines pages, on se dit que pour ceux qui viennent après, loin du ragtime, chacun à sa mesure, tout n'est pas perdu. Tout change toujours. On peut encore s'échapper et ajouter d'autres lamelles au kaléidoscope. Proust ne parlait-il pas de "repeints successifs"?

 

 

Rossini, le 8 septembre 2013


NOTE


(1) d’"APRÈS UNE ANCIENNE CHRONIQUE". Texte rendu "célèbre" cette année par son adaptation filmée.

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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