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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:00

 


  Dans Minima Moralia, Adorno consacre un lumineux et mélancolique paragraphe à l’apparition des portes vitrées coulissantes au détriment des bonnes vieilles portes qui grincent. Sans se prendre pour Broch ou Kundera - la polyphonie n’est pas son fort et l’ambition babelienne lui donne le vertige - Dubois met en fiction, à voix longtemps basse, un objet-lieu, l’ascenseur, que son narrateur voit comme le centre (et un peu plus) de notre univers quotidien et comme le moyen de penser «l’histoire de notre monde et de notre espèce».

    L’argument

    Toutes les interviews et tous les commentaires ont raconté l’aventure (Paul, le narrateur héros, ferait, à juste titre, la moue sur le mot pitch) de ce personnage victime de la chute d’un ascenseur à Montréal et qui fut le seul survivant en perdant sa fille dans l’accident.
    Paul, soixante ans, s’adresse à nous depuis un lieu qui devient assez vite prévisible (le titre annonce un cas (1)) et, surtout, en fonction de son accident.
    Qui est-il avant ? Un descendant de fabricants hollandais de vedettes fluviales à coque d’acier du côté paternel (ce qui représente, comme nous verrons, tout sauf un hasard dont ce roman cherche à percer le secret) et, de l’autre côté, d’une fille d’agriculteurs ariégeois devenue doctoresse. Il connaît une enfance tranquillement ennuyeuse. Sa première femme meurt en voiture et avec beaucoup d’alcool dans le corps comme ce fut toujours le cas pour elle. Ils étaient séparés depuis deux ans au moment de l’accident et c’est à lui que revint la tâche d’élever sa fille Marie, celle qui mourra dans l’ascenseur. Il épousera ensuite Anna avec laquelle il aura des jumeaux qu’il détestera de plus en plus comme répliques de leur mère : le roman est, entre autres choses, le récit d’une lente montée de haine à l’égard des univitellins, "les deux méduses symbiotiques".
    Anna qui est une espèce de working girl à haut potentiel dans les décisions stratégiques obtient une place chez Bell à Montréal. Femme déterminée, elle a interdit avec autorité à sa belle-fille de fréquenter ses demi-frères. Quand ils étaient encore à Toulouse, lui se contentait d’un poste au P&T avant de travailler au Quebec au service achats de la Société des alcools du Québec...À son actif, il faut retenir la création de quelques jingles bricolés en amateur..." Son fait de gloire avait été de composer une musique d'attente téléphonique " pour les P&T....

    Que devient Paul après la chute en ascenseur qui eut lieu le mardi 4 janvier 2011 à 13 heures douze précises et qui tua quatre passagers sur cinq? C’est la trame du récit d’un homme qui va se détacher de tout ce qui l’entourait....au point de ressembler à un Robinson qui ferait un trajet inverse de celui du roman de Defoe:il n'est plus qu'attente de renaissance quotidienne, que volonté de repartir de zéro mais sans jamais arriver à un.

 

       Les chutes, la renaissance

      Le récit nous fait vivre deux chutes et une renaissance. Le piège narratif étant que la renaissance pourrait être  aussi une chute.
    La première chute, narrée de façon elliptique est bien entendu celle de l’accident et de ses conséquences, elles longuement rapportées et finalement décisives pour sa vie. La seconde est celle que veulent freiner les membres de son entourage soucieux de leurs surfaces sociale et économique. Ce qui est renaissance pour Paul est catastrophe, marche à l’abîme et surtout dérangement pour ses proches.
     Sorti d’un coma de plus de vingt jours (avec une rechute de trois autres pour ne pas voir trop longtemps ses insupportables fils, "les abrutis fiscalistes"), le narrateur se prend à reconsidérer sa vie passée avec sa famille et ses relations. Il commence à vivre autrement: plus profondément, il commence à vivre. Il prend conscience que sa chute en cache une autre, lancée il y a longtemps avec sa lâcheté face à Anna qui écarta Marie de sa vie familiale.
    Il marche beaucoup, quitte son emploi à la SAQ, passe ses soirées à accumuler et à lire toute la littérature sur les ascenseurs et leurs accidents, fait la connaissance de l’avocat gentleman qui devrait défendre (contre lui) la compagnie incriminée dans l’accident. Il est certain que sa chute l’a modifié : «Depuis l'accident, depuis que je suis sorti du coma, j'ai le sentiment d’avoir une perception plus affinée de la réalité.» Il cherche, il ne sait quoi, peut-être une clé de compréhension : il se cherche au cours de cette reconstruction qui ne prend pas le chemin attendu. Dans l’ascenseur qui, en le plaquant au sol, devait lui tenir lieu de vertigineux cercueil, naît un autre Paul qui peu à peu cesse de subir sa vie en cessant de subir les autres. Après la nuit de l’ascenseur dont il ne dira jamais rien, il prend ses distances, sur le mode mineur au début.

       Pourtant ses initiatives laissent alors songeuse sa famille:ainsi le voilà promeneur de chiens de luxe chez DogDogWalk et même handler. Dans ce rôle grotesque, un beau jour, il gagnera un prix après un défilé raconté drôlement. Le savoir ramasser les crottes de ces chiens mettra Anna dans tous ses états. Surtout qu’une fois, l’amant d’Anna (un Ontarien surnommé l’Écossais par Paul), autre employé de chez Bell le voit faire ce geste. Mauvaise publicité pour la réputation de la spécialiste en commande vocale.... Le dernier désir de Paul passera pour folie : aller à Dubai, pour découvrir la tour Burj Khalifa, la plus haute du monde et faire un aller et retour en ascenseur avant-gardiste. Sa renaissance ne prend décidément pas la bonne direction aux yeux de la mère et des jumeaux honnis....

 

 

       L’ascenseur


     Dans les élucubrations de Paul, l’ascenseur devient petit à petit l’emblème de notre civilisation : sa chute accidentelle lui ouvre une compréhension du destin catastrophique de l’homme. Il repère quels enfermements cache et révèle l’ascenseur. Il tente de cerner un système né avec Otis qui trouva vite des concurrents qui devinrent en fait des complices.
    L’espace moderne est savamment réduit (on calcule scientifiquement notre tolérance à l’autre dans un ascenseur-le narrateur recopie des statistiques effrayantes) et l’enfermement est notre mode de vie permanent. Contrôlés en tout, à notre tour, nous contrôlons au mieux ce qui semble relever de nous. Bien que l’épisode de l’installation d’un système d’alarme chez lui (voulu par Anna) soit très drôle, on sourit moins aux implications de ce système de surveillance.
    Certes le nouveau Paul s’amuse (comme Dubois y excelle) à guetter l’enfermement modeste des êtres dans une manie, une lubie, une idée fixe, dans une obsession, dans une ambition qui aujourd’hui ne peut se passer de technique, de calcul, d’évaluations stratégiques des coups et des coûts. Son employeur provisoire chez DogDogWalk passe son temps et ses nerfs à la recherche de palindromes de chiffres : gentille manie inoffensive. Mais il y a plus grave: le système cherche à produire une vie chiffrée. À ce titre, symboliques sont la recherche et la spécialité d’Anna : elle travaille sur la commande vocale à distance. La voix (uniquement pensée comme exécutante de) commande. À distance. Tout est dit.
    Plus sérieusement encore, en observant les tours qui battent des records de hauteur, Paul pense détenir la vérité politique, sociale, économique, sociologique et la «véritable architecture du monde» aux mains d’une oligarchie qui "de tour géante en donjon déjanté, parcouraient inlassablement le monde vertical, avec leur logique propre, leurs tables d'algorithmes, leurs lois systémiques et leurs secrets de fabrication"....Une micro-politique du macro-pouvoir émerge dans le récit de Paul : les ascenseurs "nous élèvent mais aussi nous dressent les uns contre les autres". Dresser étant à prendre en plusieurs sens.


     La verticalité.


    Dans le roman de Dubois l’espace oriente à sa façon notre lecture: très tôt, on rencontre le jardin japonais de Ken Nakajima à Montréal ; les promenades avec les chiens se passent sur une île qui accueille aussi (symboliquement) le bâtiment Bell où travaille Anna;  Paul tombe dans la neige (répétition de la chute) et aura vu le monde à hauteur des museaux et des crottes de ses chiens. Il concevra, à la lecture d'un article du New Yorker, une poussée horizontale des villes qui serait de la science-fiction. Bref la chute de la cabine l’a ramené en arrière « dans ces temps reculés où la vie était encore un bien fragile, précieux, sur lequel il fallait veiller à tout moment.»  Avant de ne plus revoir "ses" chiens, il se sera assis avec eux au cœur de l'île, "sans aucune pensée construite".
    À l’opposé, il regarde les buildings babeliens (il s’attarde longuement sur un projet (dément?) de Franck LLoyd Wright) comme l’équivalent du redressement de l’homme «originel»  en même temps qu’il pense les défis de l’architecture comme une meute avec des mâles dominants. On comprend mieux alors l’importance des Sneijder dans la formation de Paul : ces Sneijder faisaient des bateaux qui glissaient, célébrant l’indolente évolution horizontale. Bataves, rois des canaux que Paul pense apercevoir en allant à Dubaï avec son escale à Amsterdam Schiphol et surtout en survolant le très célèbre petit port de Scheveningen.... N’oublions pas pourtant qu’Anna, cette femme de guerre, est elle aussi une Batave d'origine....
 
    Le (faux) piège du livre

  Le narrateur revenant sur son accident a eu comme une révélation qui a bousculé son existence ("quelque chose était en train de se produire. Une imperceptible modification"): une partie mobile, l’ascenseur, dirait le Tout de la société moderne. Pareille élaboration peut aussi passer aux yeux des autres pour un effet plus ou moins grave de son accident : c’est le choix (très intéressé) de la famille de Paul qui s’empresse de le faire examiner par des psy normatifs.

   Le texte est rédigé de façon à être lu et comme un manifeste de lucidité et comme une sorte de délire critique. Lui l’homme attentif aux obsessions, aux manies, aux constructions absurdes ne devient-il pas à son tour un obsédé de la mécanique à démonter, du décortiquage à mener jusqu’aux plus petits boulons? Il se gausse des chiffres de Charistéas le patron de DogDogWalk mais ne fait-il pas lui aussi ses délices de statistiques. Son agoraphobie, sa misanthropie («la vie est un sport individuel»; «supporter l’autre était toujours un supplice intime»; «nous[sommes] ainsi, mesquins, avides, manœuvriers, dans les ascenseurs, comme dans la vie») ne sont-elles pas le résultat de son enfermement dans la cellule qui tomba? Sa façon d’écrire en humanisant les animaux et en regardant les hommes comme un éthologue, son attachement pour les chiens, la montée en lui d’une haine violente pour ses proches, sa passion robinsonne pour l’île, son isolement heureux, son enfermement dans la lecture et l’écriture ne seraient-ils pas des symptômes inquiétants de ce qu’il nomme lui-même son effondrement et qui, par moment, ressemble à de la paranoïa? Dans leur ambivalence parfaite, il écrit justement ces lignes à propos des images de la chute qu’il avait en lui et qui étaient « fermées de l’intérieur. Vérouillées». Il ajoute : «J’en étais le gardien. J’en étais le prisonnier»

    Ce piège, accentué par les dernières pages datées du 3 juillet 2011, n’en est pas un : la voix de Paul est trop proche du ton reconnaissable de Jean-Paul Dubois, riche en causticité, en cocasseries, en formules lapidaires et lapidantes, en digressions nonchalantes pour que le lecteur n’ait vite pris le parti du narrateur aux soucis dermiques. On se dit que son crescendo dans la violence éclaire moins celle qu’il a subie que celle que nous vivons et dont il est le témoin blessé et lucide («j’étais le seul à savoir ce qu’il y a en bas, le seul à avoir vu»).


    Part


  Et justement le roman tourne discrètement autour du mot part et de ceux de sa famille (partage, partie etc.). Ici et là, il est question de part de vérité et d’approximation, de part de renaissance, de part d’humanité. Ce qui nous est arraché de bien des façons (et pas seulement par l'accélérateur de particules humaines qu'est l'ascenseur), ce qui éclate dans nos dépressions et qui transforme Paul en être qu’on laisse à part et qui fait des projets en tournant dans une cour bien close mais après avoir humblement rempli sa part dans la fameuse marge de Fermat....



    Dubois, en toute modestie et grâce à une composition habile qui ne laisse rien au hasard nous entraîne au bout d’une chute dépressive qui dit beaucoup aussi sur la cage et la nuit de l’écriture.



ROSSINI 

 

  (1) Rappelons l'étymologie avec le TLF:"Cas: 1883 « pers. qui se singularise » Empr. au lat. class. casus, part. passé substantivé de cadere « tomber », proprement « chute », d'où « arrivée fortuite; circonstance, hasard », spéc. « accident fâcheux, malheur ».

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Published by calmeblog - dans roman
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