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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 06:10

 

 

 

"Nous avions une blague, Langley et moi : un mourant demande s'il y a une vie après la mort. La réponse est : Oui, mais pas la tienne."

 

 

"Je dois écrire à propos de ce qui ne se voit pas."

 

"Comment peut-on distinguer ontologiquement l'extérieur de l'intérieur? En se basant sur l'idée de rester au sec quand il pleut ? Au chaud quand il fait froid? Que peut-on dire, après tout, sur le fait d'avoir un toit au-dessus de sa tête, qui ait une signification philosophique? L'intérieur est l'extérieur et l'extérieur est l'intérieur. Appelle ça l'inévitable monde de Dieu."

 

                                           ***

 

       C’est en quelque sorte l’autobiographie de deux frères, Homer et Langley: leur (longue) histoire commence avant la Grande Guerre puis évoque les premiers signes de la Crise de 29; c’est ensuite l’entrée en guerre des Etats-Unis après Pearl Harbour, la Corée, l’alunissage d’Armstrong. Histoire inspirée par un fait divers, celle des frères Collyer retrouvés morts chez eux en 1947.…


Qui a lu RAGTIME sait que Doctorow est un maître de la composition souvent fondée sur d'étonnants hasards et des décalages qui troublent. Sur des chocs brefs aux échos lointains.


À sa manière si originale, Doctorow, une fois de plus, nous fait traverser  le siècle selon les impressions d’un aveugle et les analyses d’un misanthrope anarchiste, "quasi-dément" selon les termes de son frère.... De minuscules destins croisant des événement majeurs et recevant en plein visage beaucoup d’écume historique.

 

Sans avoir l'air de rien, ce roman est un vrai manifeste américain que l'Amérique ne peut plus comprendre tout en proclamant sans cesse le premier amendement et, parfois, en se réclamant de Thoreau et d' Emerson...(1)


   Ce livre de l’accumulation, de l’entassement, de l'invasion entretenue de l'intérieur charrie de petits chapitres, qui, en une lente progression, nous parlent de la guerre de deux hommes contre le reste du monde et nous mènent vers une réclusion et un délabrement bouleversants.

 

 

LE NARRATEUR

  C’est l’aveugle (et plus tard, le sourd) Homer qui, au soir de sa vie et après l’entrée dans son monde (mais lequel?) de Jacqueline Roux (journaliste "impressionniste" française, elle le convainquit en lui parlant de la musique des mots), raconte la vie commune passée avec son frère. À partir de cette rencontre, les volets de leur maison restant durablement fermés, il tape sur une Smith-Corona (puis avec deux autres) en braille: il reconnaît que la pratique de l’écriture est devenue lentement une forme et une arme de résistance. Comme tout autobiographe, il avoue avoir des problèmes de mémoire sur les événements les plus récents. Il parle du déclin de son cerveau alors qu’il a pris goût à l’exactitude.

  Délicat, diplomate, d’une naïveté qui sert la connaissance, il a de sublimes passages sur ce qu’il voit sans voir, sur ce qu’il ressent mieux et plus que les autres. Pianiste, il est hypersensible à l’originalité des bruits (il pourrait en être un historien), à la singularité des voix des êtres qu’il côtoie ou rencontre. Ayant perdu peu à peu la vue dès sa jeunesse, il reconstitue mentalement les formes et fait des remarques subtiles sur la lumière qu’il perçoit autrement qu’avec les yeux (l’odorat, la sensation de chaleur par exemple). On devine les effets qu'auront les premiers signes de surdité dans l'univers d'Homer.

 

  LANGLEY

 

          "Seigneur, que ne donnerais-je pas pour être autre chose qu'un être humain?"

  Homer partagera toute sa vie avec Langley, son frère aîné revenu gravement blessé des tranchées de la grande guerre (poumons brûlés). Personnage étrange, décalé, cynique, cultivé, sophiste, formé à la fois par de précoces prises de conscience (le sarcasme envers Dieu) et par des textes philosophiques (un moment, à l’occasion d’une chanson populaire américaine, il fait allusion à la métaphysique allemande), il touche à tout (
un temps, il devient peintre), il tranche sur tout car il a des théories sur tout, la plus connue étant celle du Remplacement (qu'il théorise de façon improvisée (2)). Son credo, si on peut dire, tient en quelques mots : “Tout ce qui vit est en guerre.” C'est une des directions du livre pourtant bien pacifique avec ce frère si soucieux de son cadet qu'il lui lit des poèmes, peint des tableaux pour lui seul et cherche à lui faire recouvrer la vue par une diététique aussi magique qu'inefficace.


  Tôt, une ambition folle et titanesque lui vint : il voulut concevoir un journal d’essence platonicienne qui vaudrait une fois pour toutes. Toutes les rubriques possibles seraient pensées et écrites pour l’éternité. Un journal unique et universel à jamais qui dirait l’actualité un jour pour toujours. Un journal qui abolirait les journaux. Il justifie souvent devant son frère cette entreprise qui le pousse à des recherches concrètes: matin et soir, il sort acheter tous les journaux, magazines, revues, gazettes de variétés et autres, les découpe, les accumule, les classe ("invasions, guerres, massacres, accidents de la route, de chemin de fer et d'avion, scandales amoureux, scanadales écclésisatiques vols, assassinats, lynchages, viols malfaisance politique, subdivisée en élections faussées, méfaits policiers, réglement de compte entre gang, arnaque aux investissements, grèves, logement incendiés, procès civils, procès criminels, etc."), etc. Il lui fallait intuitivement et statistiquement déterminer "une description définitive de la vie américaine en une édition unique, ce qu'il appelait le numéro non daté et d'une actualité éternelle du Collyer's Journal, celui qui pourrait désormais, à lui seul, satisfaire à toutes les exigences."

 

Histoire de deux frères unis par autant de liens visibles qu'invisibles, ce roman de l'empilement, de la quête de l'universel et de la dispersion est surtout l'histoire d'

 

 

UNE MAISON

  Immense, de quatre étages, située sur la Cinquième Avenue, donc proche de Central Park et que les deux frères quittent rarement sinon pour quelques sorties ou courses dans New York. Enfants, ils connurent seulement les camps de vacances.
  Maison d'"une splendide élégance(...) à la fois rassurante et festive", transmise par des parents un peu évoqués au début, souvent partis pour de longs voyages et donnant de grandes soirées avec les gens les plus importants de la ville: une maison vite démodée mais
"confortable, solide, fiable", déjà encombrée par de nombreux souvenirs de voyages (Angleterre, Italie, Grèce ou Égypte) et par d'impressionnants bocaux appartenant au père gynécologue ("organes humains, fœtus flottants"). Maison qui abrita quelques femmes employées aux tâches ménagères (parfois sentimentales) dont Mrs Robileaux la cuisinière noire (son fils Harold, jazzman de talent leur offrit de si beaux moments (parmi les plus belles pages du livre (3)). Sans oublier les visites de Mary Elizabeth Riordan (au destin si tragique): Homer lui donna des leçons de piano et accompagna les films muets pendant qu’elle lui suggérait au creux de l'oreille l’atmosphère que devait illustrer l’accompagnateur improvisé (" Il [Keaton] devrait descendre de l'écran pour vous serrer la main, je le dis comme je le pense.")

   Miroir des deux âmes fraternelles, la maison est le sujet du roman: diastole, systole, elle rythme les étapes du récit (les visites, les sorties (en boîtes, dans leur jeunesse où ils firent connaissance du gangster Vincent lequel se réfugiera un jour chez eux sans les reconnaître, le merveilleux parc dont parlera si bien Jacqueline), elle contient toute la vie du duo, elle donne la mesure de la rébellion anarchiste et désespérée de Langley, elle reflète la lente entrée d'Homer dans sa double nuit. On y découvre d’étonnants éclats de bonheur: à un moment donné ils décidèrent d’offrir des thés dansants qui attirèrent bien des voisins (et ruina la santé de leur employée Siobhan) mais mécontenta d’autres....Des décennies plus tard, nous verrons la maison abriter des hippies, hostiles à la guerre du Vietnam : ils prirent ces deux anachroniques en guenilles et à cheveux longs pour d’achroniques militants d’une cause éternelle. Cet épisode plan-plan chez les Collyer-"autonomistes, reclus convaincus- devenus "prophètes d'un âge nouveau" constitue un des plus touchants du roman.

 

 Mais l'insubordination de Langley devenu intraitable par sa connaissance du droit finit par rendre la maison célèbre: ce ne sont plus seulement les policiers, les huissiers, les employés de la ville qui cherchent à rentrer, quitte à forcer la porte, ce sont les journalistes qui orientent les curieux et les malveillants vers elle. Elle devient la cible des injures, des lapidations.

 

 

   Écrire pour Homer c'est sans doute répondre à une question philosophique que  curieusement ne pose pas Langley (qu'est-ce qu'habiter?) et pour protester contre la représentation scandaleusement injuste qu'en donnent les journalistes. Langley, avec son journal intemporel et Homer, avec ses lignes modestes de reclus, désignent leurs vrais ennemis.

 

 

 

  DEUX MOUVEMENTS CONCOMITANTS

 

  On le constate avec le temps: la maison se vide d’habitants et de visiteurs désirés. Elle ne se remplit plus que de tous les objets qui tentent Langley depuis des lustres. Les listes s’accumulent dans le texte et la place devient de plus en plus rare malgré les dimensions de cette bâtisse imposante. Tout est occasion d’accumulation et les "raids d'achats" compulsifs sont fréquents: les journaux et leur odeur particulièrement entêtante (plus de cinquante ans de poussière mangeant l'encre), une collection de phonographes, de disques, des armes, du matériel de plomberie, des sommiers, des têtes de lit, des parapluies, “une authentique borne à incendie, des pneus d’automobile, des lots de tuiles, des pièce de bois dépareillées”, des outils de jardin, tout ce qu'on peut à peine imaginer. Sans oublier, trônant dans la salle à manger, totem inédit, la monumentale Ford Modèle T, démontée et remontée pièce par pièce et se métamorphosant en une "momie industrielle".

 

  De ce fait, la maison devient labyrinthique et la circulation délicate surtout pour Homer qui voit son espace vital réduit à quelques centimètres: en outre, Langley, plus paranoïaque chaque jour, a décidé de "piéger" la maison pour interdire à quiconque de s'aventurer parmi les espaces encore libres: "à l'étage il a si bien tout empilé de manière pyramidale qu'au moindre petit heurt sur n'importe quoi: pneu en caoutchouc, cocotte-minute en fonte, mannequins de couturière, tiroirs de commode vides, tonnelets à bière, pots de fleurs- je prends un certain plaisir à visualiser les possibilités-,l'assemblage entier tombera sur l'intrus, le contrevenant mythique, objet des stratagèmes de Langley. Chaque pièce a sa propre combinaison piégée faite de nos affaires. Des planches à laver enduites de savon attendent sur le plancher qu'un imprudent y pose le pied.Il ne cesse d'améliorer l'équilibre des poids et ses machinations de toutes sortes qu'une fois certaine leur perfection."(j'ai souligné)

 

 Sans parler de la compagnie des rats. 

 

  En même temps, le récit fixe les étapes de la vie du narrateur et  toutes les prises de conscience qui sont autant d'attaques de la désolation.

 Sans emphase, Homer retrace ses premières impressions de déficience, la perte d’estime de lui-même qu’il éprouve un jour, ses doutes sur le sens de sa vie. Il rappelle ses dépressions, ses infortunes amoureuses, son effondrement après le départ des hippies, sa plongée lente dans la surdité qui redouble sa cécité.


  Alors que les entassements de son frère sont tournés vers l’avenir (on se demande lequel mais il y croit: il a toujours l'impression de faire une affaire, alors qu'il n'en fit jamais aucune), son désespoir à lui vient de l’absence d’avenir; seul le passé, seules les modestes aventures de sa vie qu’il raconte, seule la présence de son frère le sauvent :
        “Comment pourrions-nous faire face, une fois morts et disparus, sans personne pour revendiquer notre histoire?


  Leur guerre aura donc lieu encore au-delà de la mort.

 

 Et c'est là que s'impose le génie de Doctorow. Dans cette tristesse mêlée de joies d'où les autres ne sont jamais absents (bien que seulement de passage), dans ces trouées qui retardent l'aveugle nécessité, dans "cet anonymat souverain" qui émeut profondément.

 

Un récit qui n'est, d'aucune façon, une appropriation. Seulement une sonnerie aux vivants.

 


 Rarement, avec autant de retenue et de finesse, on aura restitué deux corps, deux cœurs, deux cerveaux (4) - dans leur solitude et leur singularité dérangeantes. Irremplaçables.

 

                                        ***

 

 

" Ainsi passent les gens dans notre vie, et tout ce qu'on peut conserver d'eux c'est le souvenir de leur humanité, pauvre chose capricieuse privée d'empire, comme la nôtre."

 


 

 

Rossini, le 6 octobre 2013

 

 

 

NOTES

 

(1)  Qui apparaît évidemment dans une envolée critique de Langley.

 

(2) "C'est alors que je compris que ce que Langley appelait sa théorie du Remplacement était l'amertume que lui inspirait la vie ou le désespoir qu'il en éprouvait."

 

(3) Tout Doctorow est dans l'épisode du V -disque arrivé trop tard et entonnant la sonnerie aux morts.

 

(4)  Ce livre est un immense livre sur le cerveau. 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


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Published by calmeblog - dans roman américain
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