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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 05:38

 

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"Pense en dehors des limites." (p.25)

"C'est ce qui compte, l'élan, le futur." (p.78)

 

"Il n'y a pas de dehors." (p.87)

 

"Où est le charme dans l'identique?" (p. 41)


"L'extension logique des affaires c'est le meurtre." (p.107)

 

 

                                                                                   

 

                 Comment rendre en 2003 le énième avatar du capitalisme, sa réalité «neuve et fluide»? Comment faire? Quelle esthétique est encore possible?
   Une des réponses est dans Cosmopolis de Don DeLillo publié en 2003: dans une esthétisation-érotisation du réel et de ses possibles, sans toucher au langage, du moins à la syntaxe mais en imposant un rythme alternant plages étales et saccades. En absorbant le lecteur dans la courbure d'un ego surdimensionné. D'un cerveau. Voilà le roman capital du cerveau.

 

  COSMOSPOLIS: la ville électrique, pulsante, tourbillonnante, cosmique, le cosmos en une ville, l’infiniment grand et le nano fourmillement. La ville mondiale, la ville monde. La ville comme pur spectacle de l'argent. L'élan de la biosphère dans Wall street...(1) avec comme maître "un citoyen du monde avec des couilles new yorkaises ...". La ville rutilante ici, sale, pouilleuse vers le fleuve, à la fin du trajet. La tour de Babel comme moyen d’accéder à une pulsation cosmique qui finirait en feu du désert.

 

 

  COSMOPOLICE:  la surveillance au plus haut degré paranoïaque avec un centre spécial contrôlant tout au moyen d'écrans analystes, de codes, des voix radiographiées, de dessins de parcours types au sujet de terroristes supposés. Dans le vaste flux où le capital fabrique le futur, l'information prouve en tout son essence policière.


  COSMOPOLIS : le roman d'une époque où l'argent est devenu abstrait, "a perdu son caractère narratif de même que la peinture", l'aventure d'un être qui cherche l'intersection de tout avec tout, le récit du désir d’absorption dans l'union de tous les compossibles, le livre tendu entre le scopique et le toucher, entre l’abstraction analytique destructrice et la tentation de la fusion .... N’anticipons pas.

 


       La situation de départ est paradoxale: une fois sorti de son triplex luxueux et de son ascenseur jouant du Satie (il en a un autre), le héros Eric Packer, homme du flux permanent, connecté à tout par des écrans (y compris sur sa montre) où défilent des images en temps réel (2) (on peut le voir en live sur son site internet comme il voit un meurtre en direct) et des chiffres, des décimales, des fractions, des symboles, des courbes, se trouve bloqué ou ralenti avec sa gigantesque stretch-limo (une sorte de bunker décadent où il trône au centre de pures lignes de perspective et qui peut circuler dans la nuit grâce à des images thermiques) dans un immense embouteillage new yorkais où chacun est proche de se toucher dans un monde qui a la phobie du contact ("Qui s'écarte pour qui, qui regarde ou ne regarde pas, quel degré d'offense dans un effleurement ou un frôlement? Personne ne voulait être touché. Il y avait un pacte d'intouchabilité. Même ici, dans cette concentration de vieilles cultures tactiles et étroitement tissées, mélangées avec les passants, et les agents de sécurité, et les chalands pressés contre les vitrines, et les fous errants, les gens ne se touchaient pas.") Sa voiture-maison avançant au pas, il en sortira pour aller d'une librairie à un snack, puis un cinéma démoli, un vieux salon de coiffure, un immeuble délabré.
   
Du matin à tard dans la nuit, nous suivons la progression contrariée mais décisive de ce cyberriche du cybercapital protégé par des gardes du corps attentifs, froidement zélés. Non loin, le Président et son escorte ajoutent à la cohue des rue de New York.  En cours (interrompu souvent) de route nous vivons ses amours (Didi qui analyse son goût pour Rothko et le premier écart dans sa journée décisive - le doute), ses rencontres successives avec sa femme, Elise, une richissime suissesse, l'accueil qu'il donne à des conseillers et des conseillères financières (Chin puis Jane Melman) et à sa brillante analyste conceptuelle, Vija Kinski, à Kendra Hay, sa garde du corps au pistolet hypodermique; nous assistons à son auscultation, à sa découverte d’une manifestation anti-capitaliste qui doit sans doute autant à Derrida qu'à Marx ("UN SPECTRE HANTE LE MONDE"), à l'immolation d'un homme (probablement le centre du livre), à sa descente dans un théâtre démoli envahi par une techno-rave (la dernière), au défilé d’un enterrement de rappeur aimé (Brutha Fez) : Eric subira également un entartrage, tuera son garde du corps, se fera couper (à moitié) les cheveux dans un  salon où venait son père, participera au tournage d'une scène nocturne de film avant de se trouver face à l’homme qui doit le tuer...Une journée bien remplie...dans laquelle il perdra, pièce par pièce, ce qui constituait son habillement du jour.
    Un déplacement horizontal dans une limo qui possède tout en grand (toilettes, sol en marbre
(évidemment) de Carrare, protection en liège contre le bruit, situation astrale du jour de sa naissance reproduite au plafond, cloison derrière le chauffeur avec "cadre de cèdre renfermant l'incrustration d'un fragment d'écriture ornementale coufique sur parchemin, fin du Xème siècle, Bagdad, sans prix"...), des nodosités, des stations imprévues et parfois violentes, des sorties plus ou moins risquées mais, fondamentalement, un élan qui le change de la froide compression pour unités inscrites sur des tableaux qui ornent les buildings d'affaires. 

 

 

               Qui est cet homme aux lunettes noires, cet Eric Packer? Comme le dit sa femme Elise, " tant de science et d'ego combinés" au service d'une "énorme ambition", d'un froid mépris, d'un soi absolu, d'une absence de remords lui dira Benny Lewin (ou Richard Sheets) dont nous lisons les pages de confessions.
    Un génie (passé peut-être par la case de l’oncle Thom) du calcul appliqué à l’économie et à la finance, qui a étudié toute l’histoire des prix, des crises et qui a conçu une théorie fondée sur l’analogie fondamentale entre la nature et les manifestations boursières: par exemple, il a étudié «la façon dont au plus profond de l’espace, un pulsar suit des séquences de nombres classiques, qui peuvent à leur tour décrire les fluctuations d’une action ou d’une devise donnée».... Dans un monde où l'on va jusqu'à interpréter la pause d'un ministre, sa respiration dans un discours, il est capable de très longues méditations (il possède une cellule à cette fin), il sait tout analyser, décoder, disséquer avec une attention et une concentration hors du commun. On comprend que s'il ferme les yeux pour réfléchir
, il ne les ferme jamais sur rien de rebutant, de répugnant et qu'il a tendance à regarder beaucoup de monde comme du vulgaire papier peint et à convaincre tous ses interlocuteurs qu'ils n'ont aucune valeur. Il pense sans arrêt (il médite même sur l'éternuement), emploie une femme à lui donner des observations abstraites d'une grande acuité sur les phénomènes quotidiens, il devine tout, scanne mentalement les pensées, les impensées (comme les désirs de sa conseillère Jane Melman), les gestes, épouse les impression des autres (la nostalgie de son père) et sa fortune colossale correspond à sa faculté d’anticipation en tout et à ne jamais suivre les mouvements de foule.

 

  
 
    Connecté à tout, tout le temps et partout, il est tourné uniquement vers le futur ("Je n'ai jamais aimé les retours en arrière, les réflexions après coup, l'analyse du jour, de la semaine, de la vie. Ecraser, et éventrer. Eviscérer. Le pouvoir marche mieux sans la mémoire aux basques")(j'ai souligné), il trouve tout ce qui nous entoure comme dépassé : le téléphone, les distributeurs de billets, les stéthoscopes, les caisses enregistreuses, les aéroports etc...En même temps, il est fasciné par l’antérieur, l’archaïque, ce qui vient d’un très lointain passé et échappe au temps. Ainsi son admiration pour le rapeur soufi Brutha Fez dont le convoi funéraire bloque lui aussi les rues de New York.

 

    Milliardaire, Eric peut tout acheter : un bombardier nucléaire Blackjack A remisé dans un garage en Arizona, des tableaux de Rothko (il rêve même de posséder pour lui seul la chapelle de Houston), mais s'il aime dominer les choses et les gens et les idées c'est justement pour pousser au plus loin sa connaissance et réciproquement. Voulant tout saisir (désir à mort, désir de mort), il est l’homme de l’intensité et, par exemple,  le bruit urbain ce jour-là le transporte: il est prêt à tout pour l’éveil de sensations passionnées, il cherche au-delà de la perception courante. Il raffole de ce qui fait trou dans l'existence : fréquentes (un peu trop) sont les allusions à une sortie du temps, de l'espace, à "l'au-delà " de quelque chose ("secousse de pure transcendance "; "image qui semblait exister à distance de l'instant"; "il y avait un changement, une rupture dans l'espace", "un temps presque au-delà de la mémoire" etc...)

 


   Cerveau omnipuissant, "génie qui se nourrit de malveillance à l'égard des autres "lui dit Kinski, il ne vit pas que de chiffres, on s'en doute : tout est calculable, prévisible mais sa distance à l'égard des faits et des êtres ne se contente pas de la froideur de l'intelligence
, il y a en lui une violence qui se satisfait de meurtre filmé en direct sur l’écran (sa haine en est comblée) et par ailleurs il est vorace, il a faim de viande, de sexe, la moindre chose réelle dans la rue l'excite ("un spectacle vibrant de commerce"). Sa conviction est que tout est lié cosmiquement et l'abstraction des chiffres est une jouissance pour lui  équivalente à celle que procure un Rothko (3)

 

  La trajectoire de sa jeune existence est bien précisée : il y a un avant, quand il faisait l'histoire, quand il achetait et vendait pour des clients plus ou moins fréquentables (4).  Depuis il est devenu esthète de la courbe des rythmes sous les fluctuations apparentes: il ne vit plus que d'observer l'argent en soi, le chiffre d'un achat, plus que l'achat lui-même (devenu indifférent) étant sa propre finalité.

 

 

 
  Epousant classiquement unité de lieu, de temps et d’action, le roman est donc consacré à une journée d’Eric Packer l’homme qui, fasciné par tout, peut s’absorber (sans se perdre) en tout ce qui le captive. L’homme qui a besoin d’être "enflammé".


  Ce jour-là, dans des circonstances à peine exceptionnelles (un embouteillage de plus, une alerte répercutée par ses gardes du corps), quelque chose se passe en Eric: une fissure s’étend peu à peu que le narrateur évoque par petites touches  sans chercher une psychologie de type explicatif:une légère dissociation en lui, des vagues d’étrange mélancolie, sa voix qu’il entend, une douleur qui l’envahit (douleur qui culminera dans le dernier épisode avec la blessure à la main), le mot et la concept intrigants d’asymétrie, les théories de Vija sur le nihilisme absolu et inarrêtable du Capital, son adhésion puis sa critique du caractère théâtral de la manifestation anti-capitaliste, sa réaction à l’immolation, ses pleurs devant le cercueil du rappeur..., ses accès de joie inédite aussi, bien d’autres encore jusqu’au moment où, fait unique, dans la nuit, il se retrouve «vide de projets et de détermination»:

            «Il était dans la rue. Il n’avait rien à faire. Il ne s’était pas rendu compte que ça pouvait lui arriver. Le moment était vide de projet et de détermination. Il n’avait pas prévu la chose. Où était la vie qu’il avait toujours menée? Il n’y avait nulle part où il eût envie d’aller, rien à quoi réfléchir, personne qui l’attendît. Comment pouvait-il faire un pas dans une direction plutôt qu’une autre si toutes les directions étaient les mêmes


    Cette fissure a commencé à se dessiner depuis quelque temps et sa manifestation massive inquiète ses conseillers. En effet Eric agit étrangement dans ses affaires:contre tous les avis (dont celui de son analyste financière qui arrête un temps son jogging pour monter dans sa limousine et lui faire part de son point de vue), il joue avec  le yen alors que tout prouve que c’est une erreur colossale et que la faillite est fatalement au bout. Pendant la manifestation monôme il fera des achats complètement fous et, à un moment donné, en dilapidant sa fortune et celle de sa femme, c’est avec jubilation et un sentiment de libération qu’il verra se consumer tout ce qui lui donnait aises et puissance: la menace l’excite. Il joue la perte sacrificielle, il joue de la part maudite.

   
   En même temps, en certains moments de cette journée, Eric a cherché à sortir de lui-même, il a frôlé des expériences fascinantes mais sans jamais les rejoindre absolument, sans jamais s'y perdre. Il a rêvé la fusion, il n'a pu que la connaître, l'éprouver, mais de loin. Quelques étapes frappent le lecteur : la descente dans le théâtre en rénovation avec ces jeunes soumis à la nouvelle drogue Novo (5); le ravissement devant les derviches tourneurs qui arrivent au comble de la dépossession; la tentative de fusion avec les figurants nus d’une scène de film en tournage (un grand passage du livre) mais qui est aussi un échec.

  Consommant tout analytiquement, consumant tout, volatilisant tout, dissolvant tout, voulant être dedans et dehors, il est incapable de s’investir sans détruire.
Il découvre soudain dans un immeuble désaffecté sa singularité instranscriptible, intransférable en données immatérielles comme on dit. Préparée par les confessions de Benny Lewin, un ancien employé qui lui en veut à mort, ce sera la rencontre avec une sorte de double asymétrique qui est aussi incohérent, trouble, confus, agité (son «cerveau a des fuites») qu’Eric est froidement et sensuellement analytique et qui a compris qu’il veut être encore supérieur dans la chute comme le prouve son rêve de postérité, ses fantasmes d’enterrement qui relèvent de la mégalomanie....


  On a compris la richesse politique du livre qui ne donne pas d’explications toutes faites mais ne laisse pas beaucoup d’espoir - sauf si l'on croit que nous n'avons affaire ici qu'à de la littérature.  On doit ne pas séparer sa portée politique de sa grandeur esthétique: sans mettre en cause la phrase, sa structure, Delillo parvient à restituer une dynamique étoudissante faite aussi de ruptures et de nœuds. Epousant le dandysme de son personnage (qui sait évidemment le sens des asphodèles, collectionne le hors de prix, réclame la sensation d'une piqûre hypodermique, jouit des sensations extrêmes), il esthétise et souvent erotise tout comme Eric: une courbe des chutes de prix peut être lubrique; le vocabulaire du baroque (torsade, spirale, tourbillon, ondulation, alambiqué, fioriture) est appliqué à des objets et des scènes qui l'appellent peu en général. La rave est rendue comme "une émeute stylisée". Un paragraphe comme celui-ci :

 

     "Quelque chose passait entre eux, profondément, une compréhension bien au-delàdes significationscourantesmais qui englobaitaussi ces significations, de la pitié, de l'affinité, de la tendresse,la physiologie complète de la manœuvre neurale, du battement du cœuret de la sécrétion, un vaste sexusde stimulation qui l'attirait vers elle, de manière compliquée, avec le doigt d'Ingram enfilé dans son cul."

 

donne une idée assez juste de cet art conjoignant rupture et continuité.

 

 

     Une grande œuvre, tendue, nerveuse qui ouvre de multiples questions: que dit la fin d’Eric sur le système dont il était le plus beau fleuron, le chiffre le plus secret ? Sa course à la perte sacrificielle renforce-t-elle les forts comme lui disait indirectement Vija? Le capitalisme a-t-il un dehors? Le Capital autant que la technologie peut-il "aller dans un sens comme dans un autre", dans une réversibilité folle? Le narrateur n’a-t-il pas le sentiment d'écrire vainement des milliers de pages comme Lewin / Sheets ...?(5)

 

 

 

  Rossini le 20 septembre 2012


 

NOTES.

 

 

 ( 1 )«C'était l'éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l'état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d'habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.»

  

 (2) Le "reste" étant le temps irréel?

 

(3) "Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d'énergies humaines désordonnées, toutes sortes d'aspirations et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les donnéesmêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital." Le chiffre, le calcul est au cœur d'un autre roman de DeLillo:   

 

(4)"Il négociait les devises en provenance de toutes sortes d'entité territoriales, nations démocratiques modernes et sultanat poussièreux, républiques populaires paranoïaques, Etats rebelles interlopes dirigés par de jeunes mecs défoncés." (p.74)

 

(5) "C'était une foule neutre, étrangère à l'anxiété et à la souffrance, et que vitrifiait l'obsédante répétition.(...) Mais il se sentait vieux, à les regarder danser. Une époque était venue et repartie sans lui. Ils se fondaient l'un dans l'autre pour ne pas risquer de se ratatiner dans l'individualité."

 

(5) Dans l'œuvre de DeLillo, un autre grand roman du calcul et du cerveau, L'ETOILE DE RATNER (1976/1996).

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Published by calmeblog - dans roman américain
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