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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 06:18

 

    Il est chercheurs ou des amateurs qui épinglent les papillons : Dorothy Parker, dès les années 20 épingla durablement d’autres animaux moins éphémères, des hommes et des femmes.
   Elle le fit avec finesse, justesse, cruauté parfois, mélancolie souvent, humanité toujours - malgré l'apparence. Personne n’est oublié et son champ sociologique est bien plus large que celui des nouvellistes plus célèbres qui furent ses grands contemporains. On y voit beaucoup de gens aisés mais aussi de classes moyennes et des pauvres.
    Le registre satirique domine avec quelques textes qui relèveraient presque du sketch (avec le téléphone comme medium ou le monologue ou les deux à la fois) et d’autres plus longs et plus profonds qui évitent entre eux la répétition alors que la répétition est l’essence même des vies enlisées que nous suivons pendant quelques dizaines de pages. À chaque fois, D. Parker a le souci d’angles originaux et de compositions habiles pour précisément briser les bagnes du ressassement qu’elle évoque. Ses notations sont sèches, millimétrées, aiguës et elle joue du style indirect libre comme personne. Elle suit ses personnages, les guette, les cerne avec des images insolites et en sait plus sur chacun qu’ils n’en savent sur eux-mêmes. Vous serez séduit par son attention aux façons de rire ou aux doigts qui expriment rapidement les êtres.

    Si les vivants sont sa cible, leur décor est peu représenté mais quand il l’est, c’est un festival de rosseries : là, on devine la narratrice avec la langue dans la joue ou émettant un léger bruit. L'esprit acerbe de D. Parker fait mouche. On ne peut que recommander la visite de la maison des Bain, héros malheureux du MERVEILLEUX VIEUX MONSIEUR. Un seul exemple tout de perfidie : «La grande table ne se soutenait que par l’effort pitoyable de trois personnages de bois sculpté, outrageusement féminins jusqu’à la taille et qui se perdaient ensuite dans un obscur fouillis d'anneaux et d'écailles. Sur cette table s'alignait une rangée de livres irréprochables, fermement maintenus par deux éléphants de plâtre peint façon bronze, attelés pour l'éternité à leur morne tâche

 

    Comme le titre français du recueil l’indique (en anglais, la nouvelle éponyme s’intitule HERE WE ARE), c’est la merveilleuse vie de couple qui est sous le microscope de D. Parker. Couple à peine constitué (trois heures de mariage et déjà des querelles), couple qui voudrait durer (mais qui se dispute autant ou plus que le couple qui n'a que trois heures d'existence), couple qui impose son étouffante et rigide médiocrité à un pauvre orphelin adopté, couples qui se font et se défont plus vite qu’une mode, couple qui se sépare à la surprise générale parce qu’il n’a plus rien à se dire et que ce qu’il se dit tient dans des monologues séparés qui n’osent plus s’énoncer une fois que chacun arrive en présence de l’autre. Parker aime le moment où la mèche va prendre feu et elle suit alors le cours de l’incendie destructeur. Il suffit souvent d’un mot, d’une phrase qu’il ne fallait pas dire, pas dire ainsi, pas dire à ce moment-là....
   Elle restitue à merveille des dialogues qui sont souvent des soliloques saturés de mauvaise foi, des cascades de dénégations et de dénégations de dénégations, de peurs cachées sous le détachement ou l’arrogance. Dialogues qui en peu de répliques en disent long sur l’ignominie bourgeoise devant la pauvreté à qui il faut faire la leçon ou sur le racisme comme dans ARRANGEMENT EN NOIR ET BLANC où celle qui se prétend ne pas l'être se montre incorrigiblement raciste.

   
    Hommes comme femmes ne sont pas épargnés. Au mieux, l’homme est comme absent, caché derrière son journal. Le plus souvent il ressemble à Jacques qui est à Détroit ou à Monsieur Durant qui condense tous les attributs masculins: lâcheté, goujaterie, conformisme, hypocrisie des principes universels qui s’appliquent à tous moins un seul.
    Les femmes sont souvent les héroïnes de ces pages et, victimes ou non, elles ont droit comme les hommes à des croquis vifs : la nouvelle LES BONNES AMIES est impitoyable et dans sa noirceur cachée sous la fausse bienveillance, elle clôt parfaitement le recueil.



    Naturellement ces sarcasmes, ces pointes effilées ne font sourire qu’un temps. Ces vies superficielles, vides, répétitives prises dans la glue des principes, des préjugés, des lieux communs ou des rancunes sont pitoyables et sans le savoir bien des personnages, les moins méchants, rêvent d’échapper à une solitude que rien ne vient jamais consoler: la nouvelle LA GRANDE BLONDE révèle ce que c’est que d’être un stéréotype vivant et comment les hommes, l’alcool ne sont jamais que de vaines échappatoires.
    L’humanité de D. Parker perce en même temps que sa causticité. Quelques points retiennent son attention et montrent son angoisse devant nombre de destins : la parole, la nécrose du bavardage sont l’expression d’un désarroi qui se cache comme il peut (elle exécute  froidement ceux qui disent tout comprendre en ne comprenant rien); la question de la place des êtres hante ces pages (beaucoup de personnages ont le sentiment d’être surnuméraires voire inutiles) tout comme la fatalité injuste que crée le fait de posséder tel ou tel corps : ressembler à une jument, plaire automatiquement aux hommes vous fait l’esclave d’un regard qui introduit la mort dans la peur d'être soi-même..
    C’est chez les pauvres que les figures les plus émouvantes apparaissent mais sans misérabilisme. Le courage de Big Lannie, sa lutte quotidienne lui donnent une noblesse rare.

   Après la lecture, un petit personnage vous accompagnera longtemps, Raymond, le petit fils de Big Lannie : il est aveugle et malgré tout "heureux "grâce à sa grand-mère jusqu’au jour où il manque d’être lynché par les rires haineux de ses petits copains.

 

     Les nouvelles de D. Parker ne cachent  pas que  son ironie parfois acide est un appel au courage de la liberté et de l'émancipation malgré le pessimisme de la lucidité qui, au moins, a la politesse de la légèreté et de l'élégance.

 

Rossini

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Published by calmeblog - dans nouvelles
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commentaires

Kichenamourty 25/06/2016 11:29

Dans sa Préface, Benîte Groult dit: "Mais toutes (=les nouvelles) ont en commun ce qui fait l'originalité et la force d'un écrivain: le style." La façon dont la traductrice fait ressortir le charme de ce style est très impressionnante. Elle a fait vraiment oeuvre créatrice.