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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 05:44

 

 

        Qu'a vu une statue ou un portrait de Giacometti? Que gardent-ils, ces regards? De quoi ont-ils la garde? Qu'en est-il de leur fascination? De la nôtre?


 

Dans la collection 1/1 chez Adam Biro qui connut de belles contibutions Thierry Dufrêne nous proposait en 1995 une réflexion sur le livre de Jean Genet, L'ATELIER DE GIACOMETTI. Bien qu’équilibré et ne négligeant pas l’apport de Genet, le petit livre de Dufrêne est fidèle à son titre:il fait la part belle au travail de Giacometti sur l'écrivain, scribe captif....       

SITUATION

    Dans un premier temps le critique évoque la rencontre initiale entre les deux hommes et le moment où elle se situe dans leurs parcours de créateurs. C’est à Sartre qu’on la doit : il connaissait bien le peintre (en 1948 il avait écrit sur lui un célèbre RECHERCHE DE L’ABSOLU) et avait publié
chez Gallimard, en 1952 un monumental SAINT GENET, COMÉDIEN ET MARTYR. En outre, Genet a lu, entre temps, une autre contribution de Sartre sur Giacometti.
  À propos des deux, Dufrêne parle de tournant dans leur œuvre-le tournant étant sans doute plus important chez l’écrivain. Genet est dans une sorte de traversée du désert (le livre de Sartre n’y est pas étranger) et Giacometti affronte de plus en plus la question de la ressemblance dans ses portraits : il sort de la difficile épreuve du portrait du professeur japonais Yanaihara qui, comme on sait, prit beaucoup de temps.

  DESSINS, PEINTURES

 Dufrêne s’arrête justement à quatre dessins de Giacometti datés du moment des débuts de la pose (premier septembre 1954) puis à deux autres plus proches de la dernière pose qui donnera le tableau de 1957 (le troisième). Dans la première série, la tête émerge (presque) seule du papier et penche vers sa droite (la gauche pour le spectateur). L’effet est frappant : “Cette inclinaison crée dans le visage vu de face pourtant une aspiration diagonale. Le visage s’en va, il n’est pas “installé” dans la toile. Il est migrant.” À vrai dire on a l'impression d'un étonnant surplomb du dessinateur. Dufrêne insiste sur l’unité de ces dessins (due au rejet de la juxtaposition des éléments du visage-une constante chez le peintre) et l’absence de contours dans la pratique de Giacometti. On note aussi dans l’un des quatre dessins une espèce de noircissement acharné des traits autour du regard - comme on en retrouve souvent chez le peintre sans que l'analyse en ait été faite (à notre connaissance)....


   Premier tableau (1954)

             Dans L’ATELIER DE GIACOMETTI de Genet nous voyons très tôt (après quatre photos de Scheidegger, deux du sculpteur à l’œuvre, un gros plan de l’homme, un angle de l’atelier) le portrait de 1954 (il est à la Tate Gallery) que Dufrêne décrit et analyse longuement en insistant sur l’ovoïde du crâne et sur la dominance d’une structure triangulaire émergeant du fond très abstrait de l‘atelier avec des esquisses de cadres. Ajoutons que la tête paraît (comme souvent (et fondamentalement) chez Giacometti) un peu réduite et que l’impression de mouvement ne vient plus de la diagonale des esquisses précédentes mais de ce que Genet analyse lui-même comme une aspiration de la tête vers quelque chose qui la tire en un point invisible.

 

                                "Je suis navré de le dire si mal, mais j'ai l'impression - comme lorsqu'on tire en arrière du front et des tempes les cheveux - que le peintre tire en arrière (derrière la toile) la sigification du visage." J. Genet


  On sait que Giacometti privilégiait le regard et ne concevait l'œil que par rapport à lui. Dans les trois réalisations il est sidérant.

 

   Deuxième tableau

 

  Vient ensuite le portrait commencé en 1954 et “achevé” en 1955 (visible au centre Pompidou):il dégage ce qui selon Dufêne fait toute l’originalité du peintre dans le portrait en tenant compte de ce que dit Sartre de la sculpture giacomettienne et de son rapport au vide. La solution envisagée alors par Giacometti est unique dans l'histoire:il peint le vide et l’espace avec relief sans aucune des techniques classiques connues et en centrant tout sur le regard qui rend manifeste que “le tableau est un piège qui fonctionne avec une seule entrée” et, dans ce qu’il nomme jeu du furet, il va jusqu’à parler "d’hallucination”. Retenons cette belle proposition qui connaîtra des variations dans l'ensemble du texte: "La tête de Genet aspirée vers l’arrière, en même temps fonce sur nous:la tête devient d’une telle densité qu’elle “crève” la surface. Mais en fait c’est tout le tableau qui se prête à une telle apparition: si la tête se rétracte en se densifiant, elle se trouve du même coup supportée, dans le fond du tableau, par un ensemble d’ondes concentriques, de lueurs dont la dilatation vient en contrepoint. Le peintre traduit ainsi l’énergie rayonnante de l’être vivant, la déchirure qu’il provoque dans le champ visuel.”

                            "Dans la réalité, dans la tête la plus insignifiante, la moins violente...si je commence à vouloir dessiner ou sculpter, tout cela se transforme en une forme tendue d'une violence extrême contenue, comme si la forme même du personnage dépassait toujours ce que le personnage est" Giacometti à G. Charbonnier (1951)

                  Inlassablement Dufrêne revient sur le mouvement dans le portrait de Genet par Giacometti, mouvement dont le centre est dans le regard comme on vient de le dire et qui contient le secret de l'être. Le reste, le torse-socle comme son entour dépendant de la vision périphérique. Le commentateur qui s’appuie sur de célèbres récits de Giacometti (van M.(1921), la mort de T. (1946), le garçon de la brasserie Lipp, les spectateurs d’un cinéma de Montparnasse où sont co-présentes vie et mort) fait alors des distinctions à propos de l’œil et du regard.
  1-il va de soi que Giacometti refuse toute lecture psychologisante et d’ailleurs il ne manque jamais une occasion de répéter qu’il a fort à faire avec l’extérieur pour ne pas s’occuper de l’intérieur.
  2- le célèbre scribe égyptien du Louvre que Giacometti admirait et évoquait souvent permet une autre opposition:les yeux du scribe sont des agathes en verre et, pour Giacometti, ils ont moins de force que les yeux des masques océaniens caractérisés par “l”hypertrophie de l’orbite oculaire”.
 Dufêne en conclut que “c’est cette hallucinante présence-absence d’une tête, vivante mais toujours menacée de mort que le peintre s’efforce de restituer.”


  Le dernier portrait (1957) retient beaucoup moins Dûfrene qui le commente peu.

Comme celui de la Tate Galley il est précédé de deux dessins représentant Genet assis jambes croisées devant l’escalier de la mezzanine. Le trait est sombre pour le visage du premier et pour les jambes dans le second. Le portrait peint est nettement cadré, pris de plus près; le poêle est hors champ et Dufrêne voit un surgissement du sujet plus accentué que dans la première incarnation picturale.

  Revenant sur la série de trois portraits, Dufrêne réfléchit à la présence de l’atelier dans l’espace représenté: il dit très bien que ce n’est pas un décor mais un lieu (“un milieu conducteur”) qui sert l’irruption du corps et avant tout de la tête à la densité extrême qui semble se rétracter en crevant la toile. Il ajoute que “son entour est façonné d’ondes concentriques, de lueurs dont la dilatation semblable à la propagation d’un métamorphisme vient en nécessaire contrepoint.”


 LE REGARD DU SCRIBE

  Dans un deuxième temps Dufrene en vient à Genet et cherche encore plus que dans son ouverture à situer ce livre dans la "biographie" littéraire de l’écrivain. Il suggère que dans L’ATELIER les nombreux dialogues (moi/lui, Sartre, d’autres), les éléments du décor)) font penser au théâtre vers lequel Genet va désormais se tourner dans son œuvre. Il analyse aussi la place de L’ATELIER DE GIACOMETTI dans le triptyque qu’il forme avec LE FUNAMBULE (1)  LE SECRET DE REMBRANDT et il avance (un peu rapidement) quelques remarques sur le texte de Genet qui verrait le peintre comme “une sorte d’Orphée qui aurait découvert la voie poreuse du royaume des Ombres.” Dufrêne évoque juste après Osiris, l’Osiris du Louvre qui terrorisa Genet et que lui rappellent les statues de Giacometti. Osiris, "dieu de l’inexorable" que l’écrivain met quasiment à l’ouverture de son livre parce que Giacometti touche à ce point avec ses œuvres :
        “les visages peints par Giacometti semblent avoir accumulé à ce point toute vie qu’il ne leur reste plus une seconde à vivre, plus un geste à faire, et (non qu’elles viennent de mourir) qu’elles connaissent enfin la mort, car trop de vie est tassée en elles.


   Osiris ou le passage. Le point cardinal de tout le texte de Genet qui, dégagé de sa captivité, éclaire en scribe son mouvement et tous les mouvements qui éclatent devant un Giacometti.

 
  Pour finir et après avoir interrogé le phénomène rarissime de la fascination qu’exerça Giacometti sur des écrivains et des poètes (Sartre, Char, Ponge, Bonnefoy, Du Bouchet etc), Dufrêne élargit sa réflexion et se demande alors ce qu’il en est du portrait depuis quelques décennies et si la prédiction de Matisse ("une carrière nouvelle du visage") a été avérée. Il dit quelques mots  bien venus sur le mouvement “misérabiliste” et dégage à juste titre l’importance de la violence dans la représentation du visage après-guerre en s’appuyant sur Fautrier et surtout  Bacon que Giacometti appréciait.



     Ce petit livre est un heureux complément à la lecture de L’ATELIER DE GIACOMETTI. Il en situe bien les enjeux, le moment, il ajoute des documents utiles, précise bien l’importance du peintre et fait deviner la profondeur des notes de Genet.

 

 

 

Rossini, le 19 avril 2013
 

 

 

 

  NOTE

 

(1) Nous attendons toujours le texte de Choulet sur ce chef-d'œuvre. Le triptyque de Genet mériterait à lui seul une analyse.

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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