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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 10:22




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La vie change vite.
La vie change dans l’instant.
On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête.
La question de l’apitoiement.

  Voilà quelques phrases écrites en janvier 2004 par Joan Didion. Longtemps les seules écrites par elle après la mort subite de son mari. Elles ouvrent un livre et lui donnent dans leur brièveté, dans leur italique un rythme qui ne nous quittera pas. Elles orientent le témoignage, dirigent la réflexion. Un nom (Gauvain: "Oui, sachez que je ne vivrai pas deux jours", dit Gauvain") et quelques autres mots hantés (des mots à eux ou non) reviendront aussi, en particulier “embourbé”.

    Trop peu traduite comme romancière ou analyste de la société américaine, malgré de belles pages de J-Y. Pétillon, Joan Didion a connu un certain succès en 2005 pour L’ANNÉE DE LA PENSÉE MAGIQUE.



  Le 30 décembre 2003, son mari, John Gregory Dunne décède subitement d’un arrêt cardiaque dans leur appartement de New York. À l’orée de l’année qui sera celle de la pensée magique pour Joan Didion qui devra vivre également, d'hôpital en hôpital, la longue maladie de leur fille Quintana.
   Mariés depuis 1964, tous deux sont des écrivains et journalistes (1), assez célèbres (John était en train de relire des épreuves de son "futur" livre, NOTHING LOST) qui ont aussi travaillé dans le cinéma (des scénarios), qui ne se concurrencent pas dans l’écriture (ils ont toujours travaillé sous le même toit, sans rivalités) et vivent dans un milieu aisé avec des relations influentes et efficaces : ils voyagent souvent en Europe et Joan a visiblement une tendresse pour Paris. L’œuvre de John comme la sienne reviendront souvent dans ses réflexions. Les citations du texte prouvent l'étendue et la qualité de leur culture (G. Manley Hopkins, Mann, Cummings, T.S. Eliot, etc.) .

 

    La rédaction de ce que nous lisons a été entreprise en octobre 2004, à un moment où Joan reçoit avec retard le rapport des  médecins qui furent appelés pour sauver John. Commence alors le recul de la pensée magique face à ce qu'elle pourrait appeler sa pensée géologique. ..

 

 

 
    On sait que l’on appelle pensée magique (1) et on croit comprendre très tôt le sens du titre. Avant de vérifier cette intuition, voyons la première caractéristique de ce livre : il rapporte de façon minutieuse, clinique parfois (c'est vraiment le cas de le dire), les réactions de Joan face au décès de son mari et à la maladie de Quintina. Sans se soucier de rien cacher, avec rigueur et émotion contenue, Joan parvient à une pudique transparence.
 
  Sa première préoccupation : bien relater les faits en partant des soucis de santé de Quintina entrée à Beth Israel North le 25 décembre, en revenant souvent sur les circonstances exactes de la mort de John, sur les cérémonies  qui suivirent et les épreuves de sa fille à New York puis à l'UCLA avant son retour au Rusk Institute.
   Malgré les zigzags, les embardées, les "défauts cognitifs" et les ressacs de la mémoire, on est frappé par le souci de précision de chaque  page (dates, heures même, localisation minutieuse, climat, température), par la minutie des détails (les médicaments, les machines médicales, les conversations), par l’honnêteté des nuances qu’elle apporte souvent (elle n’est pas sûre, ce n’est qu’une possibilité; ainsi : "Était-ce le 26 ou le 27 ou le 28 ou le 29, ça je n'en ai aucune idée.") Un point fascine chez elle et qui est sûrement un trait spécifique de sa “personnalité” : elle a une volonté tenace, presque farouche de savoir, de comprendre. Une de ses phrases récurrentes :

    Lis, apprends, révise, va au textes.
Savoir, c’est contrôler. (j'ai souligné)

   Ainsi a-t-elle beaucoup lu sur le deuil, les réactions au deuil (et pas seulement Freud ou Klein; un surprenant traîté de savoir-vivre...). Autre exemple : un matin, après une opération de sa fille, elle se plonge dans une étude scientifique de neurochirurgie; elle est devenue très compétente dans les types de coma ou les variétés de staphylocoques;habituée à se débarrasser de ses rêves en les racontant à son mari, elle se surprend depuis peu à vouloir les comprendre. Tout chez elle entraîne une réflexion, une mise en perspective:songeons aux chansons qui lui "parlent" depuis toujours (ON THE SUNNY SIDE OF THE STREET ou OVER THE RAINBOW) qui  ne lui paraissent pas du tout générationnelles et elle s'en étonne avant de trouver une explication subtile. Elle commence d'ailleurs son chapitre 18 par une réflexiont typique: n'ayant pas encore reçu le rapport d'autopsie et le rapport des urgences (elle s'était tompée d'adresse...), elle estime ne pas du tout connaître les causes exactes de la mort de John. C'est seulement à cet endroit du récit que nous lisons les  événements décrits par les intervenants du 30 décembre 2003: elle confronte alors sa mémoire au rapport et recopie sèchement et scrupuleusement les termes qui sont évidemment douloureux pour elle. Elle perçoit le décalage entre sa connaissance d'alors et les faits objectifs:son mari était mort alors qu'elle espérait encore. L'emmener à l'hopital était inutile, tout le monde le savait, sauf elle. Elle fouille et fouille encore et encore sa mémoire, la compare avec ce texte "officiel" à la froideur de morgue.

  Dans cette volonté permanente de compréhension, une connaissance ancienne (presque une sagesse) apparaît au détour des confidences de Joan et va donner toute leur beauté bouleversante aux dernières pages. Grâce à une passion  commencée dans l'enfance, elle sait que pour la géologie, même le plus solide, le plus résistant, la pierre, les plaques tectoniques, tout bouge:à l'échelle d'une vie humaine ce n'est rien mais une vie à cette échelle ce n'est rien non plus. Elle ne le sait que trop. Mais comme le suggère la dernière page cet acquis ne console en rien.

 

 
    Sans posséder forcément ce désir de tout comprendre, nombreux parmi nous serons ceux qui se  reconnaîtront dans son expérience de la mémoire en pareilles circonstances: elle subit tout à la fois des assauts de souvenirs proches (ou plus ou moins) lointains.

     Son texte avançant, elle remonte un peu en amont du décès: une dispute avec John à propos d’un voyage à Paris (en novembre); un match au Garden entre les Lakers et les Knicks qui lui revient accompagné d’une phrase bien à lui et qui la renvoie à l’art de vivre d’amis vivant à Djakarta et que son mari enviait. Des phrases récentes de John remontent à la conscience pour la vriller. Il voulait aller à Paris sinon il lui semblait qu’il ne reverrait jamais la capitale française. La  culpabilité insinue ses ténèbres.

    Dans un autre mouvement, la mémoire va faire émerger par associations de plus lointains souvenirs avec John ou avec lui et leur fille. Et là, le tourment est immense (elle parle parfois de “panique”). Elle pense bien faire en acceptant d’assurer des reportages sur les conventions démocrate et républicaine:la démocrate se tenant à Boston, ville peu fréquentée par eux, elle n’y voit pas d’inconvénients. Las ! Trois souvenirs la prennent par surprise et la solution qui consiste à se raconter qu’on est dans un film d’Hitchkock ne sert à rien. Même un repli dans la chambre d’hôtel  se révèle dangereux:un souvenir remontant à ses études l’atteint (une histoire d’air conditionné se déclenchant tout seul) en plein cœur. Pourtant, comme John et leur fille n’étaient pas en cause, elle cherche à prolonger ce vagabondage mémoriel moins risqué mais, de toute manière, elle sera rattrapée. Et si la solution de l’évitement de ce qu’elle appelle avec pertinence le vortex s’impose le plus souvent (ne pas aller dans ce quartier, ne pas descendre dans cet hôtel, ne pas emprunter cette route, planifier rigoureusement ses soirées), elle échoue pratiquement toujours. Même en faisant des mots croisé, les larmes viennent. Tout est piège à souvenirs.

 

  Plus que ces tourments de la mémoire c'est, comme le titre nous en a prévenu tout de suite, une autre réaction de Joan qui retient : dans cette situation tragique, cette femme qui aime tout contrôler (et "a toujours raison" comme le lui reprochait parfois John) a eu des reflexes et comportements d’ordre magique dans cette année dominée (à ses yeux) par une étonnante et incontestable irrationalité.  Cette façon de répondre à la disparition de John a donc eu encore un effet de connaissance au milieu de cette année de l’irrationnel. Il lui faut admettre que toute sa vie elle a connu cette “perturbation mentale” demeurée secrète jusqu’à ces mois de 2004 et qui se manifestera encore au moment de la trachéo de sa fille… Elle parlera de superstition. Des signes sont apparus:très tôt, lors de l’autopsie, au moment de la demande de don d’organes. Quand elle ne lisait pas les nécros, quand il lui était impossible de  se débarrasser des affaires de John. De céder ses chaussures. Pourquoi? Et s’il revenait?

 

   Au moment de la rédaction (le rôle de l'écriture dans ce volume est d'une incroyable complexité et mériterait étude), en octobre 2004 donc, avant le premier anniversaire de la mort, on a l’impression que la pensée magique a reculé au profit de la sagesse géologique mais elle-même en doute parfois.

 

 

  Ce tombeau de John a bien d'autres mérites que cette prise de conscience où beaucoup se reconnaîtront : de précieuses notations sur la place de la mort dans la société contemporaine (elle cite parfois Aries), de justes remarques sur le radical bouleversement d'une mort à laquelle on a pu penser mais qui est sans aucune commune mesure avec les réflexions qu'on a pu avoir auparavant (l'expérience de la mort n'est jamais commune, elle est l'expérience même du jamais commun), sur l'apitoiement qu'elle défend avec finesse, sur l'obsédante question du temps (elle cite, non sans douleur, Hawking) dont elle a rendu tous les aléas browniens. On ne peut que louer la profondeur des sentiments exprimés sans sentimentalité, l'honnêteté dans la perception des changements obligatoires (l'entrée dans l'idée de veuvage est bouleversante de simplicité). La froideur de certains constats ajoute encore à l'émotion comme la beauté tragique de nombreux passages ("Pendant le vol jusqu'à la Guardia, je me souviens avoir pensé que les plus belles choses que j'avais jamais vues, je les avais toutes vues depuis des avions. L'ouest américain qui s'étend à l'infini. Quand on survole l'Arctique, les îles sur la mer qui laissent place imperceptiblement à des lacs sur la terre. La mer entre la grèce et Chypre le matin. Les Alpes quand on va à Milan. Toutes ces choses, je les ai vues avec John.") et de certaines phrases italiquées qui n'étaient qu'à eux mais que nous partageons avec notre propre mémoire émue.

   En se découvrant encore en ce moment tragique, en constatant qu'il est trop tard pour mieux connaître celui qu'elle croyait connaître, en mesurant la profondeur des liens inaperçus que condensent certaines formules entêtantes, Joan Didion doit s'affronter sans magie aux questions à jamais sans réponse et en particulier à celle de la préscience de la mort dont Gauvain est ici le révélateur littéraire.

 

 

Rossini, le mercredi 17 octobre 2012

 

 

NOTES:

 

(1) En été, on confie à Joan la tâche de couvrir les conventions republicaine et démocrate de 2004 comme ce fut déjà le cas en 1992. 

 

(2) Elle la définit elle-même : "Je pensais comme pensent les enfants, comme si mes pensées ou ma volonté  avaient la force de renverser le cours de l'histoire d'en changer l'issue."

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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