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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 07:02



    Munch : le doigt manquant, les verticales qui s’effondrent, le vert, la maladie, les amis de passage, la route faussement droite, le corps toujours malade, la vie comme maladie, la beuverie, l'alchimie, le lendemain, la persécution, l’absence de sourire, les gares, les taxis, Ekely. Dedans, dehors. L’Enfer.

    Dominique Dussidour a choisi d’évoquer la vie du peintre norvégien Edvard Munch sans pourtant en faire une clé universelle. Dans une collection qui possède de très beaux titres et qui est intitulée L’UN ET L’AUTRE. Chaque auteur y traitant comme il veut cet énoncé. Dussidour se consacrant à l’UN, si peu Un ou si terriblement Un, et à l’AUTRE, si problématique, fraternel et dangereux au point qu'il l'a aimé et insulté.

 

 

    Ce livre se présente en trois parties assez attendues mais souvent méconnues en France, en tout cas pour les deux dernières.
      LA MORT À LA BARRE couvre l’enfance, l’adolescence, les premiers pas dans la peinture, les insuccès, les insultes, les voyages à Paris, à Nice, à Berlin, la découverte des tableaux majeurs des maîtres du passé et des grands contemporains. Les grandes œuvres et le travail incessant.
    COPENHAGUE,1908 évoque, sans toujours respecter la chronologie (par exemple il est fait retour sur une photo au sanatorium en 1900), le long séjour de Munch dans la clinique du docteur Jacobson qui le soigne autant pour son alcoolisme que pour ses tendances paranoïdes. La crise couvait depuis des années sur lesquelles Dussidour revient. Il fallait réagir aux verticales qui s’effondraient. Nous le voyons
aussi dans les années suivantes en compagnie de femmes qu’il a rencontrées (Tulla Larsen, Bella Edwards, Eva Mudocci (un des modèles préférés de Matisse)). Sa reconnaissance publique est en route.
         Enfin la troisième partie curieusement intitulée, L’ALCHIMISTE ET LA MORUE (en raison de deux tableaux de la fin de sa vie), le montre toujours aussi solitaire (à Ekely surtout où "il peint durant trente années pour se débarrasser de trente années passées sur l'illusoire plateau de la scène artistique, trente années de travail pour mettre à vif formes et lignes, acquérir la maîtrise de son temps et de son espace, de ses couleurset de ses doutes, de l'intime et énérgique désespoirs de ses auto-portraits")) mais encore plus exposé et salué à un moment où il est las des hommages qui viennent bien tard: il n’a plus envie de dire «merci, merci». Munch tire la leçon de sa distinction entre effet et conséquence. Il sera dans la liste des artistes dégénérés des nazis et, de son vivant (il meurt en 44), il refusera d’être exposé par des Norvégiens soutenant l’invasion allemande.

 

    On l’a compris : dans un cadre biographique et temporel peu contraignant (on fait même un bond en 1998 vers une exposition Sarkis), les allées et venues, les zig-zag, les ruptures abondent et donnent leur rythme et sa passion au livre de Dussidour. On saute de période en période qui s’éclairent les unes les autres. Des méditations côtoient des repères chronologiques ou des inventaires de faits donnés presque sèchement (certaines pages à dessein froidement écrites autour de chiffres font penser à ce qu’en aurait fait Musil dans une autre cacanie, ici, celle de Guillaume II). Les sujets grammaticaux changent souvent également: tel JE sera celui de Munch, tel autre, celui d’un ami, celui de D. Dussidour qui nous raconte ses rencontres, son travail pour le livre que nous lisons, sa photo d’une fresque d’étudiants représentant LE CRI. Nous lisons un discours supposé de Munch dans la clinique du docteur Jacobson, nous épousons son flux de conscience, d’inconscience, de délire dans une errance paranoïaque arrosée.

 

     Cette étude retient par ce mélange des paroles, des registres, des genres (un dialogue, des discours, des lettres etc.) et surtout par quelques propositions qui marquent la mémoire : sur les deuils dans la famille (la place du père), sur le corps chez Munch (et pas seulement son doigt amputé), la place de l’argent, du jeu au casino, la récompense de chevalier de l’ordre de Saint-Olav (et les questions qu’elle inspire), sur les auto-portraits, sur le travail, sur Picasso, sur la mort à la barre, sur l’alchimie chez Munch. Le plus beau passage: celui qui précède la crise et l’entrée chez Jacobson: les verticales et la couleur verte, encore et toujours.

     Ayant prêté avec tact et talent sa parole à Munch mais en ayant également restitué la parole authentique du peintre qui écrivit beaucoup, D. Dussidour nous quitte sur une photo. Nous laissant  au  cœur du silence forcené de Munch.


     Cependant, non loin de sa conclusion, est cité un admirable poème de Seamus Heaney qui donna le la à une exposition d’Oslo et d’Amsterdam (en 1996) :



An  Artist:


 «J’aime la pensée de sa rage.
Son obstination contre la roche, sa contrainte
sur la substance extraite des pommes vertes.

Sa façon d'être un chien qui aboie 
à l'image de lui-même aboyant.
Et la haine de sa propre étreinte
Du travail comme l’unique chose à travailler-
La vulgarité d'attendre toujours
gratitude ou admiration, ce qui
serait le dérober à lui-même.

La force qui le soutenait et l'endurcissait
parce qu’il faisait ce qu’il savait.
Son front comme une boule lancée
à travers l’espace non peint
derrière la pomme et derrière la montagne.»

   D. Dussidour aura échappé aux termes du procès que Munch écrivait à Sigurd Host: « Dans l'Enfer de Dante, il existe vraisemblablement une bolge spéciale pour ceux qui veulent vous faire fêter Noël à leur façon, avec leurs grosses étoiles brillantes et leur papier cadeau orné d'anges et de saintes vierges; pour ceux qui veulent vous détourner de votre travail de peintre; pour ceux qui veulent vous expliquer l’art, vous expliquer l'inexplicable avec des torrents de mots difficiles qui couvrent de boue l’expérience artistique. »

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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