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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 08:08

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  "On va de l'avant" (p.196)


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"-Alors tu crois au destin ou quoi?
(...)
-Peut-être pas pour tout le monde.» (p. 278 )

 

 

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  "Ils y étaient: ils pouvaient tout se permettre" (p.194)

 

 

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   Jonathan Dee dont l’éditeur français (Plon) sort cette année un autre de ses livres intitulé LA FABRIQUE DES ILLUSIONS a écrit en 2010 LES PRIVILEGES : un livre subtil qui laisse à un moment donné l’impression (fausse) d’être en deux parties très distinctes et qui, avec force ellipses, parvient à nous raconter, sur un rythme et un ton vraiment inédits une success story qui nous éclaire assez froidement mais finement sur le (grand) monde tel qu’il va. Montons assez haut, dans le monde où tout est beau, accessible, achetable, monnayable, la pleine vie où seul l’avenir vous shoote à l’adrénaline....Dans cet univers, le mot sens n’indique qu’une direction. Rien d’autre.

 

 

  C’est l’histoire d’un couple (Cynthia et Adam) saisi à différents moments de son existence, le Temps constituant un des motifs profonds du livre (en particulier la haine du passé comme agent survital) : le jour de son mariage puis pendant les premières années des enfants; ensuite, quand April (camée à la beauté irréductible) et Jonas (en recherche de racines, d’authenticité avec la musique, pour commencer, en attendant l’art brut) ont grandi, c’est le décollage  vertical grâce à la fortune gagnée par le mari Adam dans les affaires qui sont tout sauf transparentes.... Heureusement, il y a une morale : les affaires transgressives permettent de créer une fondation qui veut (tout bonnement) rendre le monde meilleur et qui permet aussi (c'est la morale) de devenir encore plus riche : le quartier des écoles fréquentées par les enfants, les quartiers de leurs appartements, les appartements eux-mêmes qu’ils habitent en disent long sur l’irrésistible ascension de ce couple qui réussit à vivre dans une bulle forteresse.



  Adam, le père, est sportif, obsédé par la jeunesse de son corps qu’il entretient par la course et la musculation. Beau, il fait jouir et rire sa femme et ne cesse de l'aimer et la célébrer; dans les affaires, donc dans la vie, il déteste les méditatifs, les personnages négatifs, prend rarement du recul pour réfléchir (sinon en chiffres et en millions-milliards) et ne pense à se démener que pour ses enfants et la belle femme de sa belle vie.... Sa bonne conscience est assurée : il crée de l’argent sans réellement voler qui que ce soit et ses calculs tiennent compte avant tout de la gestion des risques.
  Meneur, il inspire la confiance et passe pour un «génie mystique et héroïque»: il refuse de croire au destin, au karma, à la chance. Il ne croit qu’au futur, repousse, parfois avec difficulté, tout ce qui ressemble au passé. Son associé Devon, son homme à tout faire (surtout le sale) le décrit comme un tueur sans conscience, sans mémoire. Lui, voit sa réussite comme une preuve de noblesse : il est un magicien capable de prodiges avec les chiffres et dit avec fierté qu'il imprime sa marque au monde.


 Elle, Cynthia (ou Cyn) est sublime de beauté et l’âge venant, demeure longtemps mystérieusement belle (tard, tout de même, un peu de botox ou quelque chose de mieux aura fait l'affaire):  excitante aux yeux de tous, elle ne trompera jamais Adam. Elle s’occupe avec soin des étapes de l’éducation des enfants (un principe, la confiance qui, (souvent) trahie, se rachète à n'importe quel prix :elle fait maquiller un accident qui engage April), suit une psychanalyse, dispose vite d’un chauffeur (un incident dans le métro lui fit connaître les risques du monde d'en-bas), d'une secrétaire qui s’occupe de tout pour elle. Cyn s’investit assez vite dans les associations de Charité qui sont aussi une couverture pour la réputation de son mari: sa Fondation, une des dix plus riches de New York, lutte contre la pauvreté aux Etas-Unis et dans le monde.... Quand elle apprend que son père est mourant en Floride son premier réflexe est de vouloir acheter la clinique de soins palliatifs qui le soigne... Du genre rétractile et venimeux, elle ne croit jamais aux bonnes intentions des autres (1), dit ce qu’elle pense d’autrui en méconnaissant le sens de la nuance et en refusant d’écouter les griefs des autres. Elle cherche toujours à se démarquer: elle ne doit rien à personne, ne veut ressembler en rien à qui que ce soit, surtout dans la formation des enfants à qui finalement elle laissera tout faire : elle partage avec Adam cette idée d’auto-création de soi dans le nous familial autarcique qui forge et affirme solidement leur destin. La haine du legs, de la dette est leur fonds.


    Bref voilà une famille qui croit à sa façon en l’idée de famille mais en n’attribuant que des limites très strictes à cette notion conçue comme alibi et arme de défense aussi redoutable qu'expéditive. Une famille qui ne connaît que les siens (un périmètre d'affection réduit), possède peu d’amis, fréquente des relations qui jouent du donnant donnant et du win win -et encore.... Un couple aimant qui ne manque jamais de rien
(peut-être justement du manque...ce que récuse Cyn) et qui doit changer de numéro de portable tous les six ou huit mois....En bas, il y a des envieux qu'il faut tenir à distance. Des vacances à Anguilla (qu’on  décommande sans remboursement), un saut de puce à Londres sur un coup de tête, des habitudes à Amagansett..., le titre du roman s’impose : ce couple faustien semble avoir un don: la grâce est descendue sur lui (même si Adam récuse karma et autres foutaises) et ainsi Cyn et Adam paraissent produire de l’aura. Pour ce duo porté par une foi implacable en l'argent et en lui-même, l’aubaine dure et les avantages que confère cette libéralité exceptionnelle les fait vivre dans la plus grande «normalité»: le fils Jonas se veut pauvre, tente, en réaction, une existence quasi-monastique, et April, la pauvre petite fille riche, que peut-elle faire sinon se droguer et appeler au secours ses protecteurs? Assez vite, personne dans cette belle famille unie ne sait ce que veut dire hors de prix. Mais le privilège n’en est un que pour les jaloux, ces parasites, et il est vécu au contraire comme la récompense conquise d’une «philosophie» bien spéciale de vie : «Même parmi les investisseurs du fonds, il y avait des gens pour penser qu'un homme dans la position d'Adam ne devrait pas faire d'affaires en Chine. En majorité, pour le meilleur ou pour le pire, ses employés le pensaient apolitique, mais ce n'était pas vraiment la réalité. Il avait clairement conscience que ce qu'il faisait ici affectait bien d'autres fortunes que la sienne. L'argent était un système en soi, un langage en soi, un principe directeur en soi. Dans une situation donnée, l'argent qu'on injectait avait pour effet de libérer le potentiel de chacun. Vous deveniez peut-être riche, d'autres autour de vous devenaient peut-être riches et pas vous, mais dans un cas comme dans l'autre, apprendre la vérité sur sa propre nature devait être bénéfique.»(j'ai souligné)


   
  Cette visite de la forteresse Morey (more money?) est déjà passionnante en elle-même: on vit de l’intérieur (mais même cette notion d'intériorité est remise en cause dans ces pages) ce qu’est devenue pour certains «l’idée de l’Amérique» comme le soutient Adam, les valeurs, si on ose dire, d’une petite classe régnante, son repli conquérant, ses médiations immédiates, ses désirs comblés à tout coup, sa philanthropie d’investissement, sa liquidation de la mémoire, son exil hors de l’Histoire, son ignorance de la violence (Jonas, au premier coup reçu rentre vite dans le giron du dollars), de l'art, de la culture - sa vie off shore, hors sol où tout est artificiel y compris (et surtout, significativement) la récupération de l’art brut.


             Cependant le livre de Dee vaut surtout pas son esthétique et ce qu’elle induit. Vous ne lisez nullement une fresque avec étalage de la puissance
obscène inscrite dans les objets, les propriétés : c'est plutôt un regard (presque) neutre sur un grand monde tout étroit, ouvert sur rien d’autre que lui-même - autrement dit, pas grand-chose. Rien d’obscur, de complexe en apparence dans cette prose: pas d'appel aux théoriciens du Capital, pas d'emprunts à wikipedia ni aux sociologues: une narration fluide, sans apprêt de pamphlet, sans dénonciation virulente, sans démonstration explicite, sans parti-pris surplombant affiché.
  Dee place tranquillement ses pièces comme dans un jeu de Mikado un peu spécial où, au lieu d’en enlever une avec méticulosité, il s’agirait d’en ajouter sans (avoir l’air de) rien toucher. En même temps, et l’impression est très singulière, l’ensemble apparaît peu à peu comme une série de bombes à fragmentations qui explosent doucement au fur et à mesure dans la tête du lecteur qui doit faire face à deux éléments perturbants : tout est fait pour brouiller la notion grossière de cause et le sens de toutes les actions et réactions de cette famille n’est ni donné ni jugé directement. Le lecteur fondamentalement attaché au naturalisme toujours causal et explicatif en est pour ses frais - même si, il faut le reconnaître l’option du fils Jonas pour l’art brut est un peu forcée et trop allégorique, tout en étant parfaitement développée, et même si la scène de Cyn allongée contre son père mourant en dit un peu trop. Pour le reste du roman c'est au lecteur de construire un réseau d'explications qui ne supportent rien de sommaire et, avant tout, tiennent compte d'une ironie feutrée (3).

  Avec pareil refus de grandiloquence, peu d’écrivains contemporains ont réussi à éclairer de façon sereine et oblique la mort du sens au profit du cynisme innocent et de l’inconscience tranquille et meurtrière pour ceux, innombrables, auxquels on fait la charité  capitalisée comme à ces Chinois enfermés dans une usine et un décor sale et toxique....

 


   Horror vacui se dit soudain Jonas devant un mur couvert de dessins bruts d'un dessinateur qui le retient peut-être prisonnier ... Horror vacui? Leur désert avance (4).

Rossini 


(1) Surtout pas de celle qui tint compagnie à son père que Cynthia avait presque oublié et qu’elle renvoie contre 100 000 dollars....

 

(2) De ce point de vue, la photo de couverture choisie par Plon n’est pas judicieuse.

 

(3) On comprend pourquoi Franzen aime l'art de Dee.

 

(4) Les derniers mots reviennent au rebelle de papier (monnaie) de la famille, le fils, Jonas, de retour dans le ventre protecteur. Citons-en quelques-uns:" Il avait quelque chose à leur dire, à savoir qu'il les comprenait enfin. Ils possédaient plus d’argent qu’il était possible à quiconque de dépenser - une quantité d'argent telle qu'il leur fallait engager des gens rien que pour les aider à le distribuer - et pourtant, au lieu d'arrêter, son père travaillait plus dur que jamais, gagnant des sommes folles, des sommes obscènes, comme par enchantement. C’était comme quand les gens demandaient:avons-nous vraiment besoin de tous ces missiles nucléaires? Combien faut-il pour que ce soit trop? La bonne réponse, c'est que ce n'est jamais trop, puisque la question n'est pas le besoin, la question est de se sentir en sécurité dans le monde, et peut-on jamais se sentir assez en sécurité? Non. Non. Le succès est une forteresse dont les murs tremblent constamment sous les coups de boutoir de la peur. Tout ce que vous avez fait hier ne signifie plus rien: dès l'instant où vous perdez le contrôle sur ce que vous avez bâti, la ruine menace. Votre plus grand désir du strict point du vue de l’évolution, c'est d'avoir la mémoire courte.»(j'ai souligné le darwinisme spécial).

  Vous tenez le grand roman du vide cinétique et replet (5).

(5)Il y aurait beaucoup à écrire sur l'univers des PRIVILEGES et celui de COSMOPOLIS....

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Published by calmeblog - dans roman américain
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commentaires

tonie behar 09/02/2013 16:02

merci pour cette analyse fine et remarquable
ce grand roman du vide
je viens de terminer la lecture des privilèges, ce roman continuait à me hanter de manière diffuse
je ne savais pas trop par quel bout l'appréhender
votre billet est un écho à mon ressenti ! à bientôt,
TB

calmeblog 10/02/2013 16:41



Merci surtout à vous pour votre indulgence. Bravo pour votre site que j'ai découvert avec votre envoi.


JMR