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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 08:37


« À New York, tout le monde cherche quelque chose. Et de temps à autre, quelqu'un trouve.» (page 15)

 

 

           Auteur d’un nombre incroyablement élevé de livres policiers (souvent signés de noms d’emprunt) et écrivain adoré des cinéastes amateurs de bons scénérios, Donald Westlake (1933 /2008) a encore aujourd’hui des admirateurs qui mettent très haut dans son œuvre ces AZTÈQUES DANSANTS qui procurent bien des joies au lecteur pourtant partagé entre une lecture sprintée qui veut savoir à tout prix comment se finit cette folle aventure et une lecture patiente qui veut prendre le temps de savourer les remarques originales comme les formules amusantes  du narrateur (1).

 

  Condition pas totalement impérative:savoir danser le Hustle (aux figures assez peu aztèques) peut rendre bien des services à qui découvre le texte....




Une ville 

 

  Voulez-vous connaître la New York des années soixante-soixante dix, un peu après la (lente) construction de l’aéroport Kennedy? Voulez-vous traverser ses quartiers avec comme guide un spectateur narquois et fin connaisseur qui précise que les États-unis commencent vraiment bien au-delà avant de s'achever assez loin de la côte ouest? Westlake (son enfance se passa à Brooklyn) est votre homme, et ce, dès les ouvertures magnifiques de chaque grande partie qui montrent en une longue suite de phrases construites sur le même modèle que dans cette ville tout le monde cherche quelque chose et veut aller quelque part tout en désirant devenir quelqu’un.

 

  Nous traversons la cité dans tous les sens, découvrons les joies de l’automobile à Manhattan (les projets de Norman Mailer et de Robert Moses sont rappelés):on constate que New York est surtout une ville de quartiers que le narrateur compare chacun à une pièce dans une grande maison (avec un oubli significatif). Même si personne ne se dit New Yorkais, nous en voyons beaucoup travailler et, par exemple, nous partageons les difficultés des taxis (et de leurs clients), d’un marchand de piscines aux petits enfants d’émigrés ou le dur métier de lecteur chez un éditeur débutant. L’initiative est un des moteurs de la ville mais l’arnaque y tient une place au moins égale. En cours de récit de solides aperçus sociologiques sont livrés avec une grande finesse et donc, sans peser. 


  En contrechamp puisque le point de départ de l’affaire est situé dans le Descalzo “posé comme une selle sur l’échine de la Cordillère des Andes”, entre Bolivie et Pérou, nous rejoindrons souvent cette belle contrée et les concepteurs d’un plan qui lancera sur les routes une cohorte de New Yorkais bien différents les uns des autres mais poussés par le même intérêt.

 

 

Une intrigue éclatée et rebondissante 


Comme chaque matin, Jerry Manelli, arnaqueur inventif  reconverti dans la livraison (illégale) vint avec son break prendre à JFK une livraison en provenance de Caracas:Jerry traite surtout les colis et les caisses dont les expéditeurs sont soucieux d’éviter la douane. Las! (c’est la chiquenaude du roman) pour une erreur de lettre (A), la livraison a été manquée:la substitution sera riche en contrecoups....


La bonne caisse devait envelopper une statuette enlevée à Quetschyl, capitale du célèbre Descalzo, dictature typique de l’époque largement protégée par l’armée américaine et dont le musée s’honore d’une “immense collection d’objets d’art pre-colombien” et principalement d’une statuette dite le Prêtre Aztèque Dansant. Trois hommes (le directeur du musée, un gardien, un sculpteur) de ce petit pays tyranniquement paisible avaient conçu un plan ingénieux à long terme:pendant que l’Aztèque Dansant (2) était chez José Caracha (3), le sculpteur qui doit faire les reproductions expédiées dans le monde entier qui améliorent les devises du pays, ils se demandèrent s’il n’était pas possible d’envoyer la vraie statue estimée à un million de dollars au milieu d’autres moins authentiques et qui cacheraient ainsi le marchandage juteux avec d’avides commanditaires New Yorkais. Le musée de Quetschyl se retrouvant avec un faux que jamais personne ne découvrirait....
  La méprise sur la lettre A aura rapidement donc de fâcheuses conséquences: surtout que la tâche de ceux qui voulurent récupérer la vraie statuette fut compliquée par un hasard malheureux. L’homme qui reçut la livraison (Oscar Russell Green), un militant de la cause noire qui devait dissoudre son association dont la mission était terminée, eut l’idée généreuse de distribuer en guise d’adieu
et de remerciement une des statuettes à chacun des seize membres  de son groupe associatif....En quelque sorte de les "oscariser".


   S’engagent alors des poursuites keatonniennes (tous les moyens de transport sont mis à contribution (un avion sera détourné)) qui donnent lieu à un carnaval de mouvements browniens qui ont des intertitres faisant songer au muet: tout le monde court après les statuettes disséminées, tout le monde court après tout le monde;les inductions justes ou fantaisistes se multiplient, des groupes se forment, d’autres se défont, d’autres se tolèrent par intérêt, quelques-uns se croisent, des poursuivants passent après d’autres qui ont déjà fait le test qui consiste à briser la statuette découverte pour savoir si c’est l’originale ou non. Nous faisons connaissance avec un grand nombre de personnages et la savoureuse et elliptique didascalie présente au début du roman (comme dans les pièces de théâtre) est plus qu’indispensable surtout quand dans le même paragraphe vous avez affaire à Wally, Vilie et Willie !!


  Le lecteur qui accompagne les chasseurs d’Aztèque Assis slalome dans Manhattan, dans le Bronx ou dans Harlem, saute par les fenêtres, s’introduit par les toits (le passage le plus commun mais le plus pratique étant l’échelle d’incendie), voit des habits passer par la fenêtre, fraternise avec Hamlet et Ophélie, deux danois, séjourne un temps à
Long Island, sur Bouchon Flottant II, le bateau de Ben Cohen, accompagne Malfaisante White dans une morgue (elle sera sauvée de peu du suicide), suit des yeux le mémorable enterrement  (gospel à l’aller et frénétique jazz au retour) d’un grand magnat de la pègre (quelle fête! Que de Cadillac! Que de sosies de vedettes dûment tarifés pour distraire invités et passants (4)).

  Tout est occasion de négociations, d’insultes, de coups, de heurts, de passages prolongés dans des armoires ou dans des pièces fermées à double tour. Apparaissent aussi des tensions dans les couples, des menaces entre escrocs, des ruptures dans les amitiés mais d’autres couples naissent, d’autres relations s’élaborent, une vieille femme est même adoptée pour son bon comportement.....

 

  Cet Aztèque Dansant a bien des pouvoirs, même quand il est pourchassé en plusieurs exemplaires: des personnages connaissent à son contact (contrarié et lointain) des évolutions qui sont souvent des libérations et des découvertes d’eux-mêmes. C’est particulièrement vrai pour Walli (très provisoirement, grand bien lui fera), pour Mel, pour Bobbi Harwood (elle quitte son professeur de mari, insupportable jaloux sardonique) et Jerry qui voit grandir peu à peu sa connaissance de NYC et surtout s'élargir sa conception de la vie. Cette farandole dans la Grosse Pomme et sur l'autoroute menant vers Oil City en Pennsylvanie permet le triomphe du moins libre d’entre tous mais  surtout la libération des plus vivants et des plus ingénieux d’entre eux. On ne dira rien de la soudaine découverte de la sexualité (longtemps attendue et faussement remplacée avec une pratique narcissique du Hustle) par la sublime Felicity Tower enfin digne de son beau prénom.


  Point de vue omniscient

 

  Tel est l'intertitre d'un chapitre consacré aux cercles inquiétants d’un faucon surveillant un beau lapin grassouillet. L’expression convient surtout au meneur de cette revue dansante, à ce narrateur qui en sait plus que les personnages (il devine quand Wally se ment à lui-même), à ce drône sympathique (parfois partial) qui vous interpelle parfois, adapte son registre de langue à celui de ses personnages, s’introduit partout et dans toutes les consciences, traverse les murs, file facilement d’un décor à l’autre, franchit des kilomètres à la seconde avec des raccords pour le moins audacieux:on ne peut qu’admirer la mécanique de précision qui ferait pâlir un horloger suisse, que rester ébahi devant ses montages parallèles ou alternés, ses récits serpentins qui finissent par se mordre la queue avant de repartir pour un tour de manège. Conscient que suivre une vingtaine de personnages qui courent dans tous les sens (dans cette affaire, il vaut mieux rester chez soi - du moins pour gagner la statuette), ce narrateur nous livre régulièrement des bilans provisoires qui permettent de bien savoir où on en est, mieux que les héros de l'aventure....

  Ce narrateur
virtuose dans la construction et l'effet avalanche ne déteste pas les références culturelles qu'il introduit aux moments les plus inattendus (Simenon, E.Wharton, H.James, Maupassant, Giulietta Massina) et, à la lecture d'un contrat entre truands, on mesure ses qualités dans le pastiche....



  Mieux encore, il sait glisser des remarques très personnelles sur le rapport à l’autorité, sur les fleuves dans les grandes villes,
sur le Temps et on retient forcément sa belle méditation sur la vieillesse et les perdants. On trouve même un peu de philosophie esthétique:ainsi, quand Malfaisante White comprend que son ami possède une maîtresse, elle entre dans un scénario qui rappelle Simenon qu’elle n’a pourtant pas lu ce qui donne cette question surprenante dans le contexte d'une morgue et avec un personnage au bord du suicide : “Était-ce la vie qui imitait l’art ou bien l’art qui imitait la vie?”…..Il aime encore nous gratifier de typologies solides: par exemple sa distinction entre les trois types de gueule de bois mériterait au moins un accessit au Nobel de médecine.


 

Un festival comique

 Ces AZTÈQUES DANSANTS illustrent toutes les formes comiques imaginables. Rarement les plaisirs de la répétition, de la multiplication, du crescendo ont été à ce point développés. Parti d’un pays d’opérette, le polar avec détournement d'avion croise le vaudeville qui fait bon ménage avec les slapsticks de la grande époque. Chaque épisode est un morceau d’anthologie et avec le nombre de participants à ce jeu de l'oie en plein New York on devine qu'il en garantit une quantité impressionnante. Les portraits
qu’on ne verra dans aucun musée succèdent à des situations bouffonnes qui engendrent des dialogues souvent pleins d’esprit et des interventions de narrateur qui aime la satire (il est rarement dur avec ses personnages mais son évocation du grand patricien Van Dinast (!) est sévère) autant que l’auto-dérision et le clin d’œil complice. Jouant avec les stéréotypes, ce narrateur fait sans doute plus que d’autres et, sans sermon, contre le racisme.



 On ne peut que saluer enfin son sens des objets qui reprennent leur liberté, son art du détail (inoubliable peignoir jeté par la fenêtre) et du geste saisi au vol et son invention dans les formules («Il ressemblait à une parodie de la Statue de la Liberté par Dada»), avec une mention spéciale pour le paragraphe méditant sur la place de la sexualité dans les romans en général.


 

 

 

     Impossible de ne pas se jeter dans cette course pleine d'invention où le cocasse le dispute au loufoque et où l'amour de la vie ne laisse pas indifférent aux tragédies anonymes comme dans ce dialogue entre un inconnu et Jerry qui appelle au hasard des personnes qui pourraient correspondre à celles qui détiennent un Aztèque Dansant:

 

«Allô?

-Allô! Est-ce que Bobbi est là?

-Écoutez. Ça vous ennuie si je vous dis quelque chose?

-Quoi?

-Plus personne ne m'appelle. Et je sais pourquoi. Mais j'en veux à personne, c'est moi le seul responsable. Je suis trop entreprenant, c'est ça le problème. Je fais peur aux autres. Mais je me sens si seul, si affreusement seul, ce sentiment de déprime, cette grisaille... Vous savez que je ne me suis pas rasé depuis trois jours? J'ai peur d'approcher du rasoir. Et de la fenêtre aussi. Je me dirigeais vers la fenêtre quand le téléphone a sonné.Personne ne veut de moi, voilà ce que j'étais en train de me dire, tout le monde s'en fout,personne ne remarquera que j'ai disparu. Mais le téléphone a sonné, et je me suis dit, peut-être. Peut-être que quelqu'un s'intéresse à moi finalement, peut-être qu'il reste une lueur d'espoir...

-Désolé, je me suis trompé de numéro.»

 

 

 

Rossini, le 20 octobre 2014

 

 

NOTES

 

(1) Michel Deville adapta au cinéma ce roman sous le titre, LA DIVINE POURSUITE.

 

(2) «Mesurant environ trente-cinq centimètres de haut, c'était la représentation très compliquée d'un homme dans une pose très inhabituelle:les genoux légèrement fléchis, la main gauche posée sur le genou gauche, le pied droit décollé du socle sur lequel se dressait la statuette, et le bras replié en travers de la poitrine. L'homme était nu, à l'exception des bracelets de plumes qui enserraient ses chevilles et du masque à l'expression maléfique qui couvrait son visage. Sur le masque brillaient deux yeux verts percés en vrille.

-Il est vraiment laid commenta Pedro.

-La laideur ne compte pas avec les antiquités, expliqua José.»
 

 

(3)On mesure la stricte authenticité de ce nom.

 

 

(4)Ayant peur de déplaire au commanditaire, le maître de cérémonie laissa toute liberté au fleuriste qui songea à utiliser son stock:ce qui donna des couronnes un peu étranges pour un enterrement avec des mots comme FÉLICITATIONS, MAZEL TOV ou même BON VOYAGE...Et retarda nombre de baptêmes et de mariages...

 

 

 


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Published by calmeblog - dans roman policier
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