Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 05:54


 

 

 Romancier avant tout, Doctorow aime à travailler les facettes comme le prouve la belle construction de RAGTIME. Ces nouvelles recueillies sous le titre LA VIE DE POÈTE (LIVES OF THE POETS) le confirment brillamment.

   Voici sept textes de très inégales longueurs et assumés par des narrateurs (à la troisième ou première personne- L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE, WILLI et les deux derniers textes étant des monologues) au style et à la technique dissemblables. Quelques-uns gardent longtemps leur secret comme Jack garda celui de son rêve dans L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE.
 On y retrouve certaines obsessions de Doctorow: la vie au cœur de l’inertie, l’infime transformation d’un être (LE CHASSEUR), la manie de la collection ou de l’entassement de choses d’emblée superflues (L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE), les destins invraisemblables (le revenant voyeur; les deux cadres issus de la même promotion de Duke; l’astronaute qui tourne mal dans L’HOMME DE CUIR); l’enfermement (dans la même nouvelle on revoit l’obsédant Houdini, et d’autres réclusions volontaires), la solitude (la vie érémitique dans L’HOMME DE CUIR où sont énumérés les participants à la catégorie 0001; l’institutrice du CHASSEUR, le "héros" de LA LÉGATION qui attend il ne sait quoi), la perversité et la violence (LA LÉGATION) ou enfin les questions de subversion (L’HOMME DE CUIR).

 



Si on y trouve quelques chefs-d’œuvre comme WILLI (d’un lyrisme et d’une cruauté rares) ou L’ÉCRIVAIN DE LA FAMILLE (une merveille d’émotion, de fidélité (au père) conquise (tardivement) et de vacheries inter-familiales), c’est  la nouvelle qui donne son nom à l'ensemble qui retient le plus: le titre est fidèle au contenu mais pas forcément à l’attente que peut s’en faire le lecteur qui aurait tendance à sacraliser les poètes (au sens anglais ici, donc large). Sort-on jamais du romantisme?

 

"Je suis peut-être dépassé, peut-être que tout me dépasse."

 

 "Je remarque que ce renflement sur ma cheville a l'air de grossir. Merde. J'ai la gorge irritée ce matin. Je relève tout juste de laryngite, qu'est-ce qui m'arrive?"


 Il s’agit d’un long monologue (il aurait sûrement bien passé la rampe avec L.Terzieff) de Jonathan, écrivain qui tarde à finir sa ...VIE DE POÈTE annoncée depuis longtemps et que nous lisons comme s’il était en train de l’écrire.


   Né en 1930, marié depuis vingt ans avec Angel, père de quatre enfants, le "poète" vit dans une certaine aisance (une maison (à crédit) en forêt; une autre (à crédit) au bord de la mer; des voyages où et quand il veut; des vacances à La Barbade même s’il n’est pas un fanatique des Caraïbes). Écrivain reconnu, il réside à
New York, dans son studio à demi-meublé (il lutte vaillamment contre l’invasion des cafards et il reçoit juste ses bibliothèques, hélas pas encore montées) tandis qu’Angel est dans le Connecticut où il se rend rarement malgré ses reproches (elle le soupçonne de mener une vie plus "libre" à New York) et en dépit du fait que dans ces bois, comme chacun sait, tout le monde est écrivain. Il se défend comme il peut devant elle (ou au téléphone) et les enfants auxquels il s’adresse de façon sentencieuse (“je vous donne une leçon de courage dans la construction de soi-même.”)


  Artistiquement, il a derrière lui une œuvre connue mais aujourd'hui son horizon est plat car il est dans une sorte de désert. 


 Nous avons affaire à un écrivain du Village qui se parle, raconte, se raconte, s’inquiète, se rassure, cite ses rêves. Il parle, parle. 


  Il parle pour se plaindre des trahisons de son corps (arthrose, nerf coincé, signes de surdité, suture douloureuse dans les reins) et de sa mémoire. Courageusement, il réagit : il lutte contre tabac, sucre, sel ...il mange du son....Il veut plus: fréquenter un maître de sagesse (“un service exclusif spécialisé dans la location idéale du monde”) qui le rende plus que centenaire et sans jamais la moindre défaillance sexuelle. Les velléités n'ayant jamais soigné quiconque, il en vient
  tout de même à se dire qu’il part durablement par petits morceaux.

 


Quand il est las de se plaindre, il regarde autour de lui, se souvient. Il zigzague entre le présent (il  voit ce qui se passe sous sa fenêtre (les ouvriers pendus dans le vide, des enfants avec leurs maîtresses), il s’avise de la météo, va chercher le courrier (intéressant avec les possibilités de déductions d’impôts- l'engagement pour toutes les bonnes causes a un prix)), le passé récent (les nombreux appels au téléphone, les sorties dans la ville, les soirées, les potins, la conférence d’un médecin humanitaire revenu du Salvador), et le passé plus lointain (ses parents (le père décéda quand lui avait treize ans); les querelles du couple, les réussites et les échecs devenus mythiques du père; la confidence de la mère qui attendait pour ses vieux jours ...une fille, ce qui lui fait penser, en toute modestie, au destin de Rilke).

 

Jonathan parle:par association d’idées, de mots, d’images, de situations, de façon (apparemment) désordonnée (Doctorow veille sur ce chaos). Il médite aussi bien sur l’incomplétude de la vie que sur l’insensibilité aux sirènes dans les grandes villes; il fait des remarques sur les gens du quartier et sur Jack le portier; il se flatte de savoir qui fut l’inventeur de l’industrie des agrumes américains; il commente les tags, les écouteurs et la disparition du livre; il s’évade en songeant aux grandes villes traversées par des fleuves; en méditant sur un procès où il fut récusé; il réfléchit à l’évolution des mœurs ; il s'inquiète de la transformation du métro.


On l’a compris: son monologue ne se hisse pas toujours à des hauteurs vertigineuses et il connaît de brutales ruptures: il peut passer de la plus vive empathie pour la plus juste des causes à un souci pour son scrotum. 
 

 

Quand il ne s’amuse pas à balancer depuis le neuvième étage jusqu’à l’incinérateur sans toucher les parois du vide-ordures des cadeaux dont il n'a que faire, le plus clair de son temps de parole il le consacre à ses amis, écrivains ou non (scénaristes, journalistes, peintres, avocats): ils sont tous plutôt aisés (l’un possède un Blathus, un De Kooning; seul Léo le poète est sans grandes ressources) et tous passablement intellectuels-en principe.
 Au gré de sa parlerie, on fait la connaissance de Sascha qui écrit dans sa baignoire (et corrige les copies d’étudiants), d'un ami peintre Mattingly “le rude peintre du désert”, “forcené fornicateur faustien” dont l’œuvre lui inspire de belles remarques ou encore de Marvin héritier d’une riche maison d’édition.
 Dans la grande famille des écrivains, l’un se fait zen; l’autre tente de se remettre de son Pulitzer; Rosen le poète écrivait de belles choses quand il était malade mais il va mieux...; tel romancier, Crenshaw, entretient son statut de littérateur légendaire en publiant
tous les quatre ans un roman faible et en assistant à des réceptions données en son honneur et où chacun se contemple dans un miroir flatteur; Léo, alcoolo et malade de son exigence créatrice publie un livre tous les dix ans.


Jonathan a souvent la dent dure et la formule clouante. Il est plus admiratif pour Airlington, camarade de classe à Kenyon, qui grâce  à une mémoire absolue récite tout le temps des poèmes et vit tyrannisé par la poésie, l’alcool et enfin le cancer. Léo a le mérite de poser la bonne question dans la foule réunie en l'honneur de Crenshaw: "Dis-moi me dit-il en me regardant dans les yeux, y a-t-il ici un seul écrivain qui croie vraiment à ce qu'il fait? Est-ce qu'un seul d'entre nous est réellement convaincu de ce qu'il écrit ? Moi? Toi?"
   

  Il faut reconnaître que l'essentiel de son bavardage solitaire tourne autour des femmes (la sienne, ses maîtresses, celles des autres - aucune n'écrit...) et des couples de ses amis dont les mésaventures le retiennent vraiment beaucoup (Brad et Moira;Ralph et Rachel;Anne et Llewellyn (un bon poète, "ce pauvre con", "un zen égocentrique, snob, capricieux") ou encore son ami peintre qui se trouve trompé par sa troisième femme qui lui a préféré un crétin...ce dont il ne peut se remettre....

 

  Évidemment comme il est un écrivain "engagé", il se rend à cette conférence sur le Salvador et quand on lui demande un service réel pour des émigrés il tremble et se rêve fauteur d'apocalypse vengeresse. Il cède (il se sent héroïque) et voit son beau studio occupé par toute une famille "bien propre".


 

 Cet auto-portrait d'un écrivain, ce portrait satirique d'une génération de nantis infantiles, comédiens de leur désenchantement,  ivres de solidarités virtuelles, sont accablants: en des lignes cinglantes,  Doctorow nous disait dans les années quatre-vingts que ça allait mal pour les "culs blancs" assaillis de rêves menaçants, saisis par la haine de soi et des confrères et amis. Une génération qui marche à la culpabilité et au coktail et qui n'écrit plus guère. Jonathan ne comprend pas les émigrés venus d'ailleurs que ses parents; il est dérangé par les jeunes, leurs rites, leur musique, leur apparence; il a du mal à saisir (à admettre) la montée du féminisme, il s'étonne de la mode androgyne. Beaucoup ont dû se reconnaître...

 

 La chute de la nouvelle est éloquente: un petit Salvadorien réfugié dans son studio tape d'un doigt sur le clavier de la machine de Jonathan:"(...)chaque lettre soudain frappée vvv, il aime le v, mais dis donc, qui est-ce qui écrit, hein? Les petits garçons ont tous besoin d'un bateau pour jouer, peut-être arriverons-nous au bas de cette page, finirons-nous mon quota quotidien vas-y, petit, tu bien écrire encore trois lignes de rien du tout."

 

 Un passage de témoin en forme de V?

 

 Après une telle nouvelle on voudrait croire que sa réponse à Léo n'est pas qu'une belle image empruntée à l'astro-physique ("Oh, Leo, aurais-je voulu dire, chaque livre m'a emmené de plus en plus loin, de sorte que l'événement lui-même est exténué, ce n'est guère plus qu'un signal distant et faiblard depuis la base d'origine, et cela même pourrait bien être en train de s'estomper.") et surtout se convaincre que Proust a toujours raison contre Sainte-Beuve. 


 

Un recueil très construit (aux extrémités, deux écrivains de la famille si on peut dire), très varié d’un écrivain qu’on aurait tort de délaisser.

 

Rossini, le 14 septembre 2013

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans nouvelles
commenter cet article

commentaires